Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

17/02/2014

Tignes, le village englouti

La Libre, Momento, Escapade, Tignes, histoire, village englouti, lacTignes n’est pas une, mais quatre. Cinq, en réalité. Tignes-le-Vieux complétant la fratrie des hameaux, qui dort aujourd’hui au fond du lac du Chevril comme dans les mémoires des Tignards, souvenir cuisant du sacrifice qui a donné naissance à la célèbre station de sports d’hiver.
 
D'une rive à l'autre du lac: Frédérique Masquelier


LE SKIEUR INSOUCIANT QUI DÉVALE tranquillement les pistes de la station savoyarde ne se doute de rien, mais l’histoire de Tignes est assurément romanesque. Dramatique, même. Et ressemble étrangement à celle de la cité engloutie… tout en se prévalant d’une fin meilleure.
 
Car c’est aussi l’histoire d’un succès touristique, quoique chèrement payé par les générations passées. “Tignes est la destination montagne n° 1 en été et elle bataille ferme avec Val Thorens pour décrocher la première place du podium en hiver également.” D’emblée, Sébastien Mérignargues, directeur de la station, plante le décor. Et, surtout, ne fait pas l’impasse sur les ambitions de sa favorite. Lesquelles sont indubitablement justifiées, au vu du formidable domaine skiable qu’elle partage avec Val d’Isère : l’Espace Killy et ses… 300 kilomètres de pistes. Soit non moins de 1 900 mètres de dénivelé à parcourir depuis le glacier de la Grande Motte (3 656 mètres d’altitude) jusqu’aux Brévières (1 550 mètres).
 
Avec des mensurations pareilles, rien d’étonnant à ce que l’épopée touristique de Tignes ne commence tôt, dès les années 30. À l’époque, celle des premiers congés payés (1936), les Français en goguette jettent leur dévolu sur le petit village de montagne sis à 1 650 mètres d’altitude et y affluent, toujours plus nombreux. Tant et si bien que les Tignards en viennent à réfléchir très sérieusement à l’aménagement d’une station de sports d’hiver quelques centaines de mètres plus haut, à 2100 mètres d’altitude, au bord d’un petit lac niché au creux d’un vallon.
 
Le projet reste en l’état jusqu’à ce que la construction du barrage du Chevril, entre 1947 et 1952, ne précipite les choses. Péripétie de taille dans l’histoire de Tignes, celle-ci oblige les habitants à quitter les foyers de leurs ancêtres pour se replier sur les hauteurs, à l’endroit même où ils pensaient développer leurs velléités touristiques. Mais, surtout, à assister au spectacle de leur village… dynamité et englouti par le lac artificiel du Chevril. Seul rescapé de l’opération, le hameau des Brévières, littéralement sauvé des eaux.
 
Sensibles au sacrifice des Tignards, les autorités françaises décident de protéger la petite entité et, surtout, l’avenir de sa population. Elles proposent de recréer le centre communal de Tignes sur le plateau des Boisses, jusqu’alors inoccupé, et d’édifier de toutes pièces la station de tourisme de haute altitude rêvée quelques années auparavant.
 
Les Boisses, plantés au sommet du barrage du Chevril, à 1 800 mètres d’altitude, deviennent donc le nouveau chef-lieu de Tignes au lendemain de la mise en eau. Qui se voient rapidement gratifiés d’une mairie, d’une école communale et d’un bureau de poste, de même que de la réplique de l’église Saint-François, dont les fondations sommeillent toujours au fond du lac. Des solutions de relogement temporaires sont également mises en place, de même que quelques hébergements touristiques.
 
En parallèle, les Tignards s’attaquent à la réalisation de leur projet de longue date : la construction de la station de Tignes-le-Lac. Le premier quartier à prendre vie est le Rosset, en 1956, témoin du souci des autorités communales d’assurer l’installation des Tignards évacués de manière durable. Le Rosset est en effet divisé en lots dont la vente est initialement réservée aux seuls habitants de l’ancien village englouti. Cette attention à la population locale fait de Tignes la seule station française créée en site vierge où un espace si important est dédié à la vie permanente.
 
Suivent, au cours des années 1960, le quartier des Almes, celui du Lavachet, puis le hameau de Val Claret, à 2 150 mètres d’altitude. Le tout en écho avec l’aménagement du domaine skiable et des remontées mécaniques. En résulte une station édifiée suivant une philosophie qui se voulait novatrice pour l’époque, consistant à interpénétrer espace skiable et espace urbain.
 
Le développement de Tignes-le-Lac rencontre un tel succès que, malgré son nouveau statut, le plateau des Boisses ne prend pas véritablement vie. En 1975, le chef-lieu est transféré au cœur de la station. “Entre 1975 et 2000, Les Boisses, abandonnés, se dépeuplent peu à peu pour se résumer à un lieu de passage”, ponctue Sébastien Mérignargues. Jusqu’à ce qu’ils fassent l’objet d’un vaste programme de réaménagement en 2003, sous l’impulsion du promoteur MGM, qui ambitionne d’y construire un village de vacances. Après dix années de gestation, Tignes 1800 – ainsi que l’ont baptisé les Tignards – est enfin en cours d’érection. Inaugurés en décembre dernier, les chalets de la résidence Kalinda s’élèvent les uns après les autres autour de l’église Saint-François. Mais aussi des ensembles de logements pour les locaux et des commerces.
 
Enfin, près de 70 ans après sa noyade, Tignes sort la tête de l’eau, forte de tous ses hameaux ou presque – les Brévières, les Boisses, le Lac et Val Claret. Si les Tignards évacués se comptent aujourd’hui sur les doigts des deux mains, le village englouti de Tignes-le-Vieux est toujours dans les mémoires. Les jeunes générations ont grandi avec ce souvenir amer et apprécient à sa juste valeur la station à succès qui est désormais la leur.
 
 
Ph.: Studio E.Bergoend

Les commentaires sont fermés.