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23/02/2014

La naissance d’un auteur

La Libre, Momento, Autoportrait, Xavier Hanotte, écrivain belge, traducteurXavier Hanotte est un écrivain belge. Il a également traduit de nombreux auteurs flamands et néerlandais, ainsi que l’œuvre du poète anglais Wilfred Owen. Il s’intéresse de près à la Première Guerre mondiale, toile de fond de certains de ses romans.


XAVIER HANOTTE EN 6 DATES

31 octobre 1960 :
naissance à Mont-sur-Marchienne, maintenant Charleroi, à deux rues de l’actuel Musée de la Photographie. Enfance rêveuse à La Hulpe. Père architecte indépendant, mère au foyer. Etudes faciles, sans contrainte. Heureux avec un livre ou un crayon (pour dessiner).
 
1977 : inscription en philologie germanique, aux Facultés Saint-Louis. Sous couvert de choisir le professorat – pour lequel ce timide n’est guère doué, mais il espère qu’il s’améliorera –, choisit en fait la littérature et les langues. Ajoute au français l’anglais (du Royaume-Uni, please) et le néerlandais. Déjà, ne conçoit pas qu’il puisse marier un jour passion et métier. Il agira en conséquence.
 
1984 : service militaire à Brasschaat, puis Cologne. Manque de peu d’y passer l’arme à gauche. Sa petite vie toute tracée déraille. Car l’idéaliste mal dégrossi s’est pris en pleine figure la porte de la réalité. Il se réconcilie pourtant vite avec la nature humaine et, avec l’aide de ses officiers flamands, termine à la caserne sa première traduction littéraire (“Lettre à Baudouin”, de Walter van den Broeck).
 
1994 : termine “Exégèse d’une absence”, son premier roman. Le croit impubliable, mais essaie quand même, histoire de ne rien regretter. Presque immédiatement accepté par Belfond, le texte paraîtra l’année suivante sous le titre “Manière noire”. Apprend vite à conjuguer vie professionnelle – gestionnaire de bases de données – et littérature.
 
2002 : premières réunions à Ors, dans le département du Nord, de ce qui deviendra l’Association Wilfred Owen France. Plaisir gratifiant du partage et des causes justes. Y rencontre bientôt la femme de sa vie (mais à l’époque, elle ne le sait pas encore). C’était donc possible, en fin de compte…
 
2014 : “Derrière la colline” reparaît chez Belfond, quatorze années après sa sortie, dans une nouvelle édition préfacée par l’ami Philippe Claudel. Belle illustration de la fidélité réciproque qui peut unir un auteur et un éditeur. Pourquoi aller voir ailleurs, en effet ?
 
 
UNE PHRASE
 
"J’aimerais vivre éternellement, peut-être parce que je n’ai jamais assez vécu, et je n’ai jamais assez vécu parce que j’aurais aimé vivre éternellement. C’est un cercle vicieux auquel succombent tous les plumitifs, les scribes et les écrivains."
Josef Škvorecký dans “L’Ingénieur des âmes humaines" (traduit de l’édition anglaise – on attend toujours une traduction en français, hélas).
 

UN EVENEMENT DE MA VIE
 
C'était en 1987. J'avais déjà publié deux traductions. L’assurance venant, je m’étais mis en tête de porter un projet du début à la fin : traduire enfin en français Hubert Lampo, auteur anversois dont les romans teintés d’un réalisme magique très original m’avaient enchanté durant mes études. J’avais convaincu un petit éditeur courageux, mais se posait encore le problème des droits. Un mince roman assez ancien (“Don Juan et la dernière nymphe”) et quelques nouvelles (dont “La Madone de Nedermunster”) étaient disponibles. Je me lançai donc avec un vif plaisir. Loin de me décourager, les complexités de la prose lamposienne stimulaient ma créativité. Bien vite, j’écrivis à Hubert. Puis nous nous rencontrâmes. Une amitié profonde naquit. Sans m’en rendre compte, j’avais trouvé mon père en littérature. Grâce à Hubert, pour la première fois, m’effleura l’idée complètement aberrante qu’un jour peut-être, j’arrêterais de me cacher derrière l’écriture des autres, à commencer par la sienne. Lui, en tout cas, en était bien persuadé. Il faut croire qu’il ne s’était pas trompé. Il est mort en 2006. Dans une trop grande discrétion.
 
 
TROIS LIVRES
 
“Terugkeer naar Atlantis” (“Retour en Atlantide”), d’Hubert Lampo (1953)
Sans doute pas le roman le plus connu d’Hubert, mais le plus magnétique, le plus inépuisable. Chaque relecture l’enrichit. Œuvre atmosphérique, ouverte à tous les possibles cachés au creux du quotidien, voyage à jamais inachevé d’un homme vers sa vérité. Tout différent qu’il soit, le réalisme magique que je pratique dans mes propres romans procède sans doute un peu de cette authentique expérience de lecture, à proprement parler inaugurale.
 
 
“Les Lumières fossiles”, d’Eric Faye (2000)
Au moment où j’écris “Derrière la colline”, découverte chez un pair d’un univers à la fois très personnel et pourtant cousin du mien. Si la littérature est solitude, elle autorise aussi quelques parentèles insoupçonnées et rassurantes. Depuis lors, quand je termine un de ses livres, j’attends déjà avec impatience la sortie discrète du prochain Faye – roman, nouvelles, journal de voyage – avec la certitude de pénétrer bientôt dans une nouvelle pièce de la maison imaginaire qu’il construit, où je me sens étrangement chez moi.
 
 
“Gulliver’s Travels” (“Les Voyages de Gulliver”), de Jonathan Swift (1726)
Le livre total existe, Jonathan Swift l’a prouvé depuis bien longtemps. À l’époque, sa lecture fut pour moi un choc. Pas étonnant qu’on tente de désamorcer cette bombe de papier en l’enfermant à double tour dans le placard capitonné d’une littérature enfantine un brin désuète. C’est qu’il faut avoir le moral bien accroché pour supporter quelques visions décapantes de l’homme et de sa société. Quitte, au passage, à se décrocher la mâchoire en riant… très jaune. Et pour ceux qui lisent l’anglais, la preuve est faite que le beau style se mesure, aussi, à sa discrétion.
 
 
TROIS FILMS
 
“Un soir, un train”, d’André Delvaux (1968)
Mon film préféré, dont je connais le moindre plan, le moindre bout de dialogue. Sans doute parce qu’il aborde, avec une infinie poésie et un sens vertigineux du détail juste, toutes les grandes questions que je me pose et que se posent les êtres qui prennent le temps de sentir et réfléchir ? Peu importe. Il me semble que l’histoire ici narrée contient toutes les histoires, lesquelles ne gagnent pas forcément à être dites. L’amour, la mort, le temps… Et là-derrière, parfois devant, entre deux silences parlants, la merveilleuse musique de Frederic Devreese… Ne cherchez pas le DVD, il n’existe pas. Pour quantité de mauvaises raisons. Grand film maudit…
 
 
“Il Deserto dei Tartari” (“Le Désert des Tartares”), de Valerio Zurlini (1976)
Postulat : on fait les meilleurs films à partir de mauvais romans. Et l’inverse, bien sûr. L’œuvre d’Alfred Hitchcock tendrait à le prouver. Cela se vérifie souvent, hélas. Et puis un jour, à la faveur d’un ciné-club scolaire, on découvre “Il Deserto dei Tartari”, bien persuadé qu’aucun film ne saurait atteindre à l’enchantement d’un livre aimé. On en ressort à la fois béat et surpris. S’est-on fait avoir ? Était-il donc possible de traverser le miroir des pages ? De jouer avec une caméra les Pierre Ménard borgésiens, à la fois fidèles et totalement investis ? Il y avait là, non pas un vulgaire tour de passe-passe, mais une magie dont je reste friand.
 
 
“The Third Man” (“Le Troisième Homme”), de Carol Reed (1949)
Je n’ai jamais caché mon anglophilie, en cinéma pas davantage qu’ailleurs. Bref, je suis client de toutes ces pellicules qui m’emmènent de l’autre côté du Channel. Pour avoir inventé le tourisme, les Britanniques ont par ailleurs l’élégance des voyageurs distingués. On peut donc suivre à Vienne les pérégrinations d’un scribouillard américain, vaguement amoureux d’une Autrichienne, aux prises avec des gangsters roumains ou allemands… et regarder un film parfaitement british. Il y a le fabuleux Trevor Howard, tout de même, et l’accent irlandais de Bernard Lee ! Sans parler du scénario de Graham Greene. Non, contrairement à ce que croient certains, “Le Troisième Homme” n’est pas un film d’Orson Welles ! Même s’il y fait une fracassante apparition.
 
 
TROIS LIEUX
 
Entre Somme et Flandre…
J’entends par là cette contrée agreste, allongée en travers d’une frontière, où les drapeaux ne flottent plus, où les villes silencieuses (silent cities) et leurs pierres tombales immaculées succèdent aux mémoriaux tout droits sortis de l’imagination apollinienne de quelques architectes éclairés : Edwin Lutyens, Reginald Blomfield, Herbert Baker… Le tout compose une géographie mélancolique mais paradoxalement sereine du souvenir, inscrivant à jamais dans le paysage, par le truchement d’authentiques jardins anglais, ce conflit commencé il y a cent ans, dans l’illusion meurtrière d’une guerre fraîche et joyeuse. C’est par cette porte innombrable, à chaque fois différente et pourtant pareille, que j’y suis entré. Que j’y entre encore. À reculons. Avec émotion et respect.
 
 
Prague
Je ne tiens plus le compte des fois où j’y suis allé. Entre nous, l’histoire a commencé en 1969. Déjà, elle me manque. Barthélemy Dussert, mon double de papier, en parle mieux que moi : “Pour moi, le pont Charles serait toujours le lieu des retrouvailles. Là plus que nulle part ailleurs, je goûtais la sensation étrange et apaisante de me trouver enfin au centre du monde et de moi-même. Au milieu du fleuve, ouvert à tous les vents, tous les possibles, le pont s’offrait comme une zone franche où rêve et réalité abandonnaient un moment leur farouche antagonisme. Alors, dans cet espace privilégié, il devenait enfin possible de voir clair au fond de soi. Sur le pont Charles, la vie devenait presque supportable.” (“Manière noire”, chapitre 7)
 
 
Le Grand Béguinage de Louvain
Encore un lieu magique, où le temps vibre et bégaie. Comme une petite bulle de passé coincée dans l’aquarium de l’actualité, dont on craindrait presque, si on ne la savait solidement ancrée, qu’elle remonte et disparaisse à la surface du monde. Lieu retranché, lieu protégé, mais pourtant accessible et accueillant. Lieu de l’entre-deux, donc. Patrie rêvée des êtres qui ne craignent pas le passage du temps et préfèrent en jouer. De ceux qui aiment les marges, les sas et les portes dérobées. Oui, traverser les miroirs, c’est possible !
 
 
UNE DATE
 
3 août 1914
L’armée allemande pénètre en Belgique. Cela paraît si loin dans le temps, et pourtant, selon ma perception très pratique de l’Histoire, cette date marque le commencement d’une période dont, pays comme familles, nous sortons à peine et qui, peu ou prou, nous a façonnés. Une bonne partie des sujets qui font l’actualité de nos journaux y trouvent encore leurs racines et, souvent, je m’étonne du défaut de mémoire qui, pour beaucoup, relègue ce gigantesque traumatisme occidental aussi loin que la Révolution industrielle ou la bataille de Waterloo. Entre ceux qui l’ont vécu et nous, à peine l’espace de deux, trois générations. En tout cas, après cette date, le monde avait changé. Pas nécessairement en bien. Et pour longtemps.
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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