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23/03/2014

On se met au vert

La Libre, Momento, Tendances, mode, vertLe vert semble de nouveau en odeur de sainteté. Il repointe son nez sur les podiums, dans les garde-robes, et fait une incursion dans les foyers.
Mais attention, il doit encore se faire apprivoiser au niveau individuel, car ce n’est pas les tendanceurs qui imposent aux gens leur couleur préférée. La couleur, si elle est culturelle dans la manière dont on la perçoit, est aussi, dans l’espace individuel, de l’ordre de l’intime.

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PAS FACILE D’AIMER LE VERT; pour ma grand-mère, c’était la couleur du malheur. Votre obligée ne fait que raconter un pan de l’histoire de famille qui est, en fait, un tout petit morceau de l’histoire du vert, depuis des millénaires.
 
Le vert ne fait pas l’unanimité, au contraire du bleu ; il n’emporte pas les passionnés comme le rouge ; il ne séduit pas non plus les timorés, il est encore trop peps pour eux. Depuis le début de sa frêle existence dans la société humaine, le vert n’a pas trouvé que des fans. Il est clairement nié par les hommes préhistoriques et n’apparaît donc pas dans l’art pariétal, il n’a pas vraiment de nom en grec ancien, et commence à prospérer tout juste chez les Romains, avant que ce soit le cas aussi chez les Égyptiens. De fait, il est vrai que la civilisation égyptienne ne pouvait pas ignorer cette couleur qui meut le désert africain en terre fertile tout au long de son fleuve sacré, le Nil. Le vert est alors associé à la fertilité mais son succès ne dure qu’un temps. Au Moyen Âge, il ne fait pas le fier. Et pour cause, comme c’est une couleur difficile à obtenir lors du processus de la teinture, la couleur a tendance à virer, déteindre, s’affadir. Instable, on en affuble donc les personnages à qui on attribue ce caractère. Les fous, les bouffons, les Judas, tous au green régime et, à l’époque, ce n’est pas “fachonne” pour deux sous.
 
C’est en Orient que le vert reprend ses lettres de noblesse, l’Islam en fait son blason. “Couleur vénérée et bénéfique, le vert décore les carreaux de faïence de nombreux mihrabs, indiquant la direction vers laquelle doivent se tourner les fidèles.”
 
Le Moyen Âge réhabilite partiellement le vert, dans le tableau des époux Arnolfini, par Van Eych, le vert est l’opulence de la bourgeoisie marchande et la maternité à venir pour l’épouse de Monsieur A. On retrouve aussi le vert sur les habits des empereurs et dans les vêtements des saints sur les vitraux. Mais tout de même, point trop n’en faut. Le vert reste un peu bizarre, c’est la couleur des lutins, des farfadets et, plus tard, ce sera la teinte de l’autre, qui fait peur, le petit martien. La lune aussi est de vert vêtue car elle est changeante, on s’en méfie, comme les femmes, bien fol qui s’y fie.
 
Ça ne va pas mieux avec Chevreul et Kandinsky, théoriciens des couleurs qui, vraiment, ont un os à ronger avec le vert. Kandinsky en vient aux gros mots et il est “une grosse vache capable seulement de ruminer en contemplant le monde de ses yeux inexpressifs”. Éh bien que de haine.
 
Heureusement que l’hygiène, la pharmacopée et puis les écolos décident d’en faire une couleur qui sauve l’humain puis la Terre.

Il n’en reste pas moins que le vert ne fait pas encore soulever les foules. Les tendanceurs hésitent à lui dédier une trop grande place dans les garde-robes, et pour cause, il traîne un sacré ballot, le pauvre coco. Pourtant, si on se penche un peu, on se rend compte que la mer de Bretagne est verte, émeraude, une si bonne raison pour regarder cette couleur faire des vagues sans se lasser.
 
 
On pourra lire avec un plaisir renouvelé le très beau livre consacré au “Vert”, par l’historien des couleurs Michel Pastoureau, aux éditions du Seuil, 39 €.
 
 
Ph.: Gienchi

15:05 Publié dans Tendances | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, tendances, mode, vert | |

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