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07/11/2013

Un travail de légendes

La Libre, Momento, Autoportrait, François De VriendtHistorien médiéviste (UCL), François De Vriendt est le secrétaire de la Société des Bollandistes, une institution implantée à Bruxelles qui, depuis le XVIIe s., étudie dans une perspective critique les vies des saints. Il est l’auteur d’une trentaine d’études, principalement sur les saints de nos régions.


FRANCOIS DE VRIENDT EN 7 DATES

1968: naissance à Mouscron. Enfance heureuse à Hyon (Mons) dans une famille unie. Quatre autres frère et sœurs suivront, dont la dernière, Sofia, vient de Moodbidri (Inde).

1989: à l’université je rencontre Catherine, ma future femme. Assurément la plus grande chance de ma vie.

1993: assistant de recherche à l’Université de Namur, sous la houlette stimulante de Guy Philippart. Pendant quatre ans, je participe à l’élaboration d’une gigantesque base de données qui enregistre des dizaines de milliers de textes hagiographiques copiés en latin entre le VIe et le XVIe s. Cet instrument, aujourd’hui très utilisé par les chercheurs sur Internet, concerne des centaines de saints et met en lumière une littérature véritablement européenne – de l’Irlande à la Croatie, de la Suède au Portugal, partout au Moyen Âge on composa ou on recopia de tels récits. Cette réalisation (BHLMs) donne lieu à diverses présentations en Belgique, Angleterre, France, Pays-Bas.

1997: accompagnant ma femme, archéologue, nommée à l’École française d’Athènes, je m’installe dans la capitale grecque. J’y séjourne près de quatre ans, développant des recherches, grâce à la Fondation Onassis, sur les rapports entre l’hagiographie grecque et l’hagiographie latine. J’y apprends le grec moderne. Pratique d’une nouvelle langue, découverte d’un pays, de ses habitants et de ses traditions : c’est une période très intense de ma vie.

2000: je suis engagé chez les Bollandistes comme secrétaire de rédaction, en charge de leurs publications. C’est l’entrée dans “le saint des saints”. Une bibliothèque unique au monde consacrée aux saints, aux textes et aux dévotions qu’ils ont suscité. La plus ancienne société savante des anciens Pays-Bas (1607) encore en activité, toujours gérée par les Jésuites. Une institution prestigieuse, reconnue dans les milieux académiques du monde entier. Une institution spécifique à nos régions (d’abord à Anvers, puis à Bruxelles), responsable de la plus grande collection parue à l’époque moderne, les Acta Sanctorum (plus de 60 000 pages, soit quatre fois plus que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert) ! Une œuvre fascinante, de pure érudition, dont le but premier est de dégager les éléments historiques crédibles sur les saints. Dans ce lieu un peu hors du temps, situé au sein du collège Saint-Michel à Etterbeek, je prépare, révise, corrige les livres et la revue que la Société publie, tout en poursuivant des recherches propres.

2001: naissance de notre fille, Constantine. Un peu moins d’efficacité le matin au travail mais combien d’émerveillements !

2012: une conférence, donnée à Mons pour ouvrir l’année jubilaire consacrée à la sainte patronne de la ville, rassemble près de 600 personnes. C’est une petite révélation pour moi. Dans notre monde globalisé, individualiste, hyperrapide, y aurait-il paradoxalement un besoin accru d’histoire, de terroir, de racines, de repères collectifs ancrés dans la longue durée ?


UN EVENEMENT DE MA VIE

Une anecdote assez banale, mais qui a servi de déclencheur.
Juin 1986, 1e candi, examen d’histoire de l’Antiquité à l’Université de Namur. Je n’en mène pas large. Le prof, qui  a le sang chaud mais qui est pour le coup glacial, clôt l’entretien par cette question : “De quelle région venez-vous ?” Et moi de répondre : “De Mons”. S’ensuit alors une formidable engueulade d’un quart d’heure. Pour le fils d’immigrés italiens originaire du Borinage que j’avais devant moi, il était imbuvable qu’un fils de médecin montois n’ait pas donné le maximum pour réussir. “Vous venez d’une région où beaucoup n’ont pas la chance de faire des études et vous ne faites rien de cette chance. Chacun dans son domaine, chacun dans son boulot, quel qu’il soit, doit donner le meilleur de soi-même pour tirer sa région vers le haut.” Ces mots m’ont ébranlé, et ont développé chez moi une fibre locale marquée. Depuis lors, j’ai mené diverses études sur l’histoire médiévale du Hainaut et je m’engage toujours volontiers dans des projets qui concernent cette région. Ce n’est certes pas l’histoire qui créera directement des emplois ou soulagera la détresse sociale. Mais je crois en l’utilité de mon travail. Nous avons un riche patrimoine – architectural, littéraire, spirituel, folklorique… – à mettre en valeur, qui peut susciter fierté et intérêt, donner du sens à certains.


UNE PHRASE

"De la haine et de l'envie, rien ne reste la mort venue", Paul Verlaine, "Ecoutez la chanson bien douce"

Ne pas comparer, ne pas jalouser. Suivre son chemin, sans perdre de temps dans de vaines querelles. C’est une citation qui me vient presque spontanément à l’esprit lorsqu’un conflit menace. Elle m’aide à relativiser et m’incite à l’indulgence.


TROIS SAINTS

Georges
Un saint à la popularité exceptionnelle, patron de l’Angleterre et de plusieurs pays, sur lequel on ne sait quasi rien ! De tels personnages – on pourrait aussi citer Nicolas – ont été tellement vénérés qu’ils ont généré au fil des siècles des tas de légendes autour de leur figure. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils n’ont pas de consistance historique. Pour le déterminer, il faut remonter aux textes les plus anciens, soupeser les indices culturels, identifier les emprunts éventuels à d’autres écrits… Voilà un peu le genre de recherches que mènent les Bollandistes. Un intérêt supplémentaire de cette littérature hagiographique est qu’elle forme un véritable réceptacle de l’imaginaire européen : à côté de l’important fond chrétien, elle a incorporé, souvent inconsciemment, de vieilles légendes antiques, celtiques, germaniques, orientales…

Marie d'Oignies
Une bienheureuse du XIIIe siècle, jamais canonisée officiellement, mais dont le culte fut pourtant accepté. Un parcours radical, à mi-chemin entre la folie et le mysticisme, l’anorexie et les visions, une vie qui se termine à 36 ans. “Admirons mais n’imitons pas”, met en garde son biographe, Jacques de Vitry. Les milliers de textes qui retracent la vie des saints offrent quantité d’histoires différentes, certaines conventionnelles, d’autres extravagantes. Ils regorgent d’historiettes terribles, insolites, ou franchement amusantes.

François
Analyser à longueur de temps les vies des saints conduit à une certaine désacralisation de ceux-ci, dans la mesure où l’on met à jour les processus littéraires, souvent stéréotypés, qui ont servi à célébrer ces personnages. Il n’empêche, parmi ces saints, on rencontre des personnalités hors du commun, dont on peut dire qu’elles furent audacieuses, originales, indépendantes. François d’Assise est certainement l’un d’entre eux. Son renoncement aux richesses matérielles, son humilité et sa gaieté, sa ferveur intérieure, son amour contemplatif de la nature, durent vraiment stupéfier ses contemporains et, 800 ans plus tard, nous interpellent toujours.


TROIS OEUVRES

Ivo Andric, “Le Pont sur la Drina”
La chronique – du XVIe au XXe siècle – de Višegrad, une petite ville de Bosnie, à la frontière de l’Orient et de l’Occident, où se mêlent grands et petits événements, légendes et faits historiques, personnages truculents et humbles anonymes. Un roman magnifiquement écrit. Une réflexion intelligente sur le cours de l’histoire dans la longue durée : qu’est-ce qui change vraiment ? Rarement un écrivain aura pu saisir aussi bien l’âme d’un lieu.

Cocteau Twins, “Head over Heels”
Un éblouissement qui ne s’est pas tari depuis. J’ai choisi ce groupe de Glasgow pour sa new wave mélancolique et originale, mais j’aurais pu citer Eduard Grieg, Clash, Ulrich Schnauss ou les polyphonies du XVIe s. La musique a une grande importance pour moi. Dans une interview, Léo Ferré affirmait : “La musique, c’est ce qui m’empêche d’être totalement incroyant”. La formule est bien trouvée. Les émotions que la musique véhicule peuvent en effet être d’une telle force qu’elles échappent à toute explication rationnelle.

Marc Chagall
Un déluge de couleurs, une poésie sans limites, tous les grands thèmes de la vie humaine. Chez Chagall, tout est possible : les mariés volent dans les airs, les violonistes ont des têtes d’animaux, les fleuves sont rouges et les cieux verts. Des miniatures carolingiennes à Jo Delahaut, presque toutes les formes d’art me fascinent. Que serait la vie sans ces créations et la beauté qu’elles transmettent ?


TROIS LIEUX

Mons
J’y ai passé toute ma jeunesse, sillonnant, pour ainsi dire quotidiennement, ses rues tortueuses et côtoyant ses beaux monuments. Cela a sans doute joué un rôle dans ma vocation d’historien. J’aime beaucoup le centre historique de la ville, homogène sur le plan architectural. Habitant désormais Woluwe-St-Pierre, une commune somme toute récente, je reste fort attaché à ma ville d’origine et j’ai l’occasion de pouvoir m’y replonger régulièrement par le biais de mes recherches.

La Grèce
J’y ai vécu plusieurs années et j’y retourne chaque année pour les vacances. Sa richesse est incomparable : les vestiges antiques et byzantins, la splendeur des paysages, la gentillesse et la décontraction des habitants, le ciel azur, la lumière incomparable de fin de journée. Un séjour dans une petite île grecque (j’en ai visité près de 40 !), de préférence sans connexion Internet, et c’est le ressourcement absolu !

La Syrie et la Serbie
Il y a quelques années, j’ai eu la chance d’accompagner la mission belge en charge des fouilles d’Apamée. En ce lieu, comme à Damas, j’ai été frappé par l’accueil et le respect pour les étrangers. La Serbie, j’y suis allé après la guerre du Kosovo. Là aussi, surtout dans les campagnes reculées, j’ai rencontré des gens accueillants et fraternels. Dans les deux cas, une question me taraude : comment la guerre peut-elle plonger dans le chaos des populations paisibles, a priori si normales ?


UNE DATE

1454
Impression à Mayence de la Bible par Gutenberg.
Point de départ d’une nouvelle ère intellectuelle (l’imprimerie et une diffusion décuplée du savoir). Qui se termine aujourd’hui ? C’est un débat qui me fascine. Je ne crois pas que les livres disparaîtront. Néanmoins, la révolution numérique que nous vivons à l’heure actuelle est sans doute aussi importante que celle générée par la découverte de l’imprimerie.


Ph.: Christophe Bortels

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