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18/11/2013

Le pouvoir du talon

La Libre, Momento, Tendances, talons, bottier, Walter SteigerLe soulier à talons fait des ravages dans les étalages cette saison encore. Difficile de ne pas être tenté, tant on nous met devant le nez un infini de possibilités de s’élever.
Le bottier suisse Walter Steiger, roi du talon caréné comme un avion supersonique, répond à quelques questions existentielles autour de cette prise de hauteur de la gent féminine – qui est aussi son talon d’Achille !

Entretien: Aurore Vaucelle, envoyée spéciale à Paris


CHEZ WALTER STEIGER, on est bottier de père en fils, son père commença en 1932, c’était la première génération; désormais, ses deux fils travaillent avec lui. Entre-temps, le bottier est devenu une grosse pointure. Chez Walter S., le soulier est donc une histoire de famille, mais aussi une histoire de talents en matière de talons, qu’on fait cette saison encore très haut, et à raison. La mode remporte toujours la bataille, même face à des arguments rationnels. Perte d’équilibre, démarche entravée : cela n’empêche pas certaines femmes de continuer à porter des talons toujours plus hauts. A ce sujet, Walter S., véritable architecte du soulier – “c’est la construction et la mise au point du soulier qui m’intéressent” –, a d’ailleurs sa propre théorie. Il y a bien des études qui ont été faites observant un potentiel rapport entre hauteur des talons et état d’esprit de la société, mais il n’y croit pas vraiment; par contre, il parle de son expérience de bottier, lui l’observateur des femmes en contre-plongée.

Comment un objet aussi nécessaire que la chaussure a pu passer dans le domaine de “l’accessoire” ?
C’est un accessoire certes, mais fondamental pour la marche et pour la mode. Car ce sont les chaussures qui font la différence, elles modifient la démarche. Et il y a une mode de la démarche. Quand j’ai commencé (NdlR, dans les sixties), les talons aiguilles faisaient 6 ou 7 cm de haut, et puis Courrèges est arrivé avec ses bottes à talons plats. J’avais 20 ans, je me suis dit que la femme allait marcher différemment, que plus jamais elle n’aurait de talons aux pieds. Et puis, on est remonté, et on est redescendu. Et vous savez, c’est un peu comme la Bourse, quand ça monte, ça redescend, mais ensuite ça remonte toujours plus haut que ça ne l’était avant.
Il y a quelques années, les talons avec plateformes que l’on voit maintenant en nombre, c’était même vulgaire. Mais voilà, quand c’est la mode qui dicte, c’est beau. Les choses que l’on trouvait vulgaires et impossibles deviennent à la mode. Et c’est là que le phénomène de la mode est incroyable. La mode, c’est l’instant.

Cela veut dire aussi que les codes des “objets mode” s’érodent. Avant, les chaussures à talons et plateformes étaient associées à un certain milieu, celui des call girls, disons-le, mais désormais, les supertalons sont partout, portés par un plus grand nombre. Si l’objet gagne en conformisme, le code qu’il véhiculait avant est aussi moins prégnant.
Le beau est une notion toute relative dans la mode, bien sûr, encore que dans les arts… c’est relatif, aussi. Devient beau ce qui est populaire; on s’habitue. La popularité va rendre les choses belles. Le pouvoir du grand public est énorme. Il n’y pas plus une seule mode comme autrefois : soit vous étiez à côté, soit vous étiez juste. Aujourd’hui, la mode est faite par des multinationales tellement puissantes et tellement publicisées que même si ce qu’elles proposent est différent de la mode des podiums, le public marche. Il n’y a plus qu’une seule mode. En un sens, c’est pas mal, avant, il fallait être juste et à la page.

Cette courbe du talon est une signature, très reconnaissable, qu’on commence à voir chez des concurrents d’ailleurs.
Pour moi, ce talon arrondi est une manière d’aller à l’essentiel, d’épurer encore l’objet. Et puis, vous savez, quand on est copié, c’est bon signe. c’est quand on n’est plus copié que ça ne va plus.

Ce genre de souliers, les porter, c’est une manière, pour les femmes, de devenir Cendrillon. Je porte ces talons, donc je suis une autre femme. En fait, la chaussure à talons indique-t-elle un statut social ? Elle dirait : “Comme je suis en talons, ce n’est pas moi qui fais le ménage et la popote.”
Plus chez nous, plus maintenant. Aujourd’hui, les codes se sont effacés, on peut se promener en espadrilles, et ça ne veut pas dire qu’on n’a pas les moyens. Je me rappelle d’une paire de bottes que j’ai dessinée pour la maison Chloé, à l’époque où Lagerfeld était aux manettes de la marque. Le modèle avait eu un tel succès que des femmes venaient et disaient: “Je vous en paie la moitié ce mois, je viendrai avec le reste le mois prochain, pouvez-vous me les réserver ?” Il leur fallait ces bottes, elles étaient prêtes à faire des sacrifices, c’était un statut, les avoir disait quelque chose d’elles. De nos jours, par contre, en Chine ou en Russie, là, il y a des gens qui font ce genre de sacrifice, car, pour eux, l’objet convoité est indicateur d’un statut social.


Ph.: Johanna de Tessières

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