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15/12/2013

Comment fabrique-t-on le luxe?

La Libre, Momento, Coulisses, atelier, Louis VuittonDans notre système économique mondialisé, le luxe demeure un marché porteur. Mais il se pense différemment ces dernières années. Deux options s’offrent à lui : distribuer au plus large, augmenter ses chiffres de vente, et donc, devenir plus abordable. Ou bien, se faire encore plus luxe, encore plus exclusif.

Pour répondre à ces questions, nous avons eu l’occasion d’entrer dans les ateliers du malletier Louis Vuitton, à Asnières, à quelques encablures de Paris. On a pu y comprendre la manière dont on fabrique du luxe et la philosophie qui caractérise ce métier.

Eclairage: Aurore Vaucelle, à Aisnières, dans les ateliers du malletier LV


ON NE L’AURAIT PAS PRÉDIT. Visiter les ateliers d’Asnières en 2013, c’est d’abord faire un retour dans le temps, quand Paris vivait sa révolution haussmannienne. A l’époque, le Paris du Moyen Age disparaît sous les coups de pelle du baron Haussmann qui a “le culte de l’axe” et des hôtels particuliers bien rangés.

Une petite histoire dans la Grande

Passons en vision noir et blanc : les petites rues sinueuses, les échoppes à l’ancienne ont débarrassé le plancher. Sur la place de l’Opéra en chantier, le “Bazar du voyage” accueille ses clientes en crinoline, au bras de messieurs tout de noir vêtus. Nous sommes en 1854, c’est là que Louis Vuitton entre en scène. Il est arrivé quelques années auparavant de son Jura natal et travaille dans l’atelier de M. Maréchal qui officie en tant que “layetier-coffretier-emballeur”, au 327 de la rue Saint-Honoré. C’est évidemment une zone idéale pour le travail d’emballeur, car on voit s’élever un peu partout dans les environs “des magasins de nouveautés”, ces grands magasins où, sur des étages entiers, on vend ombrelles, rubans, jupons et dentelles.

Louis Vuitton, d’extraction modeste – il est fils de meunier –, décide, en 1854, de tenter sa chance en lançant sa propre affaire, sise au numéro 4 de la rue Neuve-des-Capucines – toujours dans ce triangle d’or pour les marchands et les métiers qui en découlent. Après deux décennies chez Maréchal, il a compris intuitivement les besoins des clients et se spécialise dans l’emballage des articles de mode. Très vite, la demande suit. L’impératrice Eugénie fait partie de ces clientes qui ont besoin d’une malle pour emballer leurs toilettes, lors de leur périple en terres étrangères. Vuitton invente la malle garde-robe, munie de tous les rangements possibles et imaginables, pour les colifichets d’alors .

Les vêtements des belles n’arrivent plus froissés; bref, la malle garde-robe est plus encombrante, mais mille fois plus efficace qu’un fer à repasser de voyage. Et évidemment, quand la belle Eugénie passe commande chez vous, ça fait connaître votre affaire.

Une entreprise en mutation

Observateur des changements de son temps, Vuitton, premier du nom, comprend qu’il doit faire évoluer sa petite entreprise. Les moyens de transport changent. Autour de lui, c’est le début du chemin de fer. Il prend le virage de la modernité et crée alors des malles pour tout type de transport – calèches, bateaux et désormais le train à vapeur. C’est la bonne décision.

En 1959, alors que les affaires tournent pour lui, il s’installe en bordure de Paris, car ses ateliers sont devenus trop petits. Il choisit Asnières, en rase campagne – pas du tout par hasard. Il connaît le projet de la construction de la gare Saint-Lazare qui lui permettra d’affréter aisément ses matières premières et produits finis.

De nos jours, Asnières donne l’impression d’être collé à Paris. Dans la voiture qui nous mène jusqu’au centre nerveux de la maison Vuitton, l’architecture urbaine se poursuit sans jamais s’arrêter, bien au-delà du périphérique. Posée au milieu de cette bourgade de banlieue, derrière de hautes grilles vertes, notre destination. La maison de famille nous donne l’impression d’atterrir au XIXe siècle. En arrière-plan, des bâtiments oblongs, architectures de métal et de verre, typiques de cette période, qui abritent les ateliers du malletier.

Quand on pousse la porte…

… c’est l’odeur du bois que l’on ponce qui nous saisit en premier. Le luxe commence d’abord par un morceau de peuplier. On va le voir, le luxe est surtout une affaire de choix dans la matière première. Les menuisiers arrivent à leur poste, il est 9 heures, et l’on commence à s’attaquer aux “fûts” en commande. “Le fût” est le matériau de base d’une malle “rigide”… Bien qu’on choisisse précisément le bois de peuplier pour sa souplesse. Après tout, on fabrique un objet qui va vivre et qui va voir du pays ! Alors, évidemment, la malle est moins pratique qu’une valise à roulettes, mais c’est aussi une autre manière de voyager qu’elle véhicule.

Mais en attendant, la malle sous nos yeux, en confection, n’en est qu’à ses débuts. Brute de décoffrage, si on peut dire. Une fois les mesures prises, la malle passe dans d’autres mains, à l’atelier des toiles et des cuirs, un peu plus loin.

Le travail du cuir

Arrêt dans l’atelier des peaux, où s’entassent des cuirs colorés rangés comme des élèves devant la salle de classe. On s’approche, on a envie de toucher, cependant mieux vaut éviter. Le cuir est absorbant (même si vos mains sont propres, on n’en doute pas).

On demande à notre guide d’où viennent les cuirs majoritairement utilisés. Est-ce que ce sont “des vaches Vuitton” qui fournissent la matière première ? En effet, historiquement, le traitement du cuir a toujours été problématique, car entreprise polluante et difficile à maîtriser (dans la toponymie des villes, les rues de la tannerie sont souvent éloignées du centre, et pour cause, le processus chimique du tannage est plutôt odorant – ce qu’on a toujours tendance à oublier quand on a un très bel objet en cuir en sa possession).

Pour son cuir mat de couleur crème, couleur symbolique de la maison LV –  qui aura d’ailleurs tendance à brunir en vieillissant  –, les vaches sont triées sur le volet. En 2010, le responsable Vuitton Nord Europe, Roberto Eggs, nous avait, en effet, parlé de ce joint-venture avec une entreprise belge, la tannerie Masure, située à Estaimbourg, en zone frontalière, qui fournit le malletier Vuitton en “vache végétale naturelle”, mais aussi le maroquinier Delvaux. Un cuir donc qui se veut de haute tenue dans le cadre d’une fabrication strictement contrôlée en termes de pollution environnementale.

On continue notre parcours dans les allées des ateliers LV. Au rayon des cuirs exotiques, un panel de peaux plus extravagantes les unes que les autres. L’équipe en charge des cuirs exotiques parcourt les fermes d’élevage du monde entier pour trouver les spécimens rares. Mais quid des rebuts de toutes ces matières premières onéreuses et rares ? La maison –  qui a réponse à tout  – travaille avec une association, “la réserve des arts”, qui redistribue la matière première à des artistes.

Maroquinerie et commandes spéciales

A chaque endroit où l’œil se pose, un sac Vuitton (enfer et damnation) en cours de confection. Dans la zone dédiée à la maroquinerie, là où on découpe les pièces de cuir qui formeront un sac, la machine a remplacé l’outil. L’artisan a vu ses gestes changer, s’adaptant aux nouvelles technologies. Néanmoins, c’est lui qui doit comprendre la matière, choisir de la traiter dans un sens plutôt que dans l’autre, observer les écorchures, les marques dans la peau. Sur l’établi à côté, on martèle le cuir des monogrammes de la maison : on imprime le copyright au cœur même de la matière première.

On rejoint bientôt les hommes et femmes en charge des malles et commandes spéciales. Le fût de peuplier du début est arrivé jusqu’à eux, et on l’a emballé d’un seul tenant, de toile ou cuir, c’est selon. Jean-François nous montre les gestes de l’habillage d’une malle-bar, une commande spéciale. Aux mesures et à la coupe de cuir, succède le dressage intérieur de la malle, en alcantara d’un rouge sang. Selon lui, tout le travail de l’artisan consiste à trouver les moyens techniques pour réaliser ces pièces qui seront fabriquées pour la première et la dernière fois – car chaque commande spéciale est dite unique en son genre.

Michel, qui travaille depuis 1989 aux ateliers, a vu bien des commandes passer. La plus farfelue ? Il  peut pas nous dire. Après tout, ces commandes spéciales, auxquelles il travaille depuis des années, c’est très intime. Ce sont des gens qui décident de fabriquer un écrin pour quelque chose qu’ils ne peuvent pas quitter, et qu’ils emportent en voyage partout avec eux.

La Libre, Momento, Coulisses, atelier, Louis VuittonEt Dieu sait si les commandes spéciales sont spéciales. On a pu voir une malle à jeu, mais aussi la malle-lit, une malle-maison de Barbie, une mini-boîte pour dent de lait, une malle pour voyager avec sa coupette de champagne, ou pour transporter une console de jeu. Car toutes les petites habitudes sont dans la nature humaine. Le bruit du poinçonnage nous ramène dans l’atelier alors que nous imaginions une malle pour ranger des chaussures par milliers. Par milliers ? Attention, tout est faisable au rayon commande spéciale, à moins que le poids ou le volume des objets ne soient pas raisonnables…


Ph.: Louis Vuitton

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