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01/03/2014

"Ce qui est important, c'est le désir"

La Libre, Momento, Coulisses, haute couture, Hubert Barrère, maison Lesage, broderies, ChanelHubert Barrère est le directeur artistique de la maison Lesage, sous l’égide de Chanel, maison qui crée les broderies pour la haute couture.

On croyait parler haute couture et chiffons. On évoqua le désir, moteur du grand tout. Philo et mode donc font bon ménage.
 
Conversation: Aurore Vaucelle, à Pantin, aux abords de Paris

HUBERT BARRÈRE reçoit dans son bureau de la maison Lesage, étrange cube blanc qui ne ressemble pas beaucoup au personnage, et c’est sans doute pourquoi il a recouvert les murs et les surfaces qui entourent son white cube de travail avec des dessins, des croquis, un voile de mariée qui coulisse, et avec lequel il va s’amuser comme un gamin pour le bon plaisir de “La Libre Belgique”.
Il papillonne au téléphone pendant qu’on s’installe, se prétend cerné (par les femmes), nous trouve économe (il ne nous connaît pas), et déjà dit son intérêt pour les spéculoos et les croquettes aux crevettes de la galerie Saint-Hubert, à Bruxelles. “Comprenez-moi, je m’appelle Hubert, bien sûr que j’y vais…”
L’homme qui faisait du rêve chez Lesage est surtout un bon homme au sens littéral, amuseur amusé, et puis intello mais pas trop. On commence à le questionner sur son métier, un téléphone sonne, il pose le combiné à côté de l’appareil. “Je suis tout à vous”
 
Difficile travail que de reprendre le flambeau après le sage Lesage… Quel héritage !
On essaie d’oublier tout cela d’abord. Et on essaie d’être dans la référence mais, surtout, dans l’irrévérence. Si on reste dans le respect total, on se trompe totalement. Car la redite est dangereuse, surtout dans la mode, qui est changement. Si on doit toujours raconter la même chose, le langage va s’étioler.
 
Aviez-vous toujours rêvé de travailler dans ce monde quelque peu féerique ? Travailler pour la haute couture, c’est prendre le risque parfois d’être un peu éloigné d’un certain réalisme, celui de notre monde ?
Il existe des rêves qui émeuvent et puis les autres. Est-ce que l’actualité doit nourrir ce travail ? La création, vous savez, est un moment de vide, où on n’est plus nous-même. Les gens qui ont vécu cela savent que c’est grisant. On a l’impression d’être dépossédé. Si ces femmes à l’atelier (“les fées”, je les appelle) ont une idée et qu’on la met en place, l’espace-temps s’arrête. Mais au final, on est comme les autres.
On prend le taxi, le métro, j’ai une trottinette. J’ai une vie normale, mais ce que nous faisons n’est pas normal. Quelle part le quotidien prend-il dans notre subconscient ? Il fait partie du bouillon commun qui se mélange avec les références artistiques.
 
Vous donnez du sens à une activité prosaïque en quelque sorte.
Qu’est-ce qu’on pourrait raconter de plus maintenant ? Mon passé de styliste m’aide profondément à me détacher de la broderie. J’appréhende la finalité du produit/vêtement. Quand j’ai débuté dans la broderie, il y a ohlala, tant que ça, j’étais le premier styliste qui n’était pas un brodeur. Vous savez, je suis plutôt du genre à défaire qu’à faire (il rit d’un air espiègle).
Mais votre question est importante, elle dit qu’il ne faut pas simplement avoir le nez sur ce qu’on fait.
 
Drôle de question peut-être, mais que nous raconte la broderie ?
Je suis embarrassé de vous répondre; c’est l’idée et son contraire, et c’est enquiquinant. Ça oblige à des développements et des transitions. La broderie, elle est bien plus ce qu’elle donne à voir.
Elle fait partie de ces métiers qui ont une âme, faits par des personnes qui aiment profondément leur métier et le font avec leurs mains. Ces métiers ont été mis de côté, plus par méconnaissance d’ailleurs que par rejet, car on privilégiait plus les métiers de l’intellect.
 
Ces métiers vont compter dans l’avenir car ils parlent de nous en fait.
Le petit humain est parfois perdu dans cette évolution sociétale et technologique. Nos métiers nous ramènent à notre humanité; ils ont une valeur et un sens. Pour ceux qui fabriquent, pour ceux qui regardent la haute couture, mais pas forcément pour ceux qui consomment, car il y a toujours des gens qui veulent juste que ça brille.
 
Ceux qui veulent porter du Beau pour la distinction et ceux qui insistent pour qu’on leur raconte une histoire…
Si vous m’entraînez dans le domaine de prédilection qui est le mien… Je vais vous parler de sensibilité. La main, ce n’est pas rien. La moitié du cerveau dirige la motricité d’une main. Elle a été longtemps dévalorisée car on préférait parler de la cervelle – qu’il ne faut pas négliger parce qu’une main sans cervelle, on ne sait pas bien ce qu’elle va faire. Mais c’est fabuleux, cette main qui a contribué à l’évolution de l’humanité pour nous permettre de renouer avec la sensibilité.
 
Selon vous, c’est quoi le luxe ?
Tout dépend ce que l’on veut soi-même dans la vie. Ce dont je rêve, c’est du temps, moi.
Dans “À bout de souffle” de Godard, Jean Seberg demande à un journaliste prétentieux “quelle est votre plus grande ambition dans la vie ?”. Il répond : “être immortel et puis mourir”. Extraordinaire. Choisir comment arrêter le temps par soi-même. Chacun son luxe quoi. Même si on parle de luxe vulgairement pour vendre des produits de mode, et certes, s’il n’y avait pas cela, je pointerais au chômage… Mais vous avez noté, je ne suis pas assez prétentieux pour demander d’être heureux.
 
Pour vous, que raconte la haute couture de nos jours ? Si le prêt à porter nous ramène à notre quotidien, qu’a à dire la haute couture ?
Encore faut-il l’entendre… C’est un rêve qui passe. Les gens ont besoin de représentations. C’est un exercice de style et technique, ça démontre aussi qu’il y a des gens qui savent faire de belles choses, c’est la réhabilitation de l’humain. Mais ça parle surtout de quelque chose qui donne envie, et c’est ça le moteur de la vie.
Le plus extraordinaire, c’est le désir et pas l’acquisition; c’est là qu’on se trompe. Une robe de haute couture, dur de se l’offrir évidemment, mais c’est d’abord quelque chose qui nous happe. Mais il ne faut pas se leurrer : c’est aussi pour faire fonctionner la planche à billets, ça fait vendre des parfums et des sacs à main.
 
On avait prédit dans les années 60 que la haute couture allait disparaître, il faut dire que le PAP explosait.
Oui mais qui a dit cela ? C’est en tout cas l’agonie la plus longue que je connaisse; elle pète la forme Madame la haute couture…
 
Vous lui voyez un avenir radieux ?
Quand on a prédit sa fin, il y avait une concurrence féroce entre le prêt-à-porter de luxe et la haute couture. Ensuite, dans les 80’s, elle s’est peut-être endormie, c’était une haute couture de clientes habituées. Dans les 90’s, avec Galliano, et McQueen, elle se fit spectacle. Aujourd’hui, c’est encore le show mais aussi les réalités économiques en parallèle.
En fait, elle correspond à l’air du temps. Les gens ne sont pas enclins à être dans l’originalité.
 
Mais ce n’est pas simple de se singulariser…
Je peux vous dire que oui. Le goût d’aujourd’hui est une sorte d’uniformisation où le politiquement correct règne. Pourtant, c’est le politiquement incorrect qui va donner la sève.
Vous savez, le regard s’habitue à des choses qui sont identiques, et quand apparaît une chose bizarre, c’est celle-là qui peut être rejetée. Notre rôle, en tant qu’artisans des métiers d’art, c’est de proposer des choses qui n’étaient pas prévues. Un accident, ça fait réagir et c’est vachement marrant en plus…
 
Encore faut-il emmener tout le monde avec soi dans cet état d’esprit du neuf qui surprend…
Ouh, tout le monde non, sinon il n’y a plus de place dans la voiture ! Vous allez parfois à Rome ? Bon, tout est sublime, on dirait une femme qui s’offre. À Milan, j’ouvre des portes et c’est là que je trouve des merveilles. Dans nos métiers, nous devons prendre des chemins de traverse.
 
Vous faites un métier qui est associé à la perfection mais ça ne vous intéresse pas on dirait ?
Ça me gêne, tout de même, tout le monde tend à la perfection, c’est un peu le mal de notre époque… On est tous des Sisyphe : on veut monter en haut de sa petite montagne avec son caillou, et une fois en haut, on recommence. C’est une insatisfaction à la mesure de nos désirs. Dans nos métiers, c’est un peu cela en fait ; ce qui compte, c’est le désir. J’aime l’idée de finir cet entretien sur la nécessité du désir.
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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