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31/05/2014

“J’ai toujours voulu être chorégraphe…”

La Libre, Momento, Coulisses, Maison Béjart, Maurice Béjart, danse, chorégrapheBéjart fut d’abord un Bruxellois. En compagnie de Jacques Franck, ancien rédac’ chef de votre “Libre” préférée, chroniqueur de la danse pour “La Libre Belgique” entre 1964 et 1984, on a mis nos pas dans ceux de Monsieur Béjart Maurice, au regard mystérieux.
Petit diablotin de la danse du XXe siècle, et adorateur des corps, il a eu ce talent de pouvoir créer la transe universelle. Pensez au “Boléro de Ravel”…

 
En goguette: Aurore Vaucelle

LES PREMIÈRES NOTES DU “BOLÉRO” S’ÉLÈVENT… Peut-être êtes-vous simplement au téléphone chez Electrabel à attendre qu’on retrouve le relevé de votre facture intermédiaire et, cependant, dans votre tête, depuis que vous l’avez vu, vous ne pouvez plus associer qu’une chose à ce hautbois chantonnant, cette petite clarinette en mi-bémol sur des roulements secs de tambour.
 
Vous voyez les mains longues et fines de Jorge Donn sortir de la pénombre pour s’agiter de plus en plus, alors que la tonalité de la musique se fait bientôt orientale. Et Jorge Donn danse dans votre tête, agite les bras, à la Vishnou, sautille en cadence, ne s’arrête plus jamais, prouve son endurance, les muscles bandés par la concentration et l’enjeu de perfection qui le tenaille, saisissant, sorti de lui-même en quelque sorte…
 
Et c’est alors que l’interlocuteur vous rappelle à la réalité avec votre numéro de client Electrabel. Le coup de jus.
 
Cette danse, enivrante par sa répétition, fascinante tant elle captive le public, met en lumière la force du génie créateur. Le génie qui sait toucher le plus grand nombre. Français, Bruxellois, danseur et chorégraphe, Maurice Béjart.
 
 
Passe la porte de Maurice B.
C’est ce Béjart-là dont on souhaite retrouver les pas. Loin de nous cependant l’idée de faire un entrechat ou prétendre savoir le faire. On a choisi de faire un pas de deux avec un connaisseur en la matière, Mister Jacques Franck, spécialiste de Béjart, baron et ex-rédacteur en chef de votre “Libre”, grand cultureux, et fan de danse devant l’éternel – bien qu’il se soit gardé de trop grands épanchements dans ses articles parus dans nos pages entre 1964 et 1984, à ce sujet.
 
On l’a donc suivi dans les murs de la Maison Béjart, rue de la Fourche, petite rue biscornue coincée entre la galerie Saint-Hubert, la Monnaie et la rue des Bouchers. Avec, pour chaperon itou, Michel Robert, responsable des lieux et biographe du chorégraphe. Un comité d’accueil de choix pour journaliste débutante en danse.
 
 
Première étape : Identification des lieux
La maison est un peu penchée sur le côté mais pas trop, ça tombe bien car c’est une maison à danser, donc il ne faudrait pas y perdre l’équilibre. La maison, au temps de Béjart, appartenait à la Monnaie. On s’explique. C’est à la fin des années 50 que le chorégraphe français arrive à Bruxelles. Le nouveau directeur de la Monnaie, Maurice Huisman, prend des risques en commandant à ce petit gars pas trop connu un ballet. Il monte le “Sacre du Printemps”, c’est une folie pure. Le sacre se meut en danse païenne saccadée et charnelle. Le 8 décembre 1959, au gala de la presse, qui le découvre en avant-première, c’est le choc des cultures. “Le ‘Sacre’ a scandalisé le public. Et puis on dansait le ‘Sacre’ devant le roi, qui n’était pas encore marié, alors pensez.” Il faut dire que l’on est en 1959. Maurice Huisman a pris des risques en sacrant Béjart, en choisissant aussi de lui offrir une résidence à l’année à la Monnaie. Il y restera 27 printemps.
 
 
Petit voyage dans le temps
Les années 60 dans le périscope, on observe la rue de la Fourche. La rue voisine des Bouchers n’est pas encore remplie de ses restos à touristes bon marché, et en face de la maison de Maurice B., il n’existe pas encore ce drôle de restaurant indien : Bombay à la devanture bonbon.
 
Au bistrot d’à côté, il y a surtout un kicker où Jorge Donn s’emploie à agiter les bonshommes de bois en mode défouloir, avant de filer remplir son rôle dans la deuxième partie du ballet. “Éventuellement, si l’entrée en scène était à 22h, il faisait un baby-foot jusqu’à 21h30, traversait la rue pour rejoindre la Monnaie, s’habillait ou plutôt se déshabillait, puis entrait sur scène.”
 
Le tour du propriétaire
À l’époque, au premier étage, c’est le studio de répétition de la troupe de la Monnaie. Sous les combles, la petite niche de Maurice, où il est censé fermer les yeux la nuit. Mais, en fait, il ne les ferme pas, car la nuit l’angoisse ; alors il lit. Un morceau de la maison est dédié à sa bibliothèque imaginaire, fidèle à l’esprit de l’homme qu’il était.
 
On se balade dans les travées et, sans surprise, on retrouve les ouvrages de philo de son papa Gaston Berger, penseur philosophe du début du XXe siècle – une carrière paternelle qui explique sans doute pourquoi Maurice B. n’a pas choisi les voies professionnelles de l’intellect.
 
Parmi les livres sur tranche dans l’étagère, on relève Saint-Simon, Tolstoï, et puis évidemment “Salomé” de Weyergans ; Salomé n’est-elle pas la belle danseuse de l’Ancien Testament, bouleversant les mœurs du sacré  ? Et Weyergans, l’ami de tous les temps.
 
On aime à se balader dans les petits papiers de Maurice B. qui, en fait, a tant aimé. La philo, le théâtre, la danse. Les religions, le sacré et le païen, Saint-Jean de la Croix et Don Juan. La lecture en nyctalope, la vie de troupe, faire à manger pour ses amis, et Jorge Donn, superbe cerise sur le gâteau.
 
 
Des danseurs partout partout
Dans l’espace d’exposition, des photos du danseur argentin Donn, qui dansa tout ce que Maurice créa. Le divin Donn pour lequel il écrivit d’ailleurs des rôles comme “Nijinski, Clown de Dieu”, en 1971. Au mur, des clichés signés William Dupont qui suivit la troupe durant des années, de danseurs arrêtés sur pellicule, corps tendus… Mais aussi des danseurs bien vivants. Ça se passe au studio, au premier de la maison. On y rencontre Menia Martinez, danseuse cubaine de 76 ans, qui accompagna Béjart tout un temps, et qui désormais forme des jeunes gens au studio Béjart. Les cheveux tirés, le corps tonique, les yeux brillants. Le sourire marqué d’un coup de rouge à lèvres. Les danseuses sont des élégantes pour la vie. Jacques Franck nous la présente, elle pose un regard franc ; et invite à voir la répétition. “Il faut dire que Cuba et la danse de Béjart, ça n’est pas un hasard. Béjart a toujours cultivé des liens avec les ballets de Russie qui ont beaucoup exporté la danse dans les pays amis, dont Cuba.” Voici qui nous remet dans le contexte de création béjartienne, la guerre froide. Et l’art vivant, qui arrive parfois à se faufiler à travers les frontières diplomatiques…
 
 
Arrêt sur images
Le regard qui se promène le long des cimaises de la maison Béjart, on interroge encore un instant, avec fascination et ignorance, les qualités des danseurs qui irradient en noir et blanc tout au long des clichés de la vie de Maurice B. On dit le style Béjart dépassé. Depuis son départ de la scène, de l’eau a coulé sous le pont de la création. Évidemment. On essaie cependant de faire le retour en arrière, de s’imaginer. Il nous apparaît alors, en mode réminiscence, que les chorégraphies de Béjart sont pensées comme des tableaux.
 
Les corps apparaissent en clair-obscur, dans la pureté de la ligne, dans leur densité, éclairés par un rai de lumière presque divin. Et puisqu’il s’agit de chair, parce qu’on parle de danse, c’est alors qu’un tableau vivant s’offre à nous.
 
Plus besoin d’inventer de chefs-d’œuvre pour créer la chair de poule. C’est fait.
 
 
Ph.: Reporters

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