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22/02/2014

Choisis ton camp : cocotte ou intello ?

La Libre, Momento, Tendances, livre, mode, Charlotte Moreau, antiguide de la modeCharlotte Moreau est journaliste culture et médias au “Parisien”. Et puis, en dilettante, elle aime les vêtements, et ce qu’ils ajoutent à la vie.
 
La sortie de son “Antiguide de la mode” nous donne envie de parler de la manière dont la littérature dépeint la mode, et les filles qui papillonnent autour. Le discours n’est pas neutre, on va le voir.
 
Entretien: Aurore Vaucelle


VOUS METTEZ LES PIEDS DANS LE PLAT DÈS le début de votre ouvrage en citant Comte-Sponville. Et instaurez avec cet exergue que la mode est une nécessité à laquelle personne n’échappe.
Complètement. Dans un ouvrage sur la mode, surtout quand il se prétend humoristique, il est intéressant d’introduire cette citation qui résume tout. Car on peut parler d’omniprésence de la mode, mais aussi de ce curieux rapport, soit d’hystérie, soit de détachement, vis-à-vis du vêtement, alors qu’il est là pour tout le monde, tous les matins, quoi qu’on en dise.
 
Pourquoi tout ou rien, pourquoi on en fait tant ou pas du tout ?
Car on ne sait pas bien quoi faire, avec ce qui est notre première carte de visite. C’est tout de même le premier message qu’on envoie. Il y a tellement d’enjeux mine de rien. Soit on traite le vêtement par l’indifférence, soit on lui donne une importance démesurée. Et je trouve que ces deux postures sont drôles.
 
Qu’est-ce qui se joue, selon vous, dans le vêtement ?
Il s’agit de se mettre en valeur. C’est une posture face à laquelle on n’est pas tous à l’aise; on pourrait s’envelopper dans une couverture pour aller travailler le matin, mais ce n’est pas socialement faisable. Il y a une question de rapport à soi, à sa propre image. Autant à propos de maquillage, certaines femmes ne se maquillent pas parce qu’elles ne se l’autorisent pas, ou qu’elles n’en ont rien à faire, autant avec le vêtement, on n’a pas le choix.
 
Cette question de la mise en valeur, ça nous rend vulnérable, c’est plus profond qu’une histoire de chiffon et c’est pour cela que naissent ces extrêmes.
En fait, il se passe la même chose pour tous, mais chacun ne le gère pas de la même manière.
 
Et puis vous citez aussi Montesquieu : “La gravité est le bonheur des imbéciles”. Ça explique un peu le ton de votre ouvrage, délibérément drôle.
 
Je n’avais pas trop le choix, c’était une collection d’humour. Quant à moi, qu’est-ce qui me fait rire  ? Imaginer l’inverse de ce qui est approprié. J’adore les antiguides de savoir-vivre, ça me fait hurler de rire. En toutes circonstances, on vous recommande avec beaucoup d’aplomb une attitude inopportune.
Et précisément, quand on est face au vêtement, on est dans la gravité, surtout en France qui ne plaisante pas avec la mode. Le style de la Parisienne, par exemple, qui ne doit pas en faire trop et qui se définit par ce fameux “je ne sais quoi”. Tout est encore une question de dosage, de mesure, et ça encore c’est une sorte de gravité. De même, quand on prétend ne pas s’intéresser à la mode, c’est avec une forme de gravité…
 
… que relaie l’édition de la mode en France.
En effet. Soit ce sont des beaux livres qui parlent de patrimoine; ou alors, on commence à faire paraître des guides, comme le font les Anglo-Saxons, pour vous dire comment bien vous habiller. Mais rire de la mode…
 
Vous êtes la reine du sous-titre dans votre livre. “Mais en fait t’es mince” ou autre bassesse de fille de la fashion… Les filles de mode ont l’air méchantes et remplies de préjugés, n’aiment que les garçons beaux et grands, et se moquent des dégaines et des poids des autres filles. Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Car l’absurde se fonde sur quelque chose…
Ce qui me fait rire, c’est d’exploiter cette forme de malveillance. C’est un peu l’esprit de la hyène. Il y a un côté positif de la parole de mode, sur les blogs, qui sont plus légers et moins péremptoires. Ils se sont en quelque sorte réapproprié la parole de mode, qui était la chasse gardée des créateurs et des magazines. D’ailleurs sur mon blog, c’est le moment où je dis que je me plante ou que je tâtonne, que j’ai des retours. Ça crée de bonnes ondes du coup. Mais pour faire rire, je n’étais pas persuadée que raconter ce qui était de l’ordre du partagé était le plus drôle.
 
Alors on passe en version modasse…
Dans le Dico de la Modasse, il y a toujours à un moment donné quelque chose qui pointe. Ça fait certes un tableau pas très reluisant. On ne se reconnaît pas toutes à chaque page, mais de manière impressionniste, je pense qu’il y a au moins un truc qui fera écho. J’espère que c’est une lecture qui soulage. Je ne veux pas que ce soit grave. Quand à savoir ce qu’il y a de vrai, les phrases du dico de la modasse, soit je les ai dites, soit on me les a dites. Du côté victime, ou du côté prédateur.
 
En écrivant ce texte, vous n’aviez pas le sentiment de mettre le doigt sur la rivalité actuelle entre femmes. C’est à notre époque un peu comme s’il y avait moins de solidarité…
La rivalité féminine, elle existe, mais à quel point est-elle représentative  ?
Votre discours n’est pas féministe, ce n’est pas son premier niveau de lecture. Mais comment vous positionnez-vous par rapport aux nouveaux féminismes qui semblent parfois beaucoup moins axés sur le droit des femmes, ou la capacité de résistance des femmes par rapport à un pouvoir masculin affirmé.

À notre époque, les féminismes sont presque communautarisés (bourgeois, chez “Osez le féminisme” ; excités, chez “Ni Putes Ni Soumises” ; sans le haut, chez les “Femen”). A
vez-vous l’impression qu’il existe une solidarité entre les femmes, qu’il existe encore un pouvoir féministe ?
Ma position à moi, c’est de pouvoir avoir droit à tout, et avoir la possibilité d’être tout et de ne pas m’enfermer dans un discours soi-disant féministe. Je pense à Miley Cirus, sur laquelle j’ai écrit dans “Le Parisien” récemment. Elle se met en scène dans des clips où elle est dans l’hypersexualisation : elle explique qu’elle est féministe à cause de cela, car rien ne lui fait peur et qu’elle s’autorise tout. Alors certes, Miley fait ce qu’elle veut, mais je me dis 25 ans a passé après Madonna, est-ce qu’on peut dire qu’elle est vraiment libérée, Miley ? Elle n’est plus pionnière, juste pionnière dans l’outrance. Est-ce que se revendiquer féministe pour s’exposer, ça n’est pas une fausse liberté ?
 
Difficile de placer le curseur de la liberté dès qu’il s’agit de positionnement féminin dans la société.
De fait, car ça me paraît aussi contraignant de dire qu’une femme, c’est forcément un cerveau et qu’elle doit donc renoncer à une certaine frivolité. C’est difficile au quotidien.
Est-il possible de revendiquer une certaine légèreté sans que cela ne jette le soupçon d’anti-féminisme sur moi ? D’un autre côté, si on ne fait pas attention à tout cela, on dessert très facilement la Cause, avec un grand C. Alors, oui, c’est difficile de savoir à quelle chapelle se rallier, parce qu’on a une plus grande liberté, on peut faire quelque chose sans être montré du doigt, mais il y a toujours un petit fond d’autocensure, de culpabilité. On se pose encore la question de savoir si ce qu’on fait c’est au nom des autres.
 
Les plus gros enjeux débattus, le reste est de l’ordre du sous-jacent du non visible – encore que certains droits soient parfois remis en cause comme en Espagne, la question de l’avortement. Sur quoi faut-il se battre désormais ?
Soit on fait la cocotte, soit on fait l’intello, mais ne peut-on pas être les deux ? Le dernier bastion qu’on a à conquérir, c’est le droit à la complexité.
 
Vous êtes bloggeuse mode et lifestyle. Vous sortez un livre sur la mode. Que pensez-vous des problèmes que rencontrent les journalistes qui sont confrontés à un certain discours autour de la marque. Le souci que rencontrent les journaux à devoir parler de leurs annonceurs dans les magazines féminins ?
Mon attaché de presse m’a dit qu’un maga féminin avait refusé de parler de mon livre car je parlais d’H&M et que c’était un antiguide. Pour moi, c’est de la science-fiction. Y’a pas que les critiques cinéma qui sont interdits de projos; les journalistes mode subissent aussi des mesures de rétorsion.
Au final, ça va peut-être changer, car la presse féminine est sous le sceau des critiques. Dans les “Inrocks”, l’ancienne rédactrice en chef de la revue “20 ans” disait récemment que les magazines sont des magasins.
 
Que dites-vous aux gens qui disent que vous avez trop de chaussures ? Vos arguments pourraient m’être utiles.
Je réponds que 67, ce n’est rien du tout que j’en avais le tiers de plus avant. Et puis notez bien que ce sont toujours les hommes qui vont vous parler du nombre, car ils sont les maîtres de l’achat utile. Mais faites tout de même cette expérience amusante : en comptant, on se rend compte que le nombre de chaussures est toujours supérieur à ce qu’on croyait. C’est comme ça. Quant à l’argument massue ? Il y a deux investissements qui valent la peine dans la vie : un matelas parce qu’on passe la moitié de sa vie à dormir, et les chaussures car on passe la moitié de sa vie debout dedans.
 
Selon vous, l’habit fait-il le moine ?
Totalement. C’est un message sur vous que vous envoyez. Un message sur votre fragilité et sur ce que vous vous autorisez. On parlait du maquillage ou des gens qui vous disent qu’ils n’en ont rien à faire… En fait, c’est une tournure d’esprit qui se dévoile.
 
L’anti-discours de mode est en fait très narcissique ? Car ceux qui le tiennent prétendent n’avoir point besoin de cette carte de visite.
C’est amusant de se croire au-dessus des contingences vestimentaires. Car les vêtements n’arrivent pas seuls dans le placard. Mais, il ne faut surtout pas leur dire, ça va leur faire un coup.
 
“Antiguide de la mode, Manuel de survie vestimentaire”, par Charlotte Moreau, aux éditions
J’ai Lu, 155pp., 6 €.

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