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19/04/2014

Jouer, agir, triompher

La Libre, Momento, Derrière l'écran, jeu documentaire, Fort McMoney, Fort McMurrayAvec “Fort Mc Money”, David Dufresne conçoit un nouveau genre audiovisuel : le jeu documentaire. Mêlant webdocumentaire et codes de jeux vidéo, “Fort McMoney” permet aux internautes de jouer sur le Web, dans un univers où tout est réel. Objectif : voter, débattre et faire triompher sa vision du monde.

Aurélie Moreau


ON LUI DEVAIT DÉJÀ “PRISON VALLEY”, un webdocumentaire remarquable sur l’industrie de la prison, dans une Amérique en crise. Cette fois, David Dufresne récidive avec Fort McMoney **** et intègre au webdocumentaire les codes du jeu vidéo. À l’image du célèbre jeu de simulation né sur ordinateur en 1989 “SimCity”, dit-il.
 
Son nouveau terrain de jeu  : Fort McMurray, ville de 76 000 âmes qui connaît la croissance démographique la plus rapide du Canada et où gît la plus grande réserve de sable bitumineux au monde. Principale source d’émission de gaz à effet de serre en Amérique du Nord, son exploitation accélérée constitue un enjeu majeur de la politique énergétique du Canada.
 
Exploitant pleinement le potentiel multimédia et interactif du Web, la navigation intuitive et graphique incorpore le son, la photo, le film, la cartographie, les archives. Déclinant la réalisation sur tous les supports : forums, réseaux sociaux, blog, chat. L’info est éclatée, delinéarisée, démultipliée. L’internaute navigue à travers une histoire vraie et des faits historiques authentiques.
 
Vous entrez dans un jeu documentaire où tout est réel : les lieux, les faits, les personnages”, met en garde une voix off. “Tous vos choix détermineront votre expérience. Elle sera unique et influencera celle des autres. Vous devrez multiplier les rencontres et collectionner des indices. Votre mission : visiter Fort McMoney, mesurer ses enjeux, voter à des référendums et débattre avec les autres joueurs, manœuvrer pour parvenir à l’impossible, pénétrer au cœur des mines de pétrole. Le sort de Fort McMoney est entre vos mains…
  
David Dufresne a en effet une proposition indécente : “Faites triompher votre vision du monde”. Les votes, avis, débats, influencent le prix des loyers, l’enseignement mais aussi la croissance et l’apparence de la ville. “Les gens peuvent transformer Fort McMoney en Las Vegas du pétrole, s’ils le veulent. On a créé toutes les possibilités pour faire de Fort McMoney, une ville riche, abondante, pauvre, etc.”, indique le réalisateur (et maître du jeu).
 
Transposition du documentaire d’auteur de la télévision au Web, “Fort McMoney” défend un point de vue, celui de son auteur. “Les séquences que je vais proposer au spectateur sont l’expression d’une opinion que je me suis forgée. Ce point de vue d’auteur s’exprime aussi à travers l’agencement des scènes, dans la navigation mais aussi dans les thèmes choisis. Ce n’est pas anodin que le jeu fonctionne sur quatre semaines. Et ce n’est pas anodin que la première semaine soit une semaine sociale, que la deuxième soit économique et la troisième, environnementale.”
 
À travers 5h30 d’interviews, 2h30 de séquences vidéo, s’offrent dès maintenant vingt-deux lieux à explorer, une dizaine d’indices à récolter, une soixantaine de personnes à rencontrer (à qui 515 questions pourront être posées). Disponible en trois langues (anglais, français et allemand), “Fort McMoney” est une expérience dont on ne sort pas indemne.
 
 
 
DEMOCRATIE ET PETROLE: CA FONCTIONNE ?
 
David Dufresne, réalisateur de “Fort McMoney” s’interroge : la mainmise du secteur énergétique sur la ville de Fort McMurray influence-t-elle le processus démocratique ?
 
Deux années d’enquête, 60 jours de tournage, un budget qui dépasse les 600 000 euros, est-ce une bonne manière de résumer l’envergure de “FortMcMoney” ?
C’est un gros budget mais ce n’est pas le plus gros. L’envergure de “Fort McMoney”, c’est aussi l’objet lui-même. On a vraiment essayé d’inventer une nouvelle forme de narration, parce qu’on écrit sur le Web, pour le Web et par le Web. On utilise les outils du Web pour créer et pas pour diffuser. Ça, c’est très important. C’est une écriture propre. C’est ça, l’envergure de “FortMcMoney” : trouver des nouvelles formes narratives, aller le plus loin possible dans cette association entre jeu vidéo et documentaire. Ce qui nous écarte d’ailleurs des newsgames car ils n’ont pas de dimension documentaire, au sens cinématographique du terme. “Fort McMoney”, en revanche, s’inscrit dans cette dimension, dans la tradition du point de vue de l’auteur, du temps passé sur place, du temps consacré à la maturation du sujet, d’un regard cinématographique sur les choses, d’une interprétation du réel. Les newsgames prennent un enjeu journalistique et en font un jeu, en écartant l’aspect reportage et a fortiori l’aspect documentaire. “Fort McMoney”, c’est moins les chiffres que l’idée qui germe à un moment donné, et qui dit  : “On va faire un SimCity pour de vrai !”.
 
Pourquoi “SimCity” ?
Parce que j’ai beaucoup joué à “SimCity”. Il y a aussi des raisons objectives. C’est un jeu nord-américain qui est, à ses débuts, le reflet de l’urbanisme à l’américaine. Avec le quartier résidentiel, le quartier des spectacles, des sports, etc. Et c’est exactement ce qu’est la vraie ville de Fort McMurray aujourd’hui. Autant dans “Prison Valley” on était dans un road-movie parce que le Colorado s’y prêtait ; autant, ici, on était dans “SimCity” car la ville de FortMcMurray a une croissance folle, rapide, exactement comme dans “SimCity” où vous allez construire, gérer une ville très vite. L’idée, derrière ça, c’était d’interroger le processus démocratique à travers un enjeu crucial  : notre dépendance au pétrole. Pourquoi la civilisation entière est-elle basée sur une énergie qui n’est pas renouvelable  ? Cette question fondamentale est au centre du jeu. Il n’y a donc pas que la question environnementale. Il y a aussi la question de la pérennité d’un mode de vie. L’idée, c’était de mettre tout le monde face à ses responsabilités.
 
Les sables bitumineux canadiens – matières environnementales a priori peu “concernantes” – ne seraient qu’un prétexte pour aborder d’autres problématiques comme les aides sociales, la précarité, le développement économique, urbain, l’environnement  ?
Absolument. Les sables bitumineux, c’est une notion floue pour les Européens. Le pari, c’était de dire que le jeu allait permettre d’intéresser des gens sur des matières qui ne les attirent pas nécessairement au départ. Et c’est ce qui s’est passé. Il y a beaucoup de gens qui sont venus pour le jeu et qui sont finalement restés pour le sujet. Je ne considère pas du tout que nous avons inventé un nouveau format. Je n’ai pas envie de faire “SimCity” dans une autre ville, vous voyez.
 
C’est le fond qui justifie la forme et pas l’inverse…
Exactement. La question centrale que posent les sables bitumineux, c’est la question de la démocratie. En gros, est ce que la démocratie est soluble dans le pétrole ? Est-ce que démocratie et pétrole, ça fonctionne ? Le fait qu’il y ait des patinoires, des stades de foot, des centres de loisirs estampillés des noms des compagnies de pétrole, ça pose quand même question… Sur l’espace public, sur la mainmise des grandes compagnies sur une ville, etc. Il y a aussi une autre question centrale : c’est pourquoi on vote si peu et si mal à FortMcMurray ? La maire vient d’être réélue avec 6 000 voix sur à peu près 90 000 habitants officiels. Et avec 6 000 voix, elle va gérer 1 milliard de dollars de budget. Le ratio dollars/voix est énorme. Pourquoi c’est si important de s’en préoccuper ? Parce que FortMcMurray, d’une certaine manière, préfigure ou symbolise le monde dans lequel on vit aujourd’hui, avec une mainmise du secteur énergétique et du pouvoir financier. Ce sont ces questions-là que nous abordons en sous-main.
 
Quelles ont été les réactions des autorités locales et des habitants ?
Mitigée. Il y a évidemment des gens qui n’ont pas aimé. Des habitants qui n’ont pas compris pourquoi on avait fait un jeu. Il y a actuellement un curé qui, tous les dimanches, fait un sermon intitulé “FortMcMoney”. Les habitants reconnaissent la grande qualité du travail et de l’analyse, mais l’image qu’ils auraient voulu renvoyer n’est pas du tout celle que le jeu renvoie. On sait qu’il y a 2000 personnes de la ville qui ont joué. L’association des producteurs de pétrole a régulièrement critiqué notre travail mais il y a aussi des compagnies de pétrole qui ont demandé à leurs employés de jouer et de donner leur avis.
 
 
Ph.: Arte France

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