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05/05/2014

Quelques bouffées de "Revolucion"

La Libre, Momento, Escapade, voyage, Cuba, cigaresLe cigare est une institution cubaine. Partout, il y aura quelqu’un pour en vendre, le plus souvent à la sauvette. Gare aux mauvaises surprises.

Gilles Milecan


MALGRÉ LE COSTUME DEUX PIÈCES qui lui donne un brin d’air solennel, le portier de l’hôtel Ingleterra trépigne. Il dodeline de la tête, discrètement. Sa fonction ne lui permet pas de se laisser emporter complètement par la musique. Ses mimiques expriment cette retenue. Ses pieds et mains craquent de temps à autre pour une esquisse de pas ou un geste épousant le rythme. Le groupe à l’extrémité de la terrasse ne ravit pas que les touristes, qu’il garde à l’œil. Un besoin, une envie, il l’indiquera à l’un des serveurs.
 
Lorsqu’il renseigne les commodités, il reste vague, dans un premier temps. Les lieux forcent à l’hésitation. Il le sait. Dans le couloir qui contourne le bar, il se rendra à nouveau utile. Et saisira l’occasion pour poser une question rituelle : “Vous avez acheté des cigares ?”. La réponse importe peu car la proposition de service est réglée comme une vente téléphonique. Si c’est “oui”, il peut mieux. Si c’est “non”, il a un tuyau pour son nouvel ami. “Je ne fume pas” n’est pas une option, tout le monde n’a-t-il pas un ami qui fume ?
 
Et puis, qui repartirait de Cuba sans acheter de cigares ? Car le puros est une denrée rare. Pas tant qu’on le pense, mais tout de même. À coup de films et de séries US évoquant la difficulté de s’en procurer, le spectateur mondial oublie que son gouvernement à lui n’impose à aucune nation d’embargo aussi strict que celui que les États-Unis imposent à Cuba. Depuis 55 ans, lorsque Fidel Castro, guérillero barbu, entrait triomphant à La Havane.
 
Au nombre des companeros du lider maximo, Ernesto Che Guevara captera une part inouïe de lumière. Au point de devenir une icône si captivante qu’elle détournera du totalitarisme du régime. Un sourire détendu, un regard résolu, un cigare. Les rebelles le disputent depuis aux banquiers du Monopoly. Qu’on soit d’un côté ou de l’autre du plateau, ou que l’on soit entre les deux, le havane est pour toujours un must.
 
Le portier de l’Ingleterra joue serré. À 400 mètres à peine, le siège de Partagas garantit tous les produits qui sortent de son magasin officiel et tous les guides de voyage avertissent leurs lecteurs des risques que court l’acheteur de rue. Si un pas résolu vers la fabrique nationale laissera sur place les vendeurs clamant qu’elle est justement fermée ce jour-là, le désintérêt, réel ou feint, ne décourage personne. S’attabler dans le périmètre d’action des rabatteurs ne fera qu’exciter ceux-ci. Les rabais seront de plus en plus saisissants. 50 dollars pour 25 Cohibas ( “ceux que fumait Fidel”), pour autant de Montechristo ( “les meilleurs”) ou pour une caissette de Romeo y Julieta ( “les meilleurs aussi”) deviennent vite 35, puis 30.
 
À 25, la curiosité impose de se déplacer dans la petite pièce où tous ces trésors “tombés du camion” dorment au fond d’un des tiroirs d’une commode en bois, drapée d’un coquet napperon. Inspirer à plein nez n’indiquera rien. Les “faux” sont aussi parfumés que les vrais et seule une dissection dans les règles révélera une tripe composée de boulettes de tabac et non de larges feuilles consciencieusement roulées à la main. Et encore… Il n’est bien entendu pas rare que celui qui est proposé aux mains du chaland appâté soit parfaitement régulier.
 
Comme celui qui sera offert par des jeunes gens trop aimables pour être sincères. Déjà heureux d’avoir aimanté des touristes vers un bar où la salsa live ne justifie pas que le verre de rhum grimpe au tarif du demi-litre, ils s’engouffreront dans la moindre faille du discours réfractaire au tabac : “L’atelier n’est pas loin”. C’est vrai, mais ce n’est pas vraiment un atelier. C’est un palier au premier étage d’un immeuble de deux ou trois étages. L’escalier est en béton lépreux. Câbles et tuyaux serpentent à tort et à travers. Dans la pièce voisine, la télé hurle du football.
 
Là aussi, les caissettes de bois sont identiques à celles qu’exposent les vitrines de Partagas. Le cigare ne s’y vend pas à partir de 8 dollars la pièce. La négociation est accélérée par l’expérience. Le vendeur sait qu’il est facile d’acheter sa marchandise à la moitié du prix qu’il exige, ces fameux 50 dollars, à moins du quart du tarif officiel.
 
De retour dans la rue après cette escapade dans une illégalité qui a tout du théâtre, les “au revoir” ne tarderont pas. Il y a de plus en plus de touristes, à Cuba. Et il faut satisfaire le maximum d’entre eux. Ceux qui n’ont pas poussé la porte patinée de Partagas, admiré les armoires conditionnées de cette pièce préservée du soleil, décrypté les nombreuses variétés vendues en caissettes scellées, ouvert de grands yeux sur les prix affichés et sont pourtant ressortis leur graal sous le bras, ravis à l’idée d’emporter chez eux quelques bouffées d’air de La Havane.
 
 
Ph.: G.Milecan

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