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21/06/2014

Veni, vidi,…vicus

La Libre, Momento, Coulisses, archéologie, prévention, ArlonL’archéologie de prévention est bien plus présente près de chez nous que nous ne l’imaginions. Sa mission ? Sauver le passé avant qu’il ne disparaisse sous le béton. Illustration en pratique avec l’actuel chantier de fouilles de la rue de la Semois, à Arlon, qui vient de livrer un autre pan de l’ancien Orolaunum vicus. Aventuriers à l’eau de rose, s’abstenir…
 
Reportage: Alice Siniscalchi
Reportage photo: Jean-Luc Flémal


JE ME DOUTAIS BIEN QUE l’on mettrait au jour quelque chose d’intéressant ici. En me promenant dans la rue, quelque temps auparavant, j’avais aperçu de petits morceaux de tessons dans le talus.” Presque un an et bon nombre de coups de pelle plus tard, le chantier de fouilles sis face au 68, rue de la Semois, à Arlon, a pris de l’ampleur – sous l’œil expert de Denis Henrotay, responsable du service de l’archéologie en province du Luxembourg. “Ces petits fragments, les gens ne les voient même pas, ou pensent que ce sont des crasses…”, laisse-t-il échapper d’un rire décapant. Et de décaper, il en a été et il en sera beaucoup question sur ce terrain d’1,3 hectare, occupé précédemment par le hangar de l’ancienne entreprise Genin, récemment démoli. Loin du cadre de l’archéologie programmée, mieux connue du grand public, ce sont des fouilles préventives que l’on effectue ici. “Avant que le propriétaire du terrain n’obtienne un permis de bâtir, nous sommes tenus de déterminer si le site recèle dans son sous-sol des vestiges méritant d’être fouillés, explique-t-il. On a commencé par le sonder à l’aide de pelles mécaniques.”
 
Puisque la surface concernée verra probablement surgir en son sein un nouveau quartier dès l’année prochaine, notre archéologue et son équipe espèrent mener à terme leur mission d’ici le mois d’octobre. Un compte à rebours, en somme, où le défi sera d’empêcher que des éléments du patrimoine ne soient inexorablement engloutis par le béton sans avoir été préalablement repérés, catalogués, et – ne fût-ce qu’en partie – emportés et analysés.
 
La Libre, Momento, Coulisses, archéologie, prévention, ArlonSi M. Henrotay était sûr de dévoiler, par ce chantier, une parcelle de plus de l’Arlon antique, c’est que les fouilles se multiplient depuis désormais dix ans dans le chef-lieu de province et que son passé romain, voire gallo-romain, n’est plus à prouver. Façon de parler, bien entendu : Il est d’autant plus intéressant d’enchaîner les chantiers que cela va être détruit”, rappelle notre interlocuteur, partisan indéfectible de l’archéologie de prévention, qui permet d’après lui “d’avoir un regard global sur le passé de la ville tout entière”. En effet, c’est peu dire qu’il connaît l’Arlon gallo-romain comme sa poche, ou du moins ce qui en est sorti de terre jusqu’à présent. “Sur base de ce que l’on a trouvé au fur et à mesure des chantiers, on peut commencer à essayer de comprendre jusqu’où s’étendait la ville, prédit-il en déroulant des plans. On pourrait avoir atteint la limite sud du vicus arlonais, alors que l’alignement des traces des maisons retrouvées montre que c’étaient des maisons jointives, mitoyennes, et que l’agglomération continuait probablement vers l’Ouest”. À chaque découverte, de nouvelles intuitions.
 
 
À coups de bras et de méninges
Il enfile ses bottes de travail; nous le suivons sur le chantier. Si aux yeux du profane le tout se résume à un tas de déblais et à une étendue de terre jonchée de trous d’où surgissent des résidus de murs, le regard de notre spécialiste a le mérite de rendre la visite bien plus passionnante. Quatre maisons populaires et une portion de route : c’est donc cela le butin fraîchement exhumé sur le site, à la grande satisfaction de cette équipe de sept archéologues, la plus petite de Wallonie en termes d’effectifs. La voirie, qui fait 6 mètres de large et 60 de long, “est le prolongement de la route romaine qu’on a découverte en 2005, un peu plus loin dans la rue. Il pourrait s’agir de l’axe romain Reims-Trèves. On est sur un rebord de plateau, les maisons étaient sur le dessus du plateau et la route le longeait.” Et notre guide de renchérir : “Puisque je connais désormais la largeur et la longueur des maisons, je peux supposer qu’il y avait environ 25 maisons jusqu’au carrefour un peu plus haut.”
 
 
Oubliez donc l’Arlon contemporain pour un instant, le temps de faire un bond de vingt siècles dans le passé. Vous êtes presque aux limites de l’Empire romain, dans le vicus (village) d’Orolaunum, appartenant à la cité des Trévires – dont la capitale est Augusta Treverorum, en français Trèves – qui s’inscrit à son tour dans la province de Gaule belgique, ou Gallia belgica. Des activités économiques, telles que différentes sortes d’artisanat et le commerce, y sont florissantes.
 
La Libre, Momento, Coulisses, archéologie, prévention, ArlonDifficile, pourtant, de poursuivre dans notre effort d’imagination… Autour de nous, c’est tout un concert de brouettes, de pelles, de pioches; mais contrairement à nous, nos archéologues, à même le sol, ne se laissent pas distraire par la présence d’autrui. Tous unis par une silencieuse complicité, ils sont notamment aux prises avec des trous de poteaux qu’ils doivent creuser minutieusement. Car malgré la mécanisation qui a révolutionné l’archéologie, cette activité demeure très physique, parfois pénible. Une raison de plus pour qu’autant de manœuvres peu exaltantes soient enfin récompensées par l’émotion d’une découverte. “Lors de fouilles préventives, on n’est jamais certain de trouver quelque chose d’intéressant. Ici, c’est le cas, mais pas sur d’autres chantiers, prévient notre hôte. Par contre, en archéologie programmée, ou sur des chantiers académiques, on sait ce qu’on fouille : une villa, un château… Or, ce n’est pas notre cas.”

 

Une des particularités de ce site consiste dans le fait qu’il met en lumière des habitations certes beaucoup plus modestes et moins connues que les cossues villas romaines, mais bien plus répandues à l’époque et dont, pourtant, il reste peu de traces. “Il s’agissait de maisons en bois, avec de robustes poteaux plantés dans le sol, observe M. Henrotay en montrant du doigt ces trous dans le sol où s’affairent les membres de l’équipe. Le bois a laissé des traces sur la terre, plus évidentes lorsque celle-ci est humide. Nous savons que c’était du bois car nous connaissons, sur base d’autres chantiers, de quel type de constructions il est question. D’ailleurs, s’il y avait eu des piliers en pierre, il en resterait au moins les fondations.”
 
La Libre, Momento, Coulisses, archéologie, prévention, ArlonDe ces maisons de 12 mètres de large pour 25 mètres de long, bâties au début du Ier siècle ap. J.-C. et abandonnées à la fin du IIIe siècle, le temps et l’érosion ont presque tout effacé. “Et pourtant, ce n’est pas parce qu’elles étaient en bois que ce n’étaient pas de bonnes maisons ! Elles pouvaient durer plusieurs centaines d’années. Les Gaulois étaient d’excellents menuisiers et charpentiers, et pouvaient compter sur de magnifiques forêts”, insiste notre interlocuteur. À bien y regarder, les éléments les plus marquants peuvent être facilement détectés : les caves et les latrines, c’est-à-dire les espaces excavés, ainsi que les emplacements des amphores le long des murs, le pas de la porte, un hypocauste – comprenez : un astucieux système de chauffage – et, sur la route, des traces d’ornières. Entre une maison et l’autre, on peut toujours remarquer un interstice de 60 cm qui permettait d’évacuer les eaux de pluie.
 
 
En plein avancement des travaux, notre homme fait preuve d’un esprit concret et non dépourvu d’humour. “Je ne sais pas encore dans quel ordre je vais procéder, concède-t-il, mais en archéologie, on dit que lorsqu’on ne sait pas où intervenir et qu’il y a un tas de déblais, c’est là qu’il faut creuser ! Blague à part, il est beaucoup moins coûteux de déplacer le tas de déblais d’un endroit à l’autre, au gré des parcelles à fouiller, que de payer l’évacuation par pelle mécanique, qui, elle, coûte des dizaines de milliers d’euros.”
 
La Libre, Momento, Coulisses, archéologie, prévention, ArlonDe temps à autre, un chantier de fouilles peut bien entendu réserver quelques surprises. Nous nous frayons maintenant un chemin parmi les excavations, en direction d’un atelier de potier, une découverte qui fait la fierté de notre archéologue. “Le potier travaillait et vivait dans cette maison, précise-t-il avant de porter notre attention sur le four, encore bien visible. Il y a des pots qui ont été utilisés pour la construction du four même ! Vous voyez cette assiette retournée ? Elle faisait partie de l’armature du four. Elle supportait cette dalle à trous, où le potier mettait les céramiques à cuire.” Il faut savoir que, puisque tout comme aujourd’hui le transport de marchandises avait un coût, les habitants du vicus gallo-romain d’Arlon essayaient de produire localement un maximum d’objets d’usage courant, y compris les céramiques. “À partir de 130 ap. J.-C., des ateliers s’ouvrirent à Trèves. Ici, à Arlon, au IIIe siècle, les potiers faisaient des copies des céramiques métallescentes de Trèves, tout en ne réussissant pas à égaler l’éclat de celles-ci”, raconte-t-il. Ce qui est impressionnant, c’est la quantité de céramiques orange retrouvées sur place : “Il s’agit de la céramique produite ici, à Arlon.”
 
À notre grand étonnement, les maisons qui nous entourent étaient – au moins au IIIe siècle – pourvues de fenêtres en verre. “En plus des ateliers de céramique, de foulon et de teinturier, il y avait ici des artisans qui travaillaient du bois, de l’os, mais aussi des forgerons et des artisans-verriers. Le verre était importé en blocs ou en plaques du Proche-Orient et transformé dans les ateliers. À Arlon, on fabriquait notamment du verre à vitre et peut-être de petits objets. On a retrouvé une goutte de verre avec la trace d’une pince : c’est le signe que le travail du verre avait bel et bien lieu.” Hélas, le verre étant cher et précieux, il était souvent refondu et il est très rare d’en récupérer lors de fouilles.
 
 
Itinéraire d’une découverte
En parlant d’objets retrouvés sur le site, “un motif de plus pour que les travaux évoluent vite, c’est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de gens qui rôdent sur le chantier avec des détecteurs de métaux, la nuit ou le week-end, avoue notre interlocuteur. Une surveillance discrète a été mise en place.”
 
Indépendamment de ces inconvénients, ce sont les “règles du jeu” de l’archéologie préventive elles-mêmes qui imposent un rythme de travail soutenu. “On travaille dans l’urgence, car il est important d’éviter tout conflit avec l’aménageur. Les investigations doivent être réalisées dans des délais compatibles avec le calendrier des travaux, qu’il vaut mieux ne pas retarder. En cas de conflit, tout le monde est perdant”, assure-t-il. Voici donc une autre différence fondamentale avec les fouilles programmées, qui, elles, s’étendent sur de plus longues durées.
 
 
Si le travail sur le terrain est l’essence même du métier d’archéologue, Denis Henrotay est également confronté à une série de tâches administratives : “C’est moi qui examine les demandes de permis d’urbanisme et qui prescris des interventions tels des sondages archéologiques – pour détecter la présence de vestiges dans le sous-sol qu’il faudra ensuite fouiller, si nécessaire.” Concrètement, cela se traduit par une heure de travail administratif au bureau le matin, et une heure le soir. “Si vous n’étiez pas venus ce matin, je serais au bureau maintenant”, sourit-il. Le reste de sa journée, cet “homme-orchestre” le passe sur le chantier. “Malheureusement, j’ai très peu de temps pour rédiger des articles scientifiques, auxquels j’aimerais me consacrer davantage”, regrette-t-il. Personne ne peut nier qu’il y a encore du pain sur la planche sur le terrain de fouilles. “Cette zone-là, elle est encore à décaper”, soupire-t-il en tournant son regard vers la portion toujours inexplorée de l’étendue de terre. Si la perspective d’y voir à nouveau défiler l’artillerie lourde – pelle mécanique, grutier – n’est guère réconfortante, notre archéologue sait très bien qu’il s’agit d’une étape obligée, aussi peu romantique fût-elle, si l’on veut tenter de multiplier les trouvailles. Avec des rebondissements inespérés ? “Des fours de potiers, il n’y en a quasi jamais qu’un seul. On va peut-être en trouver d’autres, ou bien des ateliers d’autres activités. J’espère aussi trouver une deuxième ligne de maisons et une route parallèle”, imagine-t-il.
 
La Libre, Momento, Coulisses, archéologie, prévention, ArlonUne pièce de monnaie à l’effigie de Néron, un pot portant l’inscription “L XVIII” (18 livres, de miel, peut-être), des ustensiles, une goutte de verre et on en passe et des meilleurs : autant d’objets restitués par notre chantier. Mais que deviennent-ils une fois les instants jubilatoires de la découverte passés ? “Quand je trouve quelque chose, par exemple une céramique, je fais une petite trace sur le sol, je plante un petit clou avec un numéro, et j’appelle des techniciens qui prendront l’objet en photo et qui le dessineront.” Le dessin, lui, permet de faire ressortir des particularités de l’objet moins visibles sur la photo (par exemple, des cassures). “Chaque céramique est ensuite conservée dans un sachet qui porte le même numéro, c’est-à-dire le numéro de l’unité stratigraphique, qui est à son tour rapporté à un fait archéologique. Un fait est, donc, un assemblage d’unités stratigraphiques. Par exemple, un mur est un fait archéologique qui se compose d’unités ”, illustre-t-il. On pourrait se demander si ces fragiles bibelots sont finalement destinés à prendre la poussière sur des étagères pendant des années. “Bien sûr que non. Une fois lavés, nettoyés et examinés, ils vont être exposés au musée archéologique d’Arlon d’ici la fin de l’année. Par contre, la route, les tracés des maisons, tout cela va être détruit.” Un soupçon d’amertume flotte dans ses mots. “Mais cela fait partie du jeu. Ce que l’on doit faire, c’est prélever un maximum d’échantillons à analyser, surtout ceux qui présentent des spécificités : je vais par exemple emporter une tuile avec des empreintes d’animaux, mais cela ne servirait à rien de les retirer toutes…”
 
Nous l’avons dit, Denis Henrotay est quelqu’un d’extrêmement pragmatique. Tout comme son métier, loin des clichés éculés et des représentations glamour à la Indiana Jones, où le vrai défi est d’effectuer un travail systématique et ô combien patient sur de vastes étendues de terrain, avec des fortunes très diverses.

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