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25/01/2014

La force de reconstruire

La Libre, Momento, Autoportrait, Stefaan Dedercq, OxfamStefaan Declercq est le secrétaire général d’Oxfam-Solidarité depuis 1996. Il a grandi au Congo avant d’habiter à Bruges de 1960 à 1972. Licencié de pédagogie à Louvain, il est aussi titulaire d’un master en ressources humaines et économie.


STEFAAN DECLERCQ EN 6 DATES

9 octobre 1955 : naissance à Luluabourg, dans le centre de la RD Congo. Mon père y travaillait pour la Sabena.
 
1972 : à la fin de mes études secondaires à Bruges, j’ai fait un exposé sur le Club de Rome qui venait de publier un rapport très important sur les limites de nos modes de consommation et de vie. A ma connaissance, ce sont les premiers qui ont vraiment défendu l’idée d’une Terre non extensible, de ressources limitées, sur les axes de l’écologie bien sûr (déforestations croissantes dans tous les poumons importants du monde…), mais aussi sur le plan social. Ils questionnaient notre modèle, et cela m’a accompagné toute ma vie.
 
2 octobre 1980 : mon arrivée au Nicaragua comme coordinateur des programmes pour Oxfam-Belgique en Amérique centrale. Je pensais y rester un an. J’y suis resté pendant 15 ans. C’est une période de ma vie que je n’oublierai jamais, car on était juste après la révolution sandiniste, et la région était en pleine révolte contre les dictatures. J’ai appris à connaître la force des gens pour changer l’histoire d’un pays, mais j’ai aussi perdu beaucoup d’amis proches pendant les conflits.
 
5 juillet 1995 : retour du Salvador vers la Belgique, pour y rester, et où j’accepte le poste de secrétaire général d’Oxfam-Belgique en avril 1996 après le mandat de Pierre Galand.
 
6 mars 2011 : décès de ma femme. On s’était rencontrés à l’université à Louvain. Elle était engagée en appui aux mouvements de libération. Pas l’arme à la main, non, elle y participait en tant que journaliste et via le théâtre populaire. Elle est restée pendant trois ans avec la résistance dans les zones libérées et a beaucoup écrit là-dessus par après. Nous avons eu deux enfants nés au Nicaragua. En 2005, on lui a diagnostiqué un cancer, et en janvier 2011, on nous a dit qu’il n’y avait plus rien à faire… Un an après, lors d’une rencontre de Barroso avec des ONG, j’ai recroisé une femme que j’avais rencontrée il y a 25 ans au Nicaragua. On s’est revu et, assez naturellement, elle est devenue ma compagne. C’est très précieux ce sentiment de relation de confiance qui vient du contexte commun qu’on a connu à l’époque.
 
2014 : Oxfam fête ses 50 années d’existence en Belgique. Notre souhait est de ne plus exister à l’avenir, ce qui voudrait dire qu’on a réussi nos objectifs. Je suis profondément convaincu que les changements nécessaires dépendront de la volonté et de la force des gens.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Un souvenir qui m'a particulièrement marqué, c’est ce sentiment qui m’a traversé lors de l’ouragan extrêmement fort Juana, en 1989, quand je vivais encore en Amérique centrale : le lendemain, j’ai vu des bateaux qui avaient atterri dans les cimes des arbres sur la côte atlantique, après que les rivières, qui étaient montées jusqu’à 17 mètres, étaient redescendues. J’ai toujours admiré le courage incroyable des habitants de se redresser après une catastrophe naturelle, où ils commencent à reconstruire leur maison, ressemer les cultures, bref, reprendre leur vie. Oxfam aide ces gens le plus possible, chaque fois que ces catastrophes se présentent.
 
 
UNE PHRASE
 
"La civilisation se termine là où le racisme commence."
Auteur inconnu
 
 
TROIS ACCOMPLISSEMENTS
 
La campagne Coca-Cola
Oxfam est très engagée dans la lutte contre les accaparements de terres, où des petits paysans se font chasser au profit, souvent, de multinationales qui privent ces populations de leur seule source de nourriture et de revenu. Lors d’une récente campagne, nous avons mis en avant les problèmes d’accaparements de terres liés à la chaîne d’approvisionnement en sucre de nombreuses grandes marques comme Coca-Cola. Sous la pression que la population nous a aidés à exercer, Coca-Cola s’est engagé à revoir entièrement toute sa chaîne d’approvisionnement.
 
La seconde main
Grâce à nos réseaux de seconde main, nous contribuons à donner une deuxième, voire une troisième vie à des produits qu’on a tendance à jeter ou à remplacer par du neuf. Cela concerne autant des livres que des ordinateurs ou des vêtements. Cela représente une contribution non négligeable dans la lutte écologique. Rien que pour les vêtements, en 2013, notre réseau de seconde main a permis de récupérer 700 tonnes !
 
 
Le café Kivu
On en a pas mal parlé ces derniers temps, et c’est un produit issu du commerce équitable dont nous sommes particulièrement fiers, vu le contexte dans cette zone de la RD Congo. Malgré les conflits, nous avons réussi à relancer la filière du café, permis à de nombreux producteurs de vivre mieux, et la qualité est aussi au rendez-vous, en plus de la dignité de toutes ces personnes qui en vivent désormais.
 
 
TROIS AMBASSADEURS D'OXFAM
 
Joseph Stiglitz
Ancien prix Nobel d’économie et ex-économiste à la Banque mondiale. Il nous a rejoints en tant qu’ambassadeur, et cela représente beaucoup, car c’est un des premiers à avoir commencé à déconstruire cette croyance aveugle en un marché libre qui serait la seule solution au développement. Vu son ancienne fonction, ce n’est pas rien. C’est un acte fort qu’il a posé en nous rejoignant, et il continue à militer dans le même sens.
 
 
Coldplay
Ce groupe britannique nous soutient à un niveau incroyable. C’est un groupe jeune, qui parle aux jeunes et qui a beaucoup de succès. Et ce succès ne les empêche de nous soutenir dans notre campagne CULTIVONS ou la campagne “Make Trade Fair”, en arborant sur scène nos logos, en parlant de notre combat, en incitant leurs fans à se bouger pour faire bouger les choses.
 
 
Desmond Tutu
Il fait partie des tenants de la théologie de la libération. Ancien prix Nobel de la paix, son soutien m’est particulièrement cher, parce qu’il me rappelle bien sûr la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud avec l’icône Nelson Mandela qui vient de nous quitter, mais aussi mon passé au Nicaragua où j’ai connu deux prêtres qui se sont mis l’Eglise à dos pour défendre des idées progressistes en faveur de la population. Ils sont devenus ministres par la suite. Ernesto à la Culture, et Fernando Cardenal à l’Education. Ce dernier était l’un des architectes d’une grande campagne d’alphabétisation qu’Oxfam a fortement appuyée. Plus de 100 000 jeunes ont été formés, et le taux d’analphabétisation est passé de 75 % à 15 %.
 
 
TROIS ARTISTES
 
Stromae
Je trouve vraiment incroyable de voir comment ce jeune homme parvient à traduire de manière aussi moderne des réflexions très mûres sur notre société. Il a un style “à la Brel” et une profondeur incroyable. Quand il parle de relations humaines, il mêle humour, sérieux, poésie, prose.
 
 
Haruki Murakami
La trilogie “1q84” est vraiment un “page-turner”, comme on dit. Cette histoire vous tient en haleine, mais c’est en plus, une œuvre qui nous apprend plein de choses sur la culture japonaise, les mythes locaux. Bon, je suis peut-être influencé par un de mes fils qui a fait une thèse sur Murakami et l’identité japonaise.
 
 
Sean Penn
Son film “Into the wild” est un chef-d’œuvre qui m’a marqué. C’est l’histoire d’un étudiant qui décide de tout quitter pour vivre en ermite afin de trouver un sens à la vie. A un moment, il a cette phrase qui m’a beaucoup touché et qui donnait à peu près ça : “J’ai cherché le bonheur, et maintenant, je me rends compte qu’il n’y a pas de bonheur sans partage.” Pour moi, le fait de partager, la solidarité, tout cela, c’est l’essence de l’humanité et ma plus grande motivation personnelle.
 
 
UNE DATE
 
L'ère Obama
Pour moi, un des événements historiques majeurs, c’est l’action d’Obama pour instaurer une véritable sécurité sociale aux Etats-Unis. C’est un tournant essentiel. D’abord pour les millions d’Américains qui vont en profiter, mais aussi pour l’exemple à donner au monde. Déjà, réussir à passer les étapes du Sénat et de la Chambre avec une telle mesure dans un pays comme les Etats-Unis, c’est remarquable. Dès lors, si un tel pays prend cette mesure, cela renvoie le message que cette couverture sociale, même dans le fief du capitalisme, est un exemple à suivre. Ce n’est plus seulement la “vieille Europe” – “avec ses pratiques dépassées” – qui prône la protection sociale. Le message est très fort. On ne peut plus balayer la question d’un revers de la main.
 
 
Ph.: JC Guillaume

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