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28/10/2013

Des lettres en guise d’empreintes

La Libre, Momento, 24h avec, graphologuePartagée entre expertises judiciaires et analyses graphologiques, Marie-Thérèse Christians s’est frayé un chemin dans une profession très prenante, convaincue que l’écriture demeure la marque la plus intime de notre personnalité.

Reportage: Alice Siniscalchi
Reportage photo: Alexis Haulot

LA VEILLE DE NOTRE RENDEZ-VOUS avec Marie-Thérèse Christians, nous avons la curieuse impression d’avoir été invité à assister à un tour de magie. Et pas seulement en tant que spectateur, puisque notre hôte nous a même demandé de participer activement à l’expérience en question. Rassurez-vous : il ne sera pas du tout question d’artifices ni de supercheries. Par contre, nous veillerons à lui soumettre, comme elle nous l’a recommandé par téléphone, “des textes manuscrits, spontanés et non copiés, sur des feuilles non lignées, avec signature originale, en précisant si l’auteur est droitier ou gaucher”. Nos classeurs ne regorgeant pas, sans surprise, de documents remplissant de telles conditions, nous attrapons la première feuille blanche à notre portée et nous mettons à rédiger un texte à la main. Le sujet est libre, pourrait paraître anodin, mais peu importe.
 
Sûr qu’un plus grand nombre d’exemplaires rendrait le test plus intéressant, nous passons quelques coups de fil pour solliciter des collaborateurs potentiellement disposés à nous confier des échantillons de leur propre écriture. Car, pour des raisons déontologiques, Marie-Thérèse Christians préfère que les écritures de ses clients ne soient pas montrées en photo lors de notre reportage. Heureusement, nos interlocuteurs se laissent convaincre petit à petit. Nous comprenons leur réserve – tout cela a, jusque-là, l’air un peu sibyllin. Mais quelques heures plus tard, nous avons réuni les éléments nécessaires.
 
 
A notre grande surprise, le bureau, où la graphologue nous reçoit le lendemain, ne ressemble pas à ce que nous avions imaginé. Où sont les livres poussiéreux, les tonnes de feuilles, les carnets bourrés de notes et commentaires sur lesquels elle serait occupée à plancher ? “J’ai tout rangé spécialement pour notre rendez-vous, nous avoue-t-elle.Un graphologue peut occuper deux mètres carrés de feuilles en cinq minutes !”. Mais même en se la figurant entourée de manuels, de lettres et de parchemins, son espace de travail nous paraîtrait encore et toujours trop cartésien pour qu’une touche de mystère puisse s’y inviter. Car, qu’on se le dise, la graphologie n’est pas une science occulte, mais bien une science humaine. “Je défends bec et ongles le caractère scientifique de ma profession”, insiste-t-elle.
 
Jeune, elle entreprit une formation d’interprète – en français et en italien, sa langue maternelle étant le néerlandais – sans pourtant en faire son métier par la suite. Elle ne découvrit la graphologie qu’à la petite trentaine, suivant le conseil d’une amie. “La graphologie, ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire après ses humanités. En Belgique, il faut avoir au moins 23 ans pour entamer les études, explique-t-elle. C’est une discipline qui requiert de la maturité et une certaine expérience de la vie”.
 
Alors qu’à l’époque, elle était déjà mère, elle commença à suivre des cours durant deux heures par semaine en travaillant également à la maison, l’après-midi, lorsque ses enfants étaient à l’école. “Mon mari m’interrogeait avant les examens sur un coin de table à la cuisine, se souvient-elle. Toute la famille était dans le bain. J’avais aussi envie de donner le bon exemple à mes enfants, de leur montrer que je devais aussi étudier et réussir des examens, comme eux, raconte-t-elle. J’ai eu une excellente professeure. Lors de mon premier cours de graphologie, elle nous avait demandé d’apporter chacun des écritures de personnes de notre entourage. En un coup d’œil, elle était en mesure de dévoiler, à partir de l’écriture, l’essentiel sur la personnalité de chaque individu. Cela m’avait tellement marquée que j’eus tout de suite envie d’apprendre à le faire.”
 
Si, il y a trente ans, la formation de graphologue s’étalait sur deux ans, avec des cours de psychologie à suivre séparément le soir, aujourd’hui, tout cela a été réuni en un parcours de trois ans. Seulement, il est “impensable, de nos jours, de se lancer dans cette profession croyant pouvoir tout de suite gagner assez pour vivre décemment, soutient-elle. Personnellement, j’ai eu la chance d’avoir un mari qui travaillait déjà et qui subvenait aux besoins de la famille, quand j’ai débuté mon activité”.
 
La Libre, Momento, 24h avec, graphologueSi les loupes alignées sur son bureau pouvaient, elles aussi, raconter leur histoire, nous en apprendrions de belles. Car ces outils indispensables à notre graphologue doivent avoir passé au crible, année après année, des centaines et des centaines de textes. “Celle-là” – elle empoigne une loupe dont l’anse s’inscrit dans un rectangle en plastique blanc –, “c’est ma toute première, cela fait trente-six ans que je travaille avec”. Il y en a d’autres, bien sûr, quoique un peu différentes : “Ce sont des loupes spéciales qui permettent de mesurer au dixième de millimètre”, poursuit-elle avec un enthousiasme qui ne fléchit à aucun moment. Elle glisse un texte manuscrit sous un de ces verres supergrossissants. “Mettez votre œil dessus, collez-le à l’oculaire. Qu’est-ce que vous voyez ?”. “Un autre monde !”, réagissons-nous. En effet, la loupe rend visibles des détails qu’il serait impossible de distinguer à l’œil nu, notamment au niveau de la pression du trait qui nous apparaît décomposé à l’instant en mille nuances. “La pression que le scripteur exerce sur sa plume est l’expression des forces vitales qui l’animent, argumente-t-elle. Mais ce n’est pas parce qu’une écriture montre moins de force vitale que l’individu en question va, par exemple, être moins performant au travail. Il gère peut-être très bien ses énergies, de façon régulière”.
 
 
L’analyse graphologique est un travail de bénédictin. “Je préfère ne pas compter mes heures de travail, car je travaille tout le temps, même le week-end !” Et, lorsqu’elle part en vacances à la mer, en été, elle trimballe à chaque fois tout son matériel. “Mes kilos de livres me suivent partout ! Je ne voudrais pas être dans l’impossibilité de travailler tout en sachant que j’ai du temps libre pour le faire.” A ce propos, elle vient de présenter à Munich un travail de comparaison d’écritures “qui m’a énormément plu, mais qui m’a pris tout mon été et mon temps libre”, confie-t-elle tout en affichant son plus beau sourire. Le thème choisi ? “Une analyse comparative des écritures de trois artistes surréalistes : Magritte, Delvaux et Dali. Je voulais repérer un contraste éventuel entre l’œuvre et l’écriture de ces artistes. Prenez Magritte, s’attarde-t-elle, son écriture et son œuvre sont deux mondes différents. Son écriture est chaleureuse, pâteuse, celle d’un homme qui avait besoin d’échange, de stabilité, alors que son art est académiquement formidable, mais froid, intellectuel, sans élan émotionnel”. Elle semble réfléchir pendant un court instant. “Je me suis fait une idée de la raison de ce décalage, mais je ne veux pas qu’on en parle, car ce n’est pas démontrable…
 
Marie-Thérèse Christians nous réserve néanmoins bien des surprises. L’analyse graphologique, qui consiste en l’interprétation des signes graphiques permettant de dresser un profil psychologique du scripteur, n’est qu’un des deux volets de sa profession. A côté des analyses graphologiques, elle réalise également, depuis une quinzaine d’années, des expertises judiciaires pour les tribunaux, en français et en néerlandais. Il s’agit là de comparer des documents manuscrits ou tapuscrits (tapés à la machine ou à l’ordinateur), ou des signatures, dans le cadre d’enquêtes judiciaires : par exemple, il est question de comparer des signatures ou des écritures pour identifier un faussaire, ou pour dénicher l’auteur de lettres anonymes, ou bien des mails pour repérer des éléments distinctifs d’un certain style d’écriture, qui pourrait mener à une identité bien précise. Ici, le travail doit se limiter strictement à de l’identification, sans faire de déduction psychologique sur le sujet.
 
Une fois, un auteur de lettres anonymes se cachait parmi plus de 50 personnes possibles au sein d’une entreprise… cela m’a pris des mois pour l’identifier ! Au fur et à mesure que l’auteur envoyait de nouveaux messages, de nouvelles lettres de l’alphabet se manifestaient, me permettant d’avoir plus de renseignements sur lui.” Nous sommes tout ouïe. “Les auteurs de lettres anonymes sont toujours convaincus de ne pas pouvoir être identifiés. Et pourtant, plus ils rédigent de messages, plus ils sont susceptibles d’être pris au piège.” Parfois, cela tient à une simple erreur de distraction, comme dans le cas d’une lettre tapuscrite anonyme envoyée dans une enveloppe écrite à la main.
 
La Libre, Momento, 24h avec, graphologuePour ses expertises, Marie-Thérèse Christians se sert d’un outil aussi excentrique que le nom qu’il porte, ressemblant vaguement à un microscope : l’Expertsys. “Cet appareil me permet de voir le foulage dans le papier, c’est-à-dire le sillage du trait, grâce à une lumière rasante et à plusieurs filtres qui peuvent enlever l’encre, mettant en exergue des éléments importants.”  Cela s’avère particulièrement utile pour dévoiler une contrefaçon. “Si quelqu’un essaie d’imiter une écriture, il va faire en sorte de reproduire la forme, mais il ne va pas prêter attention à la pression, qui, elle, est spécifique à chaque scripteur”, nous explique-t-elle.
 
Que ce soit pour une expertise ou pour une analyse graphologique, elle ne peut se passer de certains prérequis. “Pour une bonne analyse, j’ai toujours besoin de documents originaux. Je préfère que ce soit fait à l’encre, au bic, ou au crayon. Le feutre, par contre, ne se prête pas à une analyse correcte, car il donne une impression de fausse force. Je dois toujours pouvoir toucher la feuille pour sentir le foulage.”
 
Notre spécialiste effectue quatre types d’analyses graphologiques allant d’une page (le “profil”) jusqu’à l’analyse approfondie de six pages. “L’analyse graphologique d’une page me prend normalement d’une à deux heures. L’approfondie, elle, me prend en moyenne huit heures, mais je ne la réalise jamais en un seul jour. Cela peut me demander jusqu’à une semaine, car il faut laisser décanter tous les éléments repérés. Il y a plus de 360 ‘items’ analysables dans une ecriture : inclinaison, liaison entre les lettres, marges, dimension...”
Du coup, nous sommes un peu inquiet car l’examen des documents que nous avons apportés risque d’être bien trop chronophage. “Je le ferai à chaud, pas de soucis !”, nous rassure notre experte.
 
La Libre, Momento, 24h avec, graphologueLorsqu’elle sort le premier document de notre farde, notre curiosité est à son comble. “C’est l’écriture d’une femme de 26 ans, belge, droitière”, précisons-nous. Marie-Thérèse Christians acquiesce d’un signe de tête et plonge, pendant deux ou trois minutes, dans un silence que nous pourrions qualifier de religieux. Elle lisse la feuille avec la paume de sa main, comme pour l’amadouer, se l’approprier, et surtout, pour tester la pression. Elle parcourt le texte avec une concentration remarquable, d’abord à l’œil nu, ensuite à l’aide de sa loupe. Puis, avec le plus grand naturel, elle commence à égrener ses déductions. “Cette jeune femme a un bon niveau intellectuel, un esprit clair, souple… concret, mais avec de bonnes capacités d’abstraction. Cependant, il ne faut pas sous-estimer sa sensibilité qui peut lui jouer des tours. Elle a un tempérament nerveux, elle sent que ses énergies ne sont pas illimitées. C’est pourquoi, elle a tendance à simplifier ses tâches. Elle renvoie une image forte d’elle-même, alors que son assurance personnelle est fluctuante.” Malgré le fait que nous ne connaissons pas intimement la jeune femme concernée, et que, donc, nous ne pouvons confirmer que partiellement, Marie-Thérèse Christians fait preuve de beaucoup d’assurance. A partir de quoi a-t-elle déterminé tout cela ? Sur base d’une multitude d’éléments, entre autres, la forme de certaines lettres. “Vous voyez ses ‘m’? Le ‘m’ peut soit être anguleux, soit être en arcade, ou en guirlande, soit être filiforme. Cette jeune femme fait tantôt des efforts pour rentrer en relation avec les autres, tantôt des ‘m’ filiformes, ce qui témoigne d’un esprit de simplification, mais aussi d’une certaine fuite. L’irrégularité de la pression du trait témoigne de son émotivité.” Nous observons à la loupe. Quid de la signature ? “C’est un élément très important. Ici, le F couvre toute la signature, comme un arc. Cette personne a besoin de se sentir à l’abri. En plus, sa signature est plus grande que son écriture, ce qui nous indique que l’image qu’elle donne d’elle-même est très importante pour elle.”
 
Le deuxième document a été rédigé par quelqu’un que nous connaissons plutôt bien. Il s’agit d’un jeune homme de 28 ans, belge, droitier. “Ce jeune homme vit un débat intérieur entre son côté intellectuel et son côté sensoriel, artistique, qui est très présent. Est-ce un artiste ?”, nous lance-t-elle. “Non, il est professeur, mais il aime beaucoup peindre et dessiner, même s’il n’a pas beaucoup de temps pour le faire…” “Voilà, je n’avais pas tort. Ce tiraillement entre les contraintes du monde réel et ses besoins profonds doit le fatiguer. Il devrait se consacrer davantage à l’art, et suivre son instinct.
 
Avant de quitter notre graphologue, nous la mettons à l’épreuve une dernière fois, cette fois-ci sur notre propre écriture. “Vous êtes quelqu’un de très réfléchi et analytique. Vous travaillez lentement, mais en avançant sûrement. Votre jugement est aussi impartial que possible. Vous aimez travailler seule, vous avez besoin d’autonomie et qu’on vous fasse confiance.” Il reste un doute : l’aura-t-elle compris à notre écriture, ou à nos manières ? En tout cas, elle a peut-être tort sur un dernier point : “Vous ne vous laissez pas impressionner.” Car, nous devons l’avouer, Marie-Thérèse Christians a bel et bien réussi aujourd’hui…

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