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22/10/2013

Bollywood sur petit écran

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Inde, Bollywood, télévisionSi l’Inde est parvenue à exporter son cinéma à l’international, qu’en est-il de sa production télé  ? A quoi ressemble le paysage télévisuel en Inde  ? Eléments de réponse avec le réalisateur indien Alok Nandi…

Entretien: Hubert Heyrendt


EN INDE, LA VIE EST INDISSOCIABLE du cinéma. On vit, on mange, on dort Bollywood. Depuis les années 80, la télévision est également entrée dans le quotidien des Indiens. Si, à ses balbutiements en 1959, le petit écran était surtout le relais de Bollywood, il a progressivement pris sa propre route. D’autant que le monopole du réseau public Doordarshan n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir avec l’apparition de dizaines de chaînes privées.

Il s’agit d’un paysage très fragmenté, avec des centaines de chaînes, qui a beaucoup changé depuis 15 ans. Il y a de grands groupes, comme Zee Television, aujourd’hui présents dans plusieurs pays et qui visent non seulement à divertir le public en Inde mais aussi celui de la diaspora”, explique Alok Nandi. Réalisateur indien installé depuis 30 ans entre Bruxelles et Paris, celui-ci porte un regard très critique sur le petit écran indien. “Le marché a été libéralisé dans les années 90, on a lancé des chaînes commerciales via des attributions de licences, comme ça se passe un peu partout. Mais on peut dire qu’on a vu Endemol débarquer… On le voit très bien dans ‘Slumdog Millionnaire’ de Danny Boyle, qui met en scène l’univers impitoyable des jeux télévisés.”

Selon M. Nandi, le paysage télévisuel indien est aujourd’hui grosso modo le même que celui que l’on connaît en Occident, avec ses chaînes publiques et privées, ses chaînes thématiques et locales… Mais impossible d’y exister si l’on ne propose pas un ancrage local fort. “Il y a quand même une vraie spécificité culturelle. L’exemple extrême, c’est la série sur le ‘Mahâbhârata’ ,mis en scène sur des centaines d’épisodes. Le dimanche matin à 11 h, pendant sa diffusion, les rues étaient vides…”

Pour le réalisateur, comme ce fut le cas en Occident, la télévision indienne a peu ou prou renoncé à sa mission d’éducation populaire pour se tourner vers le divertissement. “Le marché télévisuel indien est hyper dynamique, hyper concurrentiel. L’offre et la palette sont très larges, avec peu d’œuvres de qualité et beaucoup de programmes de flux : jeux, émissions de cuisine et autres. La nourriture médiatique de qualité est variable mais elle est souvent plutôt basse que bonne. Et le marché libéralisé renforce ces difficultés. Mais une fois encore, cela dépend de la sensibilité culturelle. Ma mère, quand elle est en Inde, peut aimer telle émission, selon des attentes sociale, linguistique et poétique partagées. Pour moi qui vis en Europe depuis 30 ans, ces séries télé, c’est du kitsch difficile à digérer…”

Si Bollywood a eu son succès d’estime, en France notamment, M. Nandi émet des doutes sur la capacité de la production audiovisuelle à s’exporter chez nous. “Moi, j’ai été aux projections de films Bollywood à Paris. Le public était composé à 70 % de beurs et de blacks…” Un mystère qui s’explique par le fait que l’Inde inonde de sa production les écrans au Maroc, en Algérie, en Iran ou en Afrique noire. Composée de 37 épisodes, la série “Vaidehi”, qui conte la vengeance d’une jeune femme envers son mari, a ainsi eu droit à un doublage français en vue de sa diffusion sur des chaînes marocaine et sénégalaise… “Ces pays-là sont considérés comme un marché satellite.”

Du côté de la fiction, au-delà des grandes séries populaires, peu de place pour une production plus qualitative. Même si le succès international des séries  se ressent jusqu’en Inde, avec l’apparition de séries décalquées de modèles US (“Les Experts”, “24 heures chrono”…). De quoi donner des idées à certains en Inde. Roi du cinéma indépendant, avec un film culte comme “Gangs of Wasseypur” (*), son “Parrain”, Anurag Kashyap envisage ainsi de produire des séries télé dramatiques plus exigeantes…

Quant à la possibilité pour les grands noms du cinéma indien de la diaspora (Deepa Mehta, Mira Nair, Shekar Kapur…) de faire profiter l’Inde de leur expertise, cela ne semble pas évident. “Mira Nair a tourné en Inde mais elle a eu beaucoup de mal, explique M. Nandi. Ce n’est pas simple d’être accepté par le système. Des centaines de réalisateurs se battent pour faire exister leurs films. Sans compter qu’il s’agit d’une industrie mafieuse, politicarde avec pas mal de blanchiment d’argent. Dans les années 70-80, le National Film Development Cooperation a fait un boulot remarquable pour soutenir les auteurs. Mais le programme a pris fin en 1989 et on a assisté à une chute de la qualité...”

Plus simplement, dans un pays grand comme un continent, il est tout simplement possible d’exister sans se soucier de l’étranger. “On a une vision très anglophone de la réalité indienne. Mais il faut savoir qu’il existe 22 langues officielles, 60 langues principales et 700 dialectes majeurs ! Soit des masses critiques de plusieurs millions de locuteurs qui permettent à des économies de produire des séries dans leur propre écosystème, sans intérêt pour l’export. Parfois, on a tendance à lire le monde en étant occidentalo-centristes. Mais certains vivent en se foutant pas mal des Anglais ou des Américains…”

(*) Le film (près de 6 h) est montré en avant-première à Flagey ce lundi 21 à 18 h avant une sortie, toujours à Flagey, à partir du 20 novembre.


Ph.: Sony

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