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18/05/2014

La photo de mode inspire-t-elle nos désirs ?

La Libre, Momento, Tendances, mode, histoire, photo, photo de modeUne expo au Palais Galliera, musée parisien de la mode, et une question sous-jacente : l’esthétique de la mode, qui cherche à créer le désir, parvient-elle à ses fins ?

Analyse: Aurore Vaucelle
Envoyée spéciale à Paris

DANS LES ANNÉES 90, Kate Moss se fait photographier, telle qu’elle est. Dans son appartement aux murs tout gris. Dans sa nudité aussi, puisque le petit débardeur rose bonbon qu’elle porte ne cache pas grand-chose de sa menue poitrine. La photo de mode a brusquement changé de ton. La “girl next door” est celle qui doit créer le désir. Et pourquoi pas, d’ailleurs ?
 
 
Les années 80 avaient consacré les super-modèles aux corps de rêve, aux mensurations pulpeuses, aux formes qui pointent de partout, saillantes à travers le vêtement. Après la folie naturaliste de la fin des années 60, début 70 (où les filles étaient photographiées cheveux au vent, en noir et blanc, le corps élastique, comme ci-dessus dans le cliché de Deborah Turbeville), après la folie friquée de la fin des 70’s, les années 80 avaient produit un autre type de corps, mythique et désirable : le corps healthy et rebondi de Naomi, Claudia, Christie et compagnie.
 
À l’époque, Herb Ribbs, qui savait comment les femmes sont jolies, les photographiait, non nues, surtout pas, juste assez insaisissables (de dos, de façon parcellaire, semi-habillées) pour éveiller la curiosité. Et puis, ce virage dans les 90’s avec la petite Kate Moss et son corps de brindillette. Qu’allait-il advenir des années 2000 ?
 
Chaque époque produit son corps fantasmé en fonction des enjeux prédominants dans la société en question. Car, rappelons-le, la photographie de mode, et elle ne s’en cache pas, est directement associée au marché : elle doit faire tourner les têtes, provoquer le désir, pour, à l’étape suivante, provoquer l’emballement des porte-monnaie achalandés.
 
Mais de quel désir parle-t-on vraiment ? Selon Sylvie Lécallier, curatrice de l’expo au Palais Galliera, historienne de l’art et spécialiste de la photographie, “si le corps du mannequin est destiné à un regard féminin, celle de la lectrice possible cliente, le mannequin est d’abord et surtout l’objet d’un désir masculin, dans le processus de fabrication des images”. Hum, si l’idée semble évidente, elle n’en est pas moins difficile à vérifier dans nos pubs actuelles.
 
La tendance est aux mannequins frêles, avec à peu près que la peau sur les os, et un teint de petites malades. Ces modèles sont-elles l’incarnation de nos nouveaux fantasmes ? Difficile à croire. “Le mannequin actuel ne correspond pas aux canons d’un certain fantasme masculin. On est face à une photographie désincarnée, d’abord parce que, en effet, les mannequins sont maigres, mais aussi à cause de cet exercice de la retouche. C’est une artificialité supplémentaire, qui éloigne de la réalité.”
 
À l’extrême opposé, Sylvie Lécallier rappelle ce courant de la photographie de mode presque pornographique, concrétisé dans le travail de Terry Richardson. Où les corps sont montrés en mode trash. Les mannequins deviennent ouvertement des objets sexuels.
 
On sait que la création contemporaine a cette manie de croire qu’en déshabillant les corps, on obtient de choquer. La scène contemporaine, pour exemple, ne se gêne pas pour exploiter le filon depuis un certain temps. Mais soyons honnêtes, la nudité voire l’impudeur sont en passe de passer de mode, dans le sens où elles ne choquent plus.
 
 
Bref, qu’est-ce qui motive les photographes de mode à l’heure actuelle ? Difficile de le dire. Les grandes maisons, les grands groupes de luxe, principaux pourvoyeurs de photos de mode, ne prennent plus de risques non calculés en matière de fabrication d’images de marque. Les stars ont remplacé les super-modèles dans des campagnes publicitaires où il faut pouvoir apposer des têtes connues à l’international, et ce pour être sûr d’obtenir un vrai retour sur investissement.
 
Et c’est ainsi que les pubs de parfums (vrai marché mondialisé) affichent les têtes hollywoodiennes à la chaîne. Sans doute là aussi d’ailleurs l’effet de surprise est passé : le public ne s’attache plus à savoir s’il porte le même parfum que Julia Roberts ou Scarlett Johansson – bien que cette dernière fasse encore briller les yeux des publics à la fois féminin et masculin.
 
 
Il n’y a à peu près que Marc Jacobs et le photographe Jurgen Teller pour pousser un peu le bouchon, mais c’est dans l’esprit de la marque elle-même. Il a photographié Natalia Vodianova enceinte dans les années 2000 et donne à voir une campagne pub récente où Miley Cyrus évolue dans un monde auquel on a mis fin.
 
Mais enfin, cela n’explique pas où est passé le désir, moteur de la photo de mode, qui fait à la fois rêver et consommer ?
 
Et si la photo de mode, clairement sous influence cinématographique, mais désormais vidée de son potentiel de narration surréaliste (à la Guy Bourdin, à la Aldridge) ou fantasmatique, était le miroir d’une société qui ne savait plus accéder à son désir ? Pire, si le désir n’était plus qu’une affaire de consommation de masse ?
 
 
Ph.: Deborah Turbeville, “Vogue” américain, mai 1975.

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