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25/01/2014

Politiques ou pipoles ?

La Libre, Momento, Derrière l'écran, politiques, pipolisation, peopleAlors qu’en France et en Flandre, les hommes politiques participent régulièrement à des émissions de divertissement, la réticence demeure au sud du pays. Comme le rappelle l’épisode Elio Di Rupo à “Sans chichis”.
 
Entretien: Hubert Heyrendt


IL Y A UNE QUINZAINE D’ANNÉES, qui aurait pu imaginer voir un Premier ministre dans une émission de divertissement ? Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Comme le prouve le délire médiatique autour de la liaison présumée de François Hollande et l’actrice Julie Gayet, révélée par “Closer”… Aujourd’hui, que l’on soit président de la République ou chanteur à succès, on est traité à égalité par la presse pipole. C’est une réalité depuis bien longtemps aux Etats-Unis ou en Angleterre, ça l’est devenu en France avec la présidence, très bling-bling, de Nicolas Sarkozy. Pour le retour de congé de maternité de Rachida Dati, le conseil de ministres attirait par exemple deux fois plus de caméras que d’habitude… Contrairement à la Flandre, qui a fait de ses hommes politiques des Bekende Vlamingen (cf. ci-contre), la tendance n’est pas aussi appuyée en Belgique francophone. L’épisode récent de “Sans chichis” montre en effet qu’il existe encore une réserve…
 
Je ne pleure pas sur le lait renversé ! Il y a un débat en interne sur la question, que je n’ai pas à étaler en externe”, tranche sèchement Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’info de la RTBF, qui refuse de reparler de l’affaire “Sans chichis”. Et de plaider pour la liberté éditoriale de chaque média. “Après, on peut juger. Mais là, j’ai l’impression qu’on est dans le politiquement correct. Tous les médias ne sont pas les mêmes, les lignes éditoriales sont différentes…”
A la RTBF, les règles sont claires. Trois mois avant chaque scrutin (à partir du 25 février donc), se met en place une période de prudence, que M. Jacqmin est chargé de faire respecter. “La règle est précise. Pour inviter un homme politique en dehors d’une émission politique, il faut l’accord du directeur de l’information, qui ne l’accorde qu’en cas d’absolue nécessité…”

En dehors des périodes électorales, “une concertation doit avoir lieu pour présenter les différents arguments. Après, je sais qu’il faut parfois être réactif et qu’il faut donc que la confiance existe. Mais on doit pouvoir en discuter et l’éditeur responsable doit pouvoir trancher, l’administrateur-délégué en l’occurrence. En tout cas, il faut que des infos comme celles-là remontent car le sujet est sensible et peut prêter à récupération politique” .
 
On sent bien que le chef info de la RTBF n’apprécie guère que les hommes politiques aillent se balader du côté du divertissement… Comme lorsque Michel Daerden avait droit à ses “12 Travaux” ou que Paul Magnette s’invite chez Olivier Monssens dans “On n’est pas rentré” sur La Première. “Si je prends une position dure, on va me taxer de réflexe corporatiste. On va croire que je veux garder les politiques pour les émissions info. Que je crois que la politique est trop sérieuse pour la laisser aux animateurs. Dans les émissions politiques, on passe parfois à côté de l’expression de la personnalité d’un homme politique; on ne peut pas faire ça dans “Mise au point”. Ce n’est pas inintéressant, par exemple, que les hommes politiques racontent leur passion des livres. Mais il ne faut pas avoir l’impression d’une émission taillée sur-mesure pour faire passer la communication d’un homme politique. On n’est pas là pour passer la pommade. Que l’on parle de vie privée, des intérêts hors métier ou du métier politique, il faut toujours être à rebrousse-poil. Le public n’attend pas de nous la brosse à reluire. Il faut permettre l’expression d’une parole différente pour ne pas être dans la communication. Nous devons débusquer la communication. Nous devons montrer la vague et l’écume mais aussi la réalité de la profondeur de l’eau.”
 
Pour M. Jacqmin, le risque de pipolisation de la politique est réel mais lutter contre la communication politique par l’info est une façon de l’éviter. Il estime ceci dit que les journalistes ne sont pas seuls responsables de cette évolution de la société. “Je plaide pour que les hommes et les femmes politiques ne se mettent pas en scène dans des magazines avec leurs enfants par exemple.” En tout cas, pas question de tomber dans le traitement pipole de la politique. Le directeur de l’info publique se réjouit d’ailleurs qu’en Belgique francophone, on sache faire preuve de retenue en la matière…
 
Le scandale autour de “Sans chichis” a aussi poussé RTL-TVI à la prudence. La venue d’Elio Di Rupo dans la saison 5 de “Top Chef” sera ainsi passée sous silence sur ses antennes (contrairement à M6), la diffusion ayant lieu en période électorale. Pour autant, la chaîne ne s’interdit pas de recevoir des hommes politiques dans ses émissions de divertissement. On se souvient ainsi d’avoir vu Di Rupo, Reynders, Javaux et Milquet (tous présidents de parti à l’époque) nous faire faire le tour du propriétaire de leur maison/appartement dans le magazine de Sabrina Jacobs “Clé sur porte”. “Dans le principe, ça ne me choque pas, explique Stéphane Rosenblatt. Je pense que, y compris dans des émissions politiques, on est amené à tenter de mieux faire connaître les hommes politiques. On aborde leurs passions, leurs envies… Cela fait partir du personnage public. On peut les inviter à parler d’un livre qu’ils ont lu, d’un film… Cela ne me choque pas, même si on a forcément une perception de la sympathie d’un homme politique différente quand il parle de sa vie privée.” Le directeur de l’info de RTL-TVI va même plus loin, estimant que le procédé “est aussi vieux que la télé”.
 
 
DU JEU POLITIQUE AU JEU TOUT COURT
 
Au nord du pays, la frontière entre politique et divertissement s’estompe au fil des ans : la VRT, la chaîne publique donc, ne voit pas malice dans la confusion des genres. C’est si vrai que, lors des communales de 2012, l’auteur de ces lignes s’est retrouvé présentateur d’un test ludique visant à sonder la connaissance de la Belgique francophone de Maggie De Block, d’Eric Van Rompuy et de Ben Weyts. Un exercice d’autant plus agréable pour les… acteurs politiques concernés qu’ils y gagnaient à tous les coups, même en ne sachant pas par exemple quelle était la capitale du Brabant wallon ou qui était Benoît Poelvoorde 
!
 
Nihil novi sub sole : lors des élections de 2000, l’émission “Bracke  &  Crabbé” brouilla déjà les cartes en mélangeant idées politiques et fantaisies ludiques. Et cela eut des répercussions puisque d’aucuns estimèrent que l’alors pas encore député N-VA mais respecté journaliste politique de la VRT et son complice Ben Crabbé avaient ouvert un boulevard électoral à Freya Van den Bossche, qui devint d’emblée échevine gantoise puis bien trop vite ministre fédérale. Bracke et Crabbé ne se limitèrent pas à propulser la jolie Gantoise, ils firent bien pire en donnant la parole à Annemans et Dewinter, les chefs de file du Vlaams Belang qui n’en demandaient pas tant…
 
Mais n’évoquer que les émissions parapolitiques serait trop restrictif : même en dehors des périodes électorales, les hommes et les femmes politiques flamands ont toujours été très sollicités au nord du pays… En 2002, le député flamand N-VA Kris Van Dijck sonnait le tocsin en constatant qu’en six mois, quelque 82 politiques avaient participé à des émissions non politiques. Si le nationaliste flamand remuait ciel et terre, c’était évidemment parce que pas un des siens n’avait été de la partie alors que, horresco referens, on y vit des politiques francophones ! Geert Bourgeois, l’ascétique ministre des Médias, remit le couvert, voulant soumettre la participation des élus à un code déontologique. Il était soutenu par le président De Wever mais depuis lors, celui-ci n’a plus le moindre scrupule, conscient que ses apparitions médiatiques le servent. Il fut donc un participant récidiviste au “Slimste Mens” et lors des récentes fêtes de fin d’année, il participa à “Zijn er nog kroketten” sur VTM. De manière très politique ! Questionné sur “un président qui utilise des armes chimiques contre son peuple”, il répondit : “Assad” avant d’ajouter… “Di Rupo”. BDW prétendit avoir fait de l’humour… Soyons sceptiques, comme on dit à Bruxelles : “en gaa geluuft da”
Christian Laporte
 
 
LA DROGUE RESTE ENCORE UN TABOU
 
Le 10 janvier dernier, François Hollande faisait la une de “Closer”. Le magazine people titrait : “L’amour secret du président”. Une photo montage permettait de reconnaître la comédienne Julie Gayet. Le site du “Point” reprenait le scoop sans complexe  : “La rumeur courait. Elle est désormais sur la place publique.” Depuis, les médias tous confondus ne se sont pas privés de commenter la vie sentimentale de François Hollande.
 
En France, le président de la République est désormais traité comme les vedettes de la chanson, stars du foot, personnages de téléréalité.
 
“Mitterrand avait bien plus de maîtresses que Hollande. Et jamais il n’a été traqué par les paparazzis, constate Arnaud Mercier, professeur de communication à l’université de Lorraine, à Metz. Aujourd’hui, nos hommes politiques sont devenus contraints et forcés de participer à une ‘pipolisation’ par l’existence d’une presse pipole. L’information est désormais reprise par les autres médias, qui la relayent en se pinçant le nez et en rappelant le principe éthique du droit à l’information !”
 
Exploiter sa vie familiale pour la mettre en scène, ce n’est pas nouveau. En 1992, Ségolène Royale avait présenté sa fille à la maternité de l’hôpital militaire Bégin de Saint-Mandé. Le papa n’était autre que François Hollande. “La pipolisation, c’est le fait de mélanger la sphère privée et la sphère publique avec des enjeux, analyse M. Mercier. Ces mélanges sont consentis par les politiques et mis en scènes par les communicants pour donner une image plus humaine, plus proche des gens, pour jouer la carte des valeurs qui peuvent paraître positives auprès des électeurs. Pompidou s’était exposé avec son épouse. Lecanuet avait joué le Kennedy à la Française. Valéry Giscard d’Estaing avait mis sa fille sur les affiches électorales, en teaser. Cette volonté maîtrisée de se mettre en scène pour montrer que l’homme politique est un chef de famille, que la femme politique est une femme moderne, existe depuis les années 60. Sauf qu’aujourd’hui, ils ne contrôlent plus rien et sont obligés de subir, à leur corps défendant, une intrusion non contrôlée, par des photos volées ou des révélations sur les infidélités conjugales.”
 
 
Si les Français restent tolérants vis-à-vis de la sexualité de leurs élus, l’addiction à la drogue et à l’alcool demeure encore tabou. “Parfois, les stars font une sorte d’apologie de la drogue comme facilitateur de la créativité. La drogue qui sert de dopage, on le voit dans le sport aussi, mais ça ne se dit pas. En politique, le fait d’avoir recours à des substances pour tenir le coup ne se dit pas non plus. Pourtant, le comédien Philippe Léotard avait raconté qu’il était devenu alcoolique à force de suivre les campagnes électorales de son père”, confirme l’universitaire.
Virginie Roussel
 
 
Ph.: RTBF

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