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10/05/2014

Paris vaut bien une messe

La Libre, Momento, Autoportrait, Bruno Belvaux, dramaturge, ChevetogneBruno Belvaux est dramaturge et metteur en scène. Il est également le directeur du Domaine provincial de Chevetogne. Il est le frère de Lucas et Rémy Belvaux.


BRUNO BELVAUX EN SIX DATES

1958 : naissance à Charleroi. Qui n’a pas connu ce Charleroi-là ne sait pas comme la distance est courte de la prospérité au chaos. Barbara a trouvé refuge dans cette ville où l’aristocratie ouvrière de tous les peuples d’Europe vient creuser une terre nourricière et charbonneuse qui couvre de suie les différences de peau. Une aspiration à l’élévation sociale conduit, le soir, les ouvriers à l’Université du Travail. La nuit venue, ceux-là deviennent artistes peintres, chanteurs d’opérette. Rien n’est jamais acquis, et le destin des peuples est un bien trop précieux pour le confier aux seuls politiques.
 
1981 : Lucas décroche le premier rôle de sa carrière : “Allons z’enfants” de Boisset. L’école n’est pas faite pour lui, à moins que ce ne soit le contraire. En aîné, je suis soulagé qu’il ait trouvé une autre issue à sa révolte politique que l’alcool, la drogue ou la lutte violente. Nous vivons, Rémy, Lucas et moi, fort éloignés l’un de l’autre mais ce qui nous réunit est plus fort que la distance qui nous sépare.
 
1992 : Rémy vient de tourner “C’est arrivé près de chez vous”. Depuis la Nouvelle Vague, Cannes n’a pas connu un ovni comme ce film-là. De la Maison du Peuple de Philippeville aux toits du Martinez à Cannes, c’est un voyage intersidéral vers la voie lactée, la piste aux étoiles. Par Luc Paquier, je découvre l’Afrique à moto, l’espace n’a plus de limite et le monde est derrière la porte.
 
1995 : “Modèle Déposé”, coécrit avec Jean Lambert et Benoît Poelvoorde, a été une formidable épopée théâtrale. Après trois ans de représentations ininterrompues qui nous ont menés de Louvain-la-Neuve à Genève et Monaco, la mort dans l’âme, nous décidons d’arrêter au Café de la Gare à Paris. L’aventure s’achève sur cette scène mythique qui vit triompher Coluche, Dewaere et Miou Miou. Les films par la pellicule durent à jamais, mais les pièces de théâtre vivent le temps d’une bougie : virevoltantes, magiques et fugaces.
 
4 septembre 2006 : mon petit frère Rémy s’est suicidé. Par amour. On a dispersé ses cendres au pied d’un chêne. Rémy, mon professeur qui m’a fait aimer le cinéma populaire, m’a affranchi des dogmes, libéré des clichés intellos et des discours théoriques. Rémy savait dessiner, écrire, peindre, diriger des acteurs. On lui doit le seul film “politique” dont les répliques sont répétées en boucle par les ados et les publics populaires, de cinquante pays différents, l’équivalent au cinéma de “Smells Like Teen Spirit” de Cobain. Gamin, reviens gamin, c’était une blague !
 
Décembre 2008 : Théâtre Le Public, Bruxelles. Avec Elie, mon fils, douze ans, on a écrit un spectacle sur l’enfance détruite. L’histoire d’un gosse qui fuit le divorce de ses parents dans le Rock and Roll et l’Amérique des indiens. Une comédie sparadrap à mettre sur une plaie qui n’en finit pas de saigner. Les indiens disent que chaque arbre qui pousse, c’est un de nos morts qui revient.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Je ne vais pas la jouer faux-cul, ce n’est pas le discours du pasteur King sur son rêve ni la sortie de Madiba de sa prison de Robben Island. Le plus beau jour de ma vie, c’est quand j’ai rencontré Rabie Bajraktari. Elle m’a dit que ça ne marcherait pas entre nous pour trois raisons : parce qu’elle avait déjà quelqu’un, parce que ma culture occidentale lisse n’était pas compatible avec l’authenticité rugueuse de son Kosovo natal et parce qu’elle n’était pas du genre à faire confiance à un socialiste qui roulait en Audi. Parce que Paris vaut bien une messe, j’ai vendu mon Audi. Je vis heureux depuis.
 
 
UNE PHRASE
 
“La vie est un bien perdu quand on ne l’a pas vécue comme on aurait voulu.”
C’est une formule “bateau”, courte, concise, deux lignes pas plus à tatouer sur un bras ! Mais qui marque à dix ans, l’âge des “à la mort” et des “pour toujours”. C’était à la fin d’un film noir. Le héros se faisait “planter” un couteau au ventre, s’affaissait doucement et le réalisateur terminait par un écran noir avec cette formule en guise de fin. J’étais gamin mais j’ai décidé ce jour-là que je mènerais ma vie pour ne pas partir avec des regrets. Comme quoi, le cinéma n’est pas forcément futile.
 
 
MES TROIS PARADOXES
 
Sardou
J’adore Michel Sardou. Forcément, ça fait tache ! Rien à foutre, j’aime ce que j’aime, point ! Je suis devenu un homme libre le jour où je me suis défait de la tyrannie intellectuelle qui dicte chaque jour ce qu’il est de bon goût d’aimer. Je combattrai toujours ceux qui prétendent que “Martine” est une petite fille conventionnelle, ceux qui trouvent que l’art figuratif est bourgeois, ceux qui pensent que le “dixie” est beaucoup trop populaire. Pas futés non plus, ceux qui ont mis quarante ans à comprendre que Jerry Lewis était un immense talent.
 
 
Gauche et droite
Je suis indécrottablement “de gauche”, persuadé que si le groupe n’impose pas la solidarité, l’individu préférera toujours le superflu de son iPod à la nécessaire tartine de l’autre. Mais comme je suis aussi fort attentif aux “effets pervers”, je me demande si en protégeant trop l’individu, on ne le prive pas de comportements directement liés à l’énergie vitale : l’art, le départ, le voyage. Or, ces “sursauts d’orgueil” sont souvent à la base de nos plus grandes émotions. Dans le doute, fort à gauche quand même.
 
 
Nature/culture
Directeur d’un parc, je travaille à cette “urgence environnementale” qui crée des hectares de zones humides et met des forêts en protection intégrale pour cent ans. Je suis un lecteur quotidien de “La vie dans les bois” de Thoreau. Mais je ne supporte pas les rédemptoristes, les fondamentalistes de l’écologie radicale que la présence de l’homme questionne, un homme qui ne pourrait plus poser le pied à terre au risque d’écraser un insecte. On ne peut pas, au prétexte de préserver la nature, vivre “ad vitam” en réserve intégrale. Je revendique le droit à de fulgurantes architectures au milieu de la nature qui affirment l’identité singulière de l’espèce humaine.
 
 
MES TROIS MENTORS VIVANTS
 
Jean Lambert
Jean Lambert est auteur et metteur en scène aux Ateliers de la Colline, à Seraing. Nous avons coécrit une demi-douzaine de pièces de théâtre. Les artistes ont généralement de l’art une vision très égoïste, du genre “Tu as vu l’article sur moi dans ‘Libé’” ou “Je vais jouer une série à Paris”. Jean, lui, ne conçoit pas l’art comme une manière de flatter son ego, de faire parler de lui ou de devenir riche. Il fait de l’art pour éduquer les gamins et rendre ce monde meilleur.
 
 
Benoît Fondu
Benoît est un paysagiste de talent que le monde nous envie. On lui doit le Jardin Erasme ou la restauration du Parc de Seneffe. Nous collaborons depuis dix-huit ans à faire de Chevetogne un grand parc public du futur. Benoît m’a appris les fonctions philosophiques d’un parc, qu’on doit y envisager toutes les manières de favoriser la rencontre des hommes et que ce sont les horizons dégagés qui insufflent à l’enfant ses grands desseins : créer, partir et changer le monde.
 
 
Lucas, mon frère
D’habitude, l’aîné dans une famille montre la voie mais j’ai connu, moi, ce bonheur d’apprendre beaucoup de mes frères qui, pour le coup, étaient déjà grands quand ils étaient petits. Lucas a quitté l’école à seize ans pour partir à Paris. Un destin de poète dix-neuvième fuyant Charleville, horrifié par l’ennui des campagnes. Lucas s’est battu avec son prof de français, un de ces mauvais profs qui n’aiment pas l’“ego magnifique et arrogant des ados”. Hier, “Le Monde” disait de lui qu’il est le fils de Jacques Demy et de Truffaut. Il faut toujours croire aux ados révoltés.
 
 
TROIS MOMENTS DU PARC DE CHEVETOGNE
 
Le matin, les étangs, les iris
Un parc est la “représentation concrétisée” de l’utopie. C’est une conjonction idéale de la prodigalité de la nature et du génie créatif de l’homme. Un parc est “le” dessein révolutionnaire “universel” et “absolu”. Il dit : “Rien ne nous condamne à la médiocrité, à la violence, au conflit et au chaos”. Manifestation visible de l’idéal, le Parc chuchote : nous pouvons créer le lieu d’où renaîtra la société nouvelle, égalitaire, solidaire et durable. C’était le rêve de Rousseau, Diderot et Voltaire.
 
 
Midi, les pelouses pleines de la Belgique multiculturelle
Une société, c’est l’art de vivre ensemble et les hommes ne peuvent se rencontrer et dialoguer que si l’espace public est aménagé à cet effet. Sur chaque petit morceau de pelouse entretenu et propre, un bébé peut apprendre à marcher, une famille peut étendre une nappe pour pique-niquer, jeunes et vieux ensemble. Chaque espace communautaire aménagé pour permettre aux hommes de se rencontrer est un territoire pris sur la barbarie.
 
 
Le soir, quand le public est parti
L’aménagement des jardins et des espaces publics montre la voie du vivre ensemble. Autour des cabanes, des “anarchitectes” fabriquent, de boue et de bois, la future Cité Radieuse, celle d’un habitat à meilleur coût qui permettra à chacun de s’offrir des murs et un toit. Une saucisse dans une main, une bière dans l’autre, on prépare pour dans un an LA cabane, poétique, passive, qui s’intégrera harmonieusement au paysage, qui attirera autour de la chaleur rayonnante de son âtre des hobbits, des licornes et des fées  !
 
 
Ph.: Michel Tonneau

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