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07/12/2013

Par la grâce du cardinal

La Libre, Momento, Vie de château, académie française, livreRichelieu a protégé l’Académie. Ce palais, construit par Louis Le Vau pour Mazarin, est posé face au Louvre, résidence du souverain.

Philippe Farcy


ACADÉMIE FRANÇAISE, COLLÈGE des Quatre-Nations, Coupole, Institut de France, tout cela pour un seul lieu, mais quel lieu !
Presque rien n’a changé en ce cadre idyllique de Paris où le Pont des Arts est venu s’ajouter, avec la grâce et la fluidité de ses matériaux, dans un cadre unique. Le pont relie deux univers magiques, impressionnants, où le pouvoir s’est exercé de façon visible, déjà par l’élégance des façades.
 
Le palais des rois de France, délaissé par Louis XIV et ses suiveurs, est toujours là. La façade en bord de Seine, qui clôt la Cour Carrée du Louvre, est de Louis Le Vau. Le musée du Louvre offre, face à l’Académie, une complémentarité culturelle encore plus judicieuse que jadis. Ce qu’il y a de plus élevé comme esprit français se trouve ici réuni. On est voisins, on s’estime sans aucun doute, mais personne n’est encore allé placer un cadenas gravé d’un “LA” enlacé, preuve d’un amour immortel, aux grilles du Pont des Arts quand il brille de ses reflets cuivrés comme le pont ferroviaire de Cologne franchissant le Rhin. Un “LA” aussi pour rendre hommage à Louis-Alexandre de Cessart qui dessina le pont.
 
La Libre, Momento, Vie de château, académie française, livre“Académie française”, tel est le nom d’un nouveau livre, idéal cadeau de fin d’année. Ce bel objet, qui se dévore des yeux, allie les textes de Dominique Fernandez aux photographies de Ferrante Ferranti. Cette naissance sur papier glacé est le prétexte d’une chronique qui rêverait de voir cette demeure illustre placée comme un château au milieu d’un parc, entourée de fossés profonds et précédée de massifs de buis comme au château de Sceaux.
 
Pensons également à Vaux-le-Vicomte, déjà cité ici l’an passé, et qui a revêtu ses habits de Noël, ce qui le rend plus magique encore. Vaux se visite, lui, mais pour l’Académie, c’est une autre paire de manches. Le volume publié chez Philippe Rey comble ce vide de l’inaccessibilité et permet de passer de salle en salle pour appréhender un univers chaleureux et cossu, digne de protéger les meilleurs des Français, grands esprits, issus de tous les rangs, souvent prélats, parfois militaires comme ces encore récents Joffre, Pétain et Weygand, et tous “confrères”. Les galons n’étaient pas cousus qu’aux rideaux.
 
Tout commença par les réunions régulières de neuf amis lettrés, emmenés par Valentin Conrart, né en 1603, petit-fils d’un réformé échevin de Valenciennes, qui avait été raccourci dans cette ville de nos Pays-Bas du Sud le 18 janvier 1588, pour sédition.
 
Il s’agissait pour cette compagnie, composée d’illustres inconnus, tels Godeau, Cérisy, Malleville, Giry, Habert et Gombault, de défendre le français asservi par le latin. A force de se réunir, souvent chez Conrart, rue Saint-Martin, avant d’aller dîner pour vingt sols à l’Hôtel de Bruxelles, le cénacle fit des émules et l’on quémanda de plusieurs parts le droit de s’y joindre. François de Boisrobert était de ceux-là, que l’on élut en 1634. Bien en Cour, il fit en sorte que Richelieu prît ces gens, souvent privés de ressources, sous son aile protectrice. Richelieu comprit très vite ce que la bienveillance des lettres et, donc, des lettrés pouvait lui procurer comme aura; quoique c’était le théâtre qu’il affectionnât et que jamais, il ne rendit visite à ces messieurs qui étaient alors des SDF de la pensée.
 
Et inversement pour les auteurs, le soutien du ministre offrit une visibilité sans pareil. Refuser un tel appui, c’eût été se placer contre le cardinal et, donc, s’opposer à la gloire de la France. Dès lors, tout le monde y gagna, même si certains “regimbèrent” par crainte d’être bridés et de voir la liberté de l’esprit affectée. Or, la France littéraire vivait une période faste, d’écriture baroque, plus mouvementée qu’une architecture. Il y avait du Bernin sous la plume du père jésuite Etienne Binet. Mais c’est la ligne de Le Vau, majestueuse, nette, rigide, précise et presque grandiloquente, qui gagna.
 
La naissance de cette académie semble avoir mis fin aux extravagances. Pierre Corneille en sera la plus illustre victime, au point que l’auteur ne manque pas de dire qu’il “en déposa son panache”. L’Académie naquit officiellement en 1637, alors que les règles étaient écrites depuis 1634. Encore convenait-il d’organiser ce petit monde qui grimpa assez vite autour du chiffre fameux des quarante. Il fallait des statuts, avant de finir en statues, et se lancer dans l’entreprise d’un dictionnaire indispensable pour nettoyer la langue “des ordures qu’elle a contractées”.
 
Quant au lieu, ce fut encore une autre histoire. On allait donc chez Conrart puis on se rendit chez Séguier, le chancelier peint par Charles Le Brun, puis on voyagea encore dans divers hôtels particuliers et palais de la capitale. Le livre de Fernandez explique tout cela jusqu’à arriver à l’Empire, le premier, qui fixa le siège au collège des Quatre-Nations, par décret du 20 mars 1805. Lequel édifice fut érigé sur la cassette du cardinal de Mazarin, malgré sa mort survenue en 1661. Les travaux durèrent de 1662 à 1670; Mazarin y fut inhumé, copiant ainsi Richelieu qui se trouvait en la chapelle de la Sorbonne. Ici de même, les fauteuils sont installés dans ce qui était la chapelle de l’école. Désormais, à chaque séance, y descend l’Esprit saint.
 
Et l’architecte fut Louis Le Vau, encore lui, toujours lui. Il était le premier architecte du roi imposé par Colbert. Mazarin voulait ici une école pour former les jeunes des territoires récemment annexés, à savoir l’Artois, l’Alsace, le Roussillon et Pignerol dans le Piémont. En 1801, le collège devint une dépendance du nouveau musée du Louvre et le Pont des Arts, en fonte, premier du genre en France, fut érigé pour relier les deux édifices. La gloire de la France avait trouvé ses marques. L’Académie est le panthéon des vivants. Morts, ses membres deviennent immortels. Les photos dévoilent ces lieux de mystère et de silence où le poids du passé accable parfois l’élite d’une France sublime.
 
 
“Académie française”, par Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti. 160 pages. 45 €. Chez Philippe Rey éditeur, depuis octobre 2013 : www.philippe-rey.fr
 
 
Ph.: Ferrante Ferranti

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