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24/03/2014

Chiry, toujours vert

La Libre, Momento, Vie de château, château Mennechet, Chiry, OiseOublié, abandonné, survivant, objet d’une demande de démolition, sauvé grâce à un grain de folie, le château Mennechet domine une part de l’Oise, son canal et sa rivière, vers l’Aisne.

Philippe Farcy


ENTRE NOYON ET COMPIÈGNE, le XXe siècle a laissé des traces terribles qu’en cette année 2014 on ne peut que remettre en lumière. Chiry-Ourscamps, où se trouvent les restes d’une abbaye gothique, se situe à moins de vingt kilomètres de la clairière où les Allemands signèrent la fin de la guerre en 1918 et là où les Français capitulèrent en 1940. Foch domine les lieux comme le château de Chiry domine sa vallée, les drapeaux en moins.
 
Ce château porte plus le nom de son commanditaire que celui du village, à savoir Alphonse Mennechet de Barival; on dit donc “le château Mennechet”. Il s’appuie sur la verte forêt de la Pierre Levée, la bien nommée, située sur la butte du “Mont-Conseil”.
 
On ne sait à qui fut commandé pareille merveille. Édouard Launet dans “Libération” en septembre 2010 signale que la construction débuta en 1881. Mennechet verra sa demeure couverte d’une toiture en pavillon de trois masses distinctes, pour le logis central, puis pour les ailes en léger retour.
 
 
Nous sommes en pleine période de reconstruction d’une France meurtrie par la guerre de 1870. Une France agricole et à la traîne face aux puissances britannique, belge et allemande, mais une France assez prospère pour générer de nombreux coups de folie constructive. Inutile de vous dire qu’un tel édifice nous fait penser à notre Noisy national.
 
La noblesse, tout comme la bourgeoisie d’affaires, se devait de montrer sa pérennité et sa suprématie pour les uns, sa puissance financière pour les autres. Rien de tel dans ce cadre que de collectionner les œuvres d’art, les domaines et châteaux et, si la santé le permettait, quelques danseuses…
 
Alphonse Mennechet de Barival (baronifié semble-t-il) est né à Saint-Quentin le 28 septembre 1812. Il est décédé ici, le 29 mai 1903. Il avait donc 90 ans et, malheureusement, il ne vit jamais la fin de son projet à Chiry, alors qu’il avait fait construire plusieurs manoirs dans divers villages de la région, et même un hospice (1897-1902) de style Louis XIII à Dreslincourt; il existe toujours.
 
1881-1903, c’est long, très long pour construire pareille maison, d’autant qu’elle ne devait servir qu’à exposer les collections de tableaux, céramiques, meubles et autres délices de l’éclectisme. Launet signale qu’à moins de 60 km de Chiry, le duc d’Aumale avait fait reconstruire Chantilly en moins de cinq ans, entre 1875 et 1880. Or Chantilly, c’est le triple de Chiry. La fortune du prince d’Orléans était, il faut le dire, immense.
 
Mennechet était arrivé à Chiry en 1858. Il fit d’abord construire deux belles maisons dans le bas du domaine, puis des dépendances dont il reste un mur, puis des écuries piquées de tourelles en poivrières (détruites), et ensuite une fantastique tour haute de 42 mètres de style gothico-mauresque. C’était en fait une sorte de mausolée, en l’honneur d’une épouse trop tôt disparue. Les autres édifices se voulaient post-médiéval.
 
 
Le château ne vint qu’après. Il mesure toujours 60 mètres de long, filait à 40 mètres de hauteur quand il possédait ses toitures mais, par contre, il n’était large que de 9 mètres. C’est une de ses originalités. Il s’agissait bien de construire un château-musée et pas une résidence. Neuf mètres, c’est la largeur d’une ferme hesbignonne. L’autre chose extraordinaire ici, c’est la profusion des décors. On compte 33 ouvertures par façade et 96 colonnes jumelées et annelées comme au Palais du Luxembourg à Paris, sans oublier les lucarnes. Les hautes baies devaient donner un plein de lumière. Mais, même en 1903, les huisseries n’étaient pas toutes installées.
 
À la mort d’Alphonse, un neveu hérita. Il s’agissait de Louis Hugues. Il fit arrêter les travaux et commença à dilapider la fortune héritée d’Alphonse. Sa fille Geneviève lui succéda en 1920, mais elle avait six ans. Elle n’en avait que huit quand sa mère s’en alla à son tour vers le Très-Haut.
 
La Première Guerre mondiale avait fait disparaître les deux châtelets et les communs. La Seconde Guerre mondiale fit arrêter tous les projets d’autant que les dommages de guerre furent versés en 1922 à la commune de Pont-Sainte-Maxence. Les toitures plièrent, churent, mais les murs ne rompirent point. Ils tiennent par leur seul poids, n’ayant pas de matériaux pour maintenir les pierres entre elles.
 
 
Jusqu’il y a six ans, le château Mennechet était entouré de végétation qui cachait sa misère et les offenses de l’incurie. Il était plus vert que sable. Son inscription sur la liste des monuments historiques en 2011 a permis de le dégager avec des fonds privés. Cette carcasse passée tout près de l’échafaud pour cause de danger public a été sauvée. C’est un miracle.
 
Certes il ne reste que les murs, mais quels murs. Et les murmures du vent dans les pierres sont devenus des chants à la gloire d’une famille oubliée jusque-là et dont l’Oise désormais se sert pour tisser sa renommée sur les flancs des coteaux quand elle regarde vers la Somme où tombèrent quatre cent mille hommes.

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