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17/11/2013

A vingt pieds sous terre

La Libre, Momento, 24h avec, égoutier, égouts, BruxellesQui descend sous nos rues dans les égouts de Bruxelles ? Quand et pourquoi ? Pour le savoir, nous sommes descendus à la suite d’une équipe d’égoutiers.

Reportage: Mikhaïl Koumakis
Reportage photo: Christophe Bortels


UNE INSOLITE SENSATION, mêlant tout à la fois curiosité et appréhension, nous habite en cette matinée de la fin octobre. Sur la ligne d’horizon, les premières lueurs du jour viennent de poindre. Le ciel encore noir s’éclaircit à peine. Comble des surprises, pas si loin que ça, sur le boulevard du Midi, un incendie s’est même déclaré ! On l’aperçoit déjà un peu par la fumée concentrée au-dessus des toits. Et, pour notre part, nous avons conscience que nous allons bientôt devoir replonger dans les ténèbres.
 
Il est 7h30. Nous sommes à Anderlecht, au 120, rue Birmingham, devant un des secteurs techniques bruxellois de VIVAQUA du secteur ouest de Bruxelles. Vivaqua, ça vous dit quoi ? Eh oui, l’eau ! Ou, plus exactement, l’entreprise publique de production et de distribution d’eau potable et d’assainissement des eaux usées. Cette précieuse eau dont les pompiers se servent en ce moment pour éteindre le feu qui sévit. Aujourd’hui, accrochez-vous, nous descendons dans les égouts !
 
A-t-on seulement idée de ce qui se passe sous nos pieds lorsque, foulant le trottoir, nous apercevons de l’eau s’engouffrer dans un caniveau ? Cette barrière nous restreint de pousser plus loin nos investigations. Cette fois, pourtant, nous avons enfin trouvé prétexte à investir ce monde souterrain. Nous allons suivre les seules personnes habilitées à y descendre, celles dont c’est même au quotidien la périlleuse mission : les égoutiers. Pour ce faire, nous avons pris rendez-vous avec une équipe "ETAL" (pour état des lieux), à savoir un groupe de six égoutiers de Vivaqua qui procédera, au cours des prochaines heures, à une inspection complèt de deux branchements d’égouts à Uccle. L’homme qui nous accompagnera là-dessous, qui nous servira de guide, est Engin Arslan. Energique et amusant, sa présence auprès de ses collègues égaie. De petite taille, il possède un avantage certain pour se faufiler dans les conduites. Cela fait bientôt quatre ans qu’il travaille pour l’entreprise publique. Avant d’être affecté à l'entité "ETAL", Engin a travaillé pendant ses deux premières années de service au secteur “intervention”. En cas d’urgence signalée chez des particuliers, il débouchait les égouts en partie publique quand ceux-ci se bloquaient. Une fonction qui requiert parfois d’être disponible même de nuit. A présent, il travaille exclusivement suivant un horaire de journée (7h30 - 16h), combinant à sa fonction d’inspection des tâches préparatoires. Il préfère, cela lui laisse plus de temps pour se consacrer à sa famille en après-midi : “J’aime pouvoir bien m’occuper de mes deux petits garçons, mes deux fils Adem et Arbem, faire des promenades avec eux, rendre visite à mes parents aussi”, nous confie-t-il.
 
Avant de partir, de bon matin, les hommes partagent un dernier café, échangent quelques plaisanteries pour détendre l’atmosphère. Après, “les choses sérieuses commencent, on descend voir Sergio au sous-sol”. Il n’est pas encore temps de se plonger dans les égouts, mais juste à l’étage inférieur du bâtiment, croiser le responsable du magasin auprès de qui les hommes vont chaque matin récupérer leur combinaison en flexothane et leur matériel. On le comprend d’emblée, toutes les parties du corps doivent être couvertes : pour les mains, une double couche de gants de chirurgie s’impose. La blague fuse : “Vous savez, il y a parfois des gens, on croirait que, quand ils nous voient descendre là-dessous, ils tirent chez eux leur chasse d’eau exprès.” En dehors de leur équipement personnel, les égoutiers ont une série d’outils indispensables à prendre sur place. “Tout le matos doit être désinfecté au Dettol à chaque retour, et la douche à 15h30 est obligatoire pour tout le monde”, insiste en élevant la voix M. Colman, leur supérieur. Comme nous le verrons, il est capital de s’équiper convenablement avant chaque expédition. Nous ne savions pas exactement à quoi nous en tenir avant de décider de nous aventurer dans les égouts. Comme pour mieux nous faire prendre conscience de ce à quoi nous allons nous frotter aujourd’hui, Engin nous montre les “détecteurs de gaz” et les “masques de fuite munis de pince-nez”. Et il explique : “Il y a beaucoup de dangers mine de rien, là, en bas. Si le détecteur clignote et sonne, je vous donnerai le signal, on ouvre le masque de fuite pour pouvoir respirer.” Parmi les multiples risques, il y a les gaz. Le plus dangereux d’entre eux est sans doute le sulfure d’hydrogène (H2S), qu’on reconnaît à son odeur d’œuf pourri. Hautement inflammable, il peut aussi entraîner des asphyxies. Nous voilà prévenus. Autre danger contre lequel il faut rester vigilant, les éventuelles remontées d’eau. “Quand ça arrive, on entend généralement un gros bruit d’aspiration. Le branchement peut s’inonder très vite. Il faut alors immédiatement sortir”, nous prévient-on. C’est pourquoi il est impossible de réaliser un état des lieux par un temps de fortes pluies. La météo doit être surveillée en permanence, c’est un des paramètres les plus importants, si pas le plus important. De quoi donner des frissons… A les entendre, on aurait peur de finir déjà à six mètres sous terre. Ce métier n’est assurément pas fait pour les phobiques.
 
La Libre, Momento, 24h avec, égoutier, égouts, Bruxelles8h45 : tout est paré pour le départ. En cadence rythmée, les deux camionnettes de l’équipe quittent le secteur, direction la rue Gatti de Gamond, à Uccle, première étape de cette journée marathon. Jusqu’à destination, nous suivons de près le convoi depuis notre auto. La rue en question, jadis une route militaire, descend en pente. A cette première adresse, l’équipe va inspecter l’état d’un tronçon sur une longueur d’un peu plus de 47 mètres de long. On appelle ça dans le jargon “effectuer une pédestre”. Depuis plus de deux jours, des avis d’interdiction de stationnement sont positionnés dans cette rue à sens unique en aval comme en amont, empêchant les voitures de se parquer aux abords des taques ouvertes. Il faut permettre aux conducteurs des voitures parquées de pouvoir déplacer leur véhicule. “C’est impératif de prévenir la police et de placer les panneaux au moins 48 heures à l’avance”, nous précise Murat Ozbakar, le brigadier assainissement qui nous a également rejoints pour superviser les travaux. Il a apporté, dans le coffre de sa voiture, une barquette de mandarines dont l’équipe se délecte. Sur la grande carte que les égoutiers ont maintenant déployée, sont indiquées au crayon bleu les sections à inspecter aujourd’hui. Toutes les taques y sont soigneusement numérotées. “Il faut toujours qu’on puisse ouvrir les deux cheminées d’affilée. On va faire la pédestre qui commence à la taque ici en bas, et on va remonter progressivement jusqu’en haut”, nous indique Engin. Ses collègues se placent déjà aux deux endroits stratégiques. Les rôles sont désignés. Ce matin, c’est son tour, c’est lui qui plongera en premier, avec Aziz à sa suite, pour noter les mesures sur le carnet. Toutes ces données, une fois collectées, seront encodées par les gradés selon une norme européenne. Elles serviront à déterminer les travaux de réparation futurs à réaliser. Sans l’engagement de ces vaillants ouvriers, nos égouts à Bruxelles seraient dans un bien piteux état.
 
Restant en surface, Nicolas, Maurizio, Thierry et Jason assurent la sécurité de ceux qui descendent. La zone est entourée d’un triangle et de cônes. Les roues des camionnettes braquées à droite pour servir de tampons, en cas de choc avec une voiture qui les frôlerait de trop près. C’est une équipe de gars extrêmement soudée. Chacun connaît les moindres gestes à accomplir à la perfection. Le gardien de l’égout épouse à peu de chose près l’inclinaison de la rue, une bonne chose : l’eau ne stagne pas dans ces égouts de type ovoïdal. Elle s’y cure d’elle-même. Hier, une autre équipe a effectué une première partie de la pédestre plus en contrebas.
 
En nous apercevant, des riverains qui habitent dans les maisons alentour sortent sur le perron de leur porte d’entrée. Certains ont des regards inquisiteurs. Au sommet de la côte, une jeune femme vient un peu affolée pour déplacer sa Mini rouge qui entrave encore la taque du haut. Heureusement, sans quoi, il aurait probablement fallu appeler une dépanneuse pour la déplacer. Plus en contrebas, une dame âgée interroge, un peu inquiète  : “On ne peut plus se parquer depuis trois jours. Vous allez devoir faire des travaux, couper l’eau ?” “Non, madame, rassurez-vous, on ne va rien couper. Nous venons juste pour examiner l’état des égouts ici, ça sera fini ce matin même”, lui rétorque l’un des ouvriers. Elle se montre compréhensive. Engin justifie : “Les gens croient qu’on va couper leurs robinets. Ils veulent savoir qui nous sommes et pourquoi nous sommes là. On leur explique pourquoi nous sommes là. Mais il y a surtout des gens qui viennent par curiosité, voir ce qu’on fait, comment c’est, les égouts.” Ce qui lui fait évoquer un souvenir d’enfance : “Je me rappelle, quand j’étais petit, je voyais travailler les égoutiers de Schaerbeek, je courais autour, je leur demandais : ‘Je peux voir ?’.” A croire que la vocation pour Engin est venue de là. Ancien ouvrier du bâtiment pendant presque dix ans, il nous raconte sa reconversion en 2009 : “Je travaillais un jour sur un chantier, Gare du Nord, et j’ai vu, là, des gars de Vivaqua qui travaillaient à proximité. J’ai vu qu’ils allaient dans les égouts, et ça m’a un peu intéressé. Et j’ai demandé : ‘Est-ce qu’on engage ?’. On m’a répondu  : ‘Je ne sais pas si on engage, mais voici le numéro’.” Et sans hésiter, Engin a appelé. Six mois plus tard, VIVAQUA le rappelait pour passer l’épreuve de sélection. Il se rappelle des tests à chaque détail près. “On m’a demandé, par exemple, de détecter deux affaissements à une certaine distance, et de déterminer la nature du problème.” Il y avait, bien sûr, des questions pièges. “En fait, c’était un raccord mal condamné”, se remémore-t-il, fier de ne pas s’être fait berner.
 
La Libre, Momento, 24h avec, égoutier, égouts, BruxellesIl est 10h, l’heure cruciale est arrivée. Tout le dispositif est désormais en place. Nous avons revêtu nos combinaisons, harnachés, bottes aux pieds et casque de protection sur le crâne. Nicolas, de sa force herculéenne, a retiré la taque en deux temps trois mouvements. Au-dessus de la cheminée, les hommes ont disposé un trépied et un "stop chute". Le puits fait un peu plus de trois mètres et demi de profondeur.
 
Nous descendrons avec une échelle de corde soutenue par une barre à mine. Quand il s’agit de descendre à plus de 8 mètres, l’échelle est remplacée par une poulie mécanique. Nous glissant assis sur le bord du trou, nous nous agrippons aux échelons. Quelques contorsions plus tard, nous atteignons le fond. Une torche est hélée en bas. Une fois la lampe torche allumée, là, en-dessous, c’est une autre perspective qui s’offre à nos yeux. Le branchement est étroit. Impossible ici de se tenir debout, il faut s’accroupir et avancer le dos courbé pour pouvoir se déplacer, le plafond se trouve à 1 m 20 de hauteur. Largeur maximale de l'égout, 1 mètre. C’est parti. Il en sera ainsi sur une cinquantaine de mètres. Autant dire que, pour tenir le coup dans ces conduits, il faut avoir un dos, des genoux et des nerfs bien solides. Claustrophobe s’abstenir ! On ne sent pas tellement la puanteur attendue d’un milieu couvert d’excréments, mais plutôt une odeur viciée, comme si dans ces profondeurs l’air venait à manquer. Au sol, un flot d’eau constant nous racle les semelles. Nous ne rencontrerons pas de rats, mais sur la canalisation, des poils viendront rappeler la présence des rongeurs. Imperturbable, Engin avance et commence son contrôle. Il pousse devant lui “le vélo” qui calcule la distance parcourue mètre après mètre, le “métré”. Mais la description des tuyaux de raccordement qu’il observe, elle, se révèle millimétrique. L’emplacement des raccordements et des dégâts seront signalés dans le sens du cadran des aiguilles d’une montre. L’égoutier se repère dans les égouts comme un pilote d’avion dans les cieux : “Okay, Aziz, il est à 0,20, à 2 heures, il est pénétrant à 5 cm, joint, okay, diamètre 150 (ndlr: 15 cm) en grès, il est obturé à 10 % par de la terre et des matières, types journaux, dépôt. Plus loin, à midi, il y a une fissure, début à 1 m 20, et la fin à 1 m 80, largeur 2 cm. Je prends deux photos”, crie-t-il à Aziz à six mètres derrière lui. Ce dernier note tout dans les cases de sa fiche prévue à cet effet. Chaque photo prise avec un appareil photo étanche est rigoureusement numérotée, deux clichés à chaque tuyau incriminé. “C’est bien la photo 19, n’est-ce pas ?”, s’assure l’homme de tête. “Oui, n°19”, confirme Aziz derrière. Tout est inspecté jusqu’à l’état des parois. Si des briques sont tombées, il faut aussi le signaler. Par ailleurs, à chaque portion de dix mètres, l’égoutier prend une photo (code BDA de la norme) pour attester de l’état général. Au milieu de cet égout, nous traversons une section plutôt neuve en béton, puis de nouveau des briques. Des appels des veilleurs en surface ponctuent le parcours. A l’autre bout du tunnel, le photographe nous attend pour la photo souvenir. Mais la buée est omniprésente. Après une demi-heure de traversée, nous remontons enfin à l’air libre.
 
La Libre, Momento, 24h avec, égoutier, égouts, BruxellesLe reste de la section en amont fera l’objet d’un examen par un robot téléguidé. Ce sera une tâche pour l’équipe robot. Interdiction de s’y risquer. En dessous de 1 m 20, les hommes ne passent plus. C’est une des nombreuses normes de sécurité de VIVAQUA auxquelles tous sont tenus. Engin se sent plus en sécurité grâce à ce cadre strict : “A VIVAQUA, on met tout à disposition pour nous, tout le matériel, tout est fait pour que le travail s’effectue dans les meilleures conditions possibles.”
 
Deuxième destination de la journée, toujours sur Uccle, la rue du Melkriek. Ici, il s’agit d’inspecter un collecteur, soit un égout de grande dimension, capable d'absorber quantité d'eau en cas de pluie diluvienne. L’équipe arrive sur les lieux vers midi. Avant de redescendre, les hommes s’arrêtent une demi-heure pour souffler et déjeuner ensemble aux abords des camionnettes. Chacun a apporté son propre repas, mais l’esprit est au partage. Murat continue à distribuer ses mandarines. Malgré la tension qui se lit sur les visages un peu crispés, le repas de midi reste un moment convivial. L’égout est beaucoup plus facile d’accès. Toutefois, le risque de montée d’eau est plus grand. Nous nous y aventurerons aussi pour y passer au total une vingtaine de minutes. Ici, le long de la paroi, il y a une “main courante”, une prise à laquelle s'accrocher au cas où l’égout serait inondé. A présent, c’est au tour de Thierry d’ouvrir la marche, suivi d’Aziz. Engin les y accompagne pour respecter les normes de sécurité : dans les collecteurs, il faut être à trois au minimum, préférablement encadré de quelqu’un qui possède de l’expérience.
 
Lorsque nous prenons congé d’Engin et de ses camarades pour regagner le secteur, vers 13h30, c’est depuis la cheminée que nous nous saluons. Les trois hommes toujours à l’œuvre sont encore au fond du trou. Il s’en est fallu de peu ! Quelques minutes à peine après notre départ, suite à l'ouverture des vannes, les égoutiers se sont retrouvés les pieds dans 30 cm d'eau. Ils sont ensuite sorties pour éviter de se retrouver davantage trempés. Vers 15h, nous sommes heureux de les retrouver à leur retour au secteur. Engin narre la scène : “Vous avez raté quelque chose, vous auriez dû voir, trois minutes après votre départ, la crue est montée à 30 cm juste en l’espace de quelques secondes !” Rappel de plus, s’il en fallait, que ce métier n’est pas sans risques, et qu’il est l’affaire d’hommes courageux.

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