Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

15/06/2014

Marseille, quartier shit

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Philippe Pujol, Marseille, prix Albert LondresQui sont ces cités de Marseille qu’on ne saurait voir sans rougir de honte ? On les découvre dans une “French Deconnection” terriblement racontée par le journaliste Philippe Pujol, lauréat du prestigieux prix Albert Londres 2014.

Entretien: Virginie Roussel, à Paris


C’EST UN ENFANT DYSLEXIQUE qui peine à lire et à écrire. C’est un nul en orthographe qui vient de remporter la plus belle reconnaissance dont puisse rêver un journaliste : le prix Albert Londres. À la lecture de ses “Quartiers shit”, une série de reportages publiés pendant l’été 2013 dans le quotidien “La Marseillaise”, le jury reçoit “un électrochoc dans la couverture de l’actualité marseillaise et de ses quartiers nord” et célèbre le “style empathique sans être compassionnel, plein d’audace et de fulgurances” de son lauréat.
 
Enfant des quartiers populaires de Marseille, Philippe Pujol arpente les cités à la manière du naturaliste Théodore Monod qui savait scruter avec tant de soin toutes les formes de vie. Dans les déserts d’Afrique, l’explorateur trouve la vie qui nourrit sa foi. Dans la déshérence des cités, Philippe Pujol découvre l’exploitation de la misère par la misère qui fige des hommes, des femmes, des enfants dans un état de survie.
 
Sous des projecteurs mortifères, TF1, M6 et consorts filment les ombres floutées d’une jeunesse prise dans des volutes de fumée, pendue à ses kalachnikovs. Le journaliste “localier” –  qui maîtrise les codes de conduite des dealers de drogue, des policiers et des politiques  – préfère nous éclairer sur la vie de ces “minots”, de ces jeunes pris dans un système esclavagiste.
 
Les jeunes des cités de Marseille lisent-ils vos articles ?
J’ai reçu un SMS d’une maman : “Tous les jeunes me disent, c’est qui Pujol ? Ce mec, il a tout compris.” L’Albert Londres me conforte dans ma manière de faire mon métier de journaliste, mais c’est ce SMS qui me fait plaisir. Parce que, pour ces jeunes, nous sommes des toquards, des gens d’un autre monde, qui n’ont aucune idée de leurs codes, de leur manière de parler. Ils voient les journalistes comme des riches, alors que beaucoup de ces minots gagnent plus que moi, comme des Français, des Blancs.
 
Qui sont ces jeunes  ?
Contrairement à ce que l’on dit, ils ne sont pas hors de la société. Ils sont dedans, sans recul. Ils regardent les chaînes d’info en continu, des talk-shows à la con. Ils sont connectés sur les blogs de Skyrock. Ils sont hyperconnectés. Comme ce sont des ghettos, ils ne voient le monde extérieur que par le Web. Ils sont à fond dans la société de consommation. Quand Séguéla dit, “À 50 ans, si t’as pas une Rolex, t’as raté ta vie”, ça leur parle. Entre la droite, la gauche et le Front national, ils ne voient aucune différence. Ils n’ont plus aucune confiance dans les politiques. Ils n’ont pas d’emploi, pas d’avenir, ils ont une mentalité de bling-bling. Ils ne votent pas. C’est pour ça que le Front national atteint les 14  %.
 
Marseille, “une ville où il n’y a pas d’état de droit”, est-ce la réalité  ?
Tous ces mots caricaturaux, derrière, les politiques de tous bords les exploitent pour dénoncer leurs adversaires. Les syndicats de police aussi les exploitent. Quand les élections arrivent, on envoie 300 flics. Ça ne sert à rien, ça ne démantèle pas les réseaux de drogue. J’ai beau démonter les clichés, en bout de chaîne, ils sont repris à la télé. Parce qu’il y a toujours un producteur parisien qui dit  : “Je veux que les chaînes achètent mon sujet cher. Donc, je veux des minots qui se font des couilles en or, des marioles, des kalaches. À la fin, c’est quand même la caricature.”
 
Les politiques abandonnent-ils les cités  ?
Non, les politiques les exploitent pour être réélus. C’est biologique. Celui qui ne le fait pas meurt. Les élus de terrain aimeraient que les choses s’améliorent, mais, comme je le décris, ils n’y arrivent pas. C’est tellement compliqué. Il faut arrêter de leur cracher à la gueule. Eux aussi sont issus de ces quartiers-là, ce ne sont pas des salauds. L’élu connaît le petit revendeur du coin, c’est la même cité. Ce sont des mondes qui s’imbriquent. Bons et méchants, c’est une vision farfelue.
 
Les articles d’Albert Londres avaient conduit à la fermeture du bagne de Cayenne. Qu’espérez-vous des vôtres ?
Quand on m’a remis le prix, j’ai dit devant Juppé (NdlR : maire de Bordeaux, ancien Premier ministre) que la situation marseillaise était liée à 30 ans de déni de la part d’élus de tous bords, nationaux et locaux. Dans ce monde d’hyper information où une actualité chasse l’autre, ce que j’ai pu écrire va se perdre assez rapidement. Par contre, j’ai l’espoir que, peut-être, ça oriente certains journalistes dans leur écriture et leur manière de travailler sur les cités. Des localiers pourront proposer des sujets primables, oser les envoyer. Ça ne fera pas de révolution. Ça ne fera rien fermer, ni rien ouvrir.
 
 
Marseille, ville monde
 
Marseille, vu de Paris, c’est la ville des fusillades et des règlements de comptes, la plaque tournante de la drogue où sévit la French Connection, où l’homme d’affaires Bernard Tapie vient même de racheter le quotidien “La Provence”.
 
Vue par Philippe Pujol, c’est la ville de la “French Deconnection”, du nom de la première série de reportages plongés au cœur des trafics de drogue parus dans “La Marseillaise”, en 2012. “Le préfet de police, Jean-Paul Bonnetain, est un mec bien, affirme Pujol. Un jour, il me dit : ‘Philippe, qu’est-ce qu’on peut faire pour ces cités  ?’ Je me dis, ce mec est préfet et il me le demande, à moi, un journaleux qui gagne 1 300 euros dans un journal qui meurt  !
 
S’il ignore comment aider ces cités, le journaliste démontre pourquoi elles ne le sont pas. “Le système marseillais est une sorte d’allégorie du clientélisme. Il y a à Marseille une compilation de tout ce qui se fait en France en matière de clientélisme. Pareil pour le banditisme, les règlements de comptes de la drogue, les braquages. Ici, c’est compilé. Marseille est une ville monde, où il y a tout : les plus pauvres, les plus riches, des cités dans la ville et non pas en banlieue, de l’industrie et du tertiaire. Si on étudie Marseille, on étudie la France, on étudie le monde. C’est le charme de cette ville et sa difficulté.
 
Et de dénoncer une bourgeoisie marseillaise incapable d’assumer son rôle de moteur économique : “Cette bourgeoisie a démissionné depuis des décennies. Elle s’est gavée pendant l’aire coloniale et vit en autarcie. Il n’y a plus de création, on ne croit pas dans cette jeunesse des quartiers, on ne crée pas de filières.”
 
 
Ph.: Robert Poulain

Les commentaires sont fermés.