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03/02/2014

Le Berlin des juifs

La Libre, Momento, Escapade, Berlin, juifLa capitale allemande n’a plus peur de son passé qu’elle aborde frontalement. Elle abrite une vibrante communauté juive. Voici un itinéraire de trois jours pour découvrir le Berlin juif des années 20, de la guerre, de la RDA et d’aujourd’hui.

Christophe Lamfalussy


IL Y A PLUSIEURS FAÇONS DE VISITER Berlin. La première, classique, consiste à prendre son guide et à se rendre dans les “incontournables”. Mais la capitale allemande est une grande métropole secouée par l’Histoire, et on peut aussi opter pour une visite à thème. Certains voudront visiter les lieux symboliques du Troisième Reich. D’autres peuvent être fascinés par l’architecture socialiste de la RDA ou le Berlin de la guerre froide. Depuis quelques années, des guides plus spécialisés s’intéressent au “Berlin juif”. La raison est à la fois historique et pratique.
 
Historique, car Berlin a connu un âge d’or dans les années 20, qui a vu fleurir une forte communauté juive dans les quartiers ouest comme Schöneberg et des gens aussi brillants qu’Einstein s’y épanouir. La communauté juive a quasi disparu avec l’Holocauste. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il n’y en avait plus que 6 500 à Berlin, pour la plupart issus de mariages mixtes. A l’arrivée au pouvoir de Hitler, en 1933, ils étaient 160 000. Décimée, cette communauté a vivoté jusqu’au début des années 90, lorsque le gouvernement fédéral allemand a décidé d’accueillir les juifs de Russie. Des dizaines de milliers sont venus, changeant radicalement la culture juive de la ville.
 
Pratique, car, en plus des 20 000 Israéliens qui vivent à Berlin, des milliers de touristes viennent chaque année d’Israël.
 
Plusieurs professionnels du tourisme ont senti le vent tourner, et proposent des visites, en U-Bahn et à pied, du Berlin juif.
 
 
Voici une sélection inédite – et testée – pour trois jours de visite.
 
Commençons par le Musée Juif bien connu de l’architecte Daniel Libeskind. En trois heures, le parcours didactique permet de suivre la communauté juive d’Allemagne au fil du temps. Les premiers juifs sont arrivés en Allemagne en même temps que les Romains. Ils se sont établis le long du Rhin dans des villes comme Mayence (Mainz), Worms et Spire (Speyer). On voit les persécutions se succéder (en 1287, les chrétiens croyaient que les juifs utilisaient le sang humain pour leurs rituels) et l’antisémitisme grimper, au point que le philosophe Kant dira, en 1798, que les juifs sont “les vampires de la société”.
 
Le musée met aussi en valeur l’apport des juifs à l’Allemagne – et la perte qu’ont représentée leurs déportations. Beaucoup ont excellé dans des professions libérales (avocats, docteurs, banquiers, commerçants), car ils étaient exclus de certaines carrières. Le fondateur d’AEG, Emil Rathenau, était juif, de même que Moses Mendelssohn, le “Socrate allemand”, ou Levi Strauss, l’inventeur du pantalon pour les chercheurs d’or, originaire de Bavière.
 
 
Ce cadre historique planté, on peut se rendre à l’Ouest dans le quartier de Schöneberg (U-Bahn Bayerischer Platz) pour découvrir un quartier de classe moyenne où de nombreux juifs vivaient avant la guerre. L’endroit où a vécu Albert Einstein, de 1917 à 1932, est marqué d’une stèle, rue Haberland. Deux artistes ont aussi dressé dans ce quartier, accrochées aux réverbères, quatre-vingts plaques énumérant quelques-unes des lois antijuives. Les nazis ont ainsi interdit aux juifs d’aller dans les boulangeries avant 17 heures. Passé cette heure, il n’y avait presque plus de pain.
 
Très touristique, mais avec un charme viennois : le café Einstein, au 58 de la Kürfurstenstrasse, plus au nord de Schöneberg. A l’entrée, vous verrez des “Stolpersteine”, ces pavés de la mémoire en laiton placés en l’honneur de juifs qui ont vécu là.
 
 
Les cimetières juifs de Berlin sont particulièrement impressionnants, en partie parce que les tombes sont souvent recouvertes de lierre ou abandonnées. S’en dégage une atmosphère de mystère et d’histoire. Le plus ancien est celui de la Grosse Hamburger Strasse. Détruit par les nazis, il a été remis en état dans les années 90. Seules quelques pierres tombales subsistent, dont celle de Moses Mendelssohn. Ce cimetière est aussi celui où le corps d’Heinrich Müller, le chef de la Gestapo à Berlin, a probablement été enterré à la hâte dans une fosse commune en 1945 par un employé de pompes funèbres, comme l’a révélé récemment l’historien Johannes Tuchel.
 
Bien plus étendu, et encore en service, le cimetière de Weissensee mérite le détour. Ouvert en 1880, il s’étend sur plusieurs hectares. Il rend hommage à la fois aux juifs, qui étaient soldats du Kaiser pendant la Première Guerre mondiale, et à ceux qui sont morts dans les camps de concentration de la Seconde Guerre. Ce cimetière fut l’un des rares endroits auxquels la Gestapo ne toucha pas, au point que plusieurs juifs s’y cachèrent épisodiquement pendant la guerre et que des services religieux étaient encore tenus. En 1942, près de 810 personnes se suicidèrent à Berlin à cause des déportations. Elles sont enterrées ici. A noter que, dans la tradition juive, on ne dépose pas de fleurs sur une tombe, mais des pierres.
 
 
La Libre, Momento, Escapade, Berlin, juifNon loin du cimetière de Grosse Hamburger Strasse, se trouve la Neue Synagogue qui présente des expositions permanente et temporaire. Il y en a treize en fonction dans Berlin aujourd’hui, mais celle-ci se trouvait à Berlin-Est. Elle a été incendiée par les nazis en 1938, utilisée comme dépôt d’uniformes par la Wehrmacht, abîmée dans un bombardement aérien allié en 1943 et quasiment achevée par une mystérieuse explosion en 1958. Le directeur de sa fondation, l’historien Hermann Simon, laisse entendre que ce sont des juifs vivant dans l’ex-RDA qui auraient, par dépit, fait sauter ce qui restait de la synagogue. Il n’y avait plus que 200 juifs en RDA. Aujourd’hui, sa coupole dorée brille à nouveau dans le ciel berlinois, non loin de la tour de télévision d’Alexanderplatz.
 
Toujours dans le fil conducteur de la Seconde Guerre mondiale, une visite à la villa de Wannsee, où fut entérinée la “solution finale”, n’est pas inintéressante. La villa, construite par un industriel au bord de l’eau à une demi-heure de Berlin, est étrangement calme. On ne dispose pas de photographies de cette réunion de dignitaires nazis, conviés par Reinhard Heydrich le 20 janvier 1942. Mais on a le protocole de la réunion, retrouvé au ministère des Affaires étrangères, qui parle de la “solution finale” pour 11 millions de juifs en Europe, dont 43 000 en Belgique. Le rapport ne parle jamais d’exécutions, mais de déportations. La réunion dura environ 90 minutes, et les nazis burent du cognac.
 
Malgré ce lourd passé, des juifs célèbres sont revenus dans leur ville natale après la guerre. Le photographe Helmut Newton est né à Berlin en 1920. Ses cendres ont été dispersées non loin de Marlene Dietrich, au cimetière de Schöneberg. Sa fondation expose ses archives au Musée de la Photographie à Charlottenburg.
 
Autre retour remarqué, celui de Heinz Berggruen qui a vendu, en 2000, 165 tableaux de Picasso, Klee, Cézanne et Matisse à la ville de Berlin pour 100 millions de dollars. Le geste n’était pas destiné à sceller la réconciliation avec l’Allemagne, car le galeriste avait un moment envisagé d’ouvrir ce musée à Londres. Il y a donc un musée Berggruen aujourd’hui en face du château de Charlottenburg. La collection Klee est particulièrement impressionnante. Jusqu’au 31 août, l’expo “Les Klee du Paradis” combine au Sammlung Scharf-Gestenberg les collections de Berggruen et d’un autre amateur de Klee, Dieter Scharf. Au total, une centaine d’œuvres de Klee sont exposées.

 
Ph.: Reporters
 
 
Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’un échange entre “La Libre Belgique” et le “Tagesspiegel” de Berlin, mis en œuvre par le Goethe Institut. Le programme vise à échanger des journalistes pendant deux à quatre semaines. Plus d’informations sur www.goethe.de/closeupC

12:12 Publié dans Escapade | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, escapade, berlin, juif | |

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