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29/06/2014

“De temps en temps, il faut prendre le temps du plaisir”

La Libre, Momento, Tendances, Louboutin, Bruxelles, InterviewEn tant que prescripteur du désir, Christian Louboutin officiait la semaine passée en son temple de la chaussure, place du Sablon. Le dieu du talon qui donne le vertige nous parlait de son amour pour l’artefact qui fait monter le regard le long de la jambe. Un amour tout sauf désintéressé : le talon est définitivement l’expression du désir.
 
Rencontre éclairée: Aurore Vaucelle


Votre amour du talon est une fascination en fait très ancienne. Vous racontez que vous avez été confronté à l’image du soulier à talon lors d’une visite au musée des arts océaniens durant votre jeunesse.
Ce n’est pas l’amour des talons qui s’est exprimé à ce moment, mais plutôt l’amour du dessin. Et ce qu’il symbolisait. En fait, l’image qui m’a marqué représentait un talon croisé, apposé devant le musée, et le tout était barré. Cela voulait dire que c’était interdit aux talons; mais en fait ce soulier dessiné n’existait pas car il représentait un soulier des années 50 et que, moi, je voyais cela dans les années 70. Je n’avais donc aucune idée de ce que c’était qu’un escarpin des années 50. Je comprenais ce que ça signifiait mais je ne comprenais pas pourquoi on l’avait dessiné ainsi. Et alors, j’ai compris : cela voulait dire, à travers le dessin, des choses qui n’existent pas. Dessiner, c’est développer un univers mais, à moi, on ne me l’avait pas dit dans ma famille.
 
Et donc ça vous a projeté dans un certain imaginaire…
Ça m’a projeté dans l’idée qu’on pouvait dessiner tout un monde qui n’existait pas encore; ce que beaucoup de gens savaient déjà avant moi, je le concède… (rires)
 
Oui, mais vous étiez jeune et vous alliez en visite au musée pour découvrir…
Autre phénomène de rencontre avec le talon. Je me suis toujours beaucoup intéressé au cinéma et, dans les univers du music-hall et du cinéma, le rapport aux talons hauts est singulier, il propose en fait une autre démarche. C’était un élément de transmission, de séduction. Quand j’étais ado, j’adorais le flamenco, et même dans la posture du flamenco, il y a une musicalité du talon. Il exprime un rythme musical, des postures aussi. Et d’ailleurs, je suis assez capable de reconnaître, à la sonorité, la forme du soulier qui précède la vision…
 
On pourrait faire un test; ici dans la boutique mais, sur moquette, le test serait invalidé… Mais vous parlez de cinéma. Pensez-vous à des films en particulier où le talon est ce médium de transmission des sensations ? On peut penser, par exemple, à “In the Mood for Love” de Wong Kar-wai où on suit une épopée amoureuse le long des corps et où on voit saillir le mollet tendu par le talon…
Dans “In the Mood for Love”, il faut regarder les jambes descendre des escaliers. Et puis, il y a aussi ce film de Tourneur, “La féline”. Avant de voir les souliers, on voit une femme qui marche le long d’un mur dans une ville qui est assez peu exprimée… On ne comprend pas très bien où elle est. Mais on sent une zone d’ombre. Et, tout à coup, l’expression de la surprise, de la peur… tout ça arrive au même moment et est juste perçu à travers le claquement du talon sur le bitume. L’arrêt, puis on marche moins vite, et puis on court, et là c’est la panique et tout s’exprime par la démarche.
Mais on pourrait aussi parler de Marlène qui croise ses jambes dans “L’ange bleu”, ou de Marilyn qui remonte le quai en ondulant sur ses talons dans “Certains l’aiment chaud”.
Je pense aussi à François Truffaut avec Fanny Ardant… “La femme d’à côté”… Mais non, c’est “Vivement dimanche” dans lequel elle apporte de la nourriture à un homme caché dans un soupirail, homme dont elle est amoureuse. Et lui, caché, quand il entend la démarche de femme, il s’éveille. Il la regarde passer de son soupirail. On sait qu’elle est amoureuse et qu’elle est jalouse de ses femmes imaginaires qui le fascinent. Alors, elle met des ballerines pour le voir et dès qu’elle repart, elle met des talons, et alors elle sait qu’il est en train de l’entendre, de regarder sa démarche, sans savoir qui elle est. C’est un très beau dialogue amoureux à travers le maniement des jambes.
 
Vous êtes un peu fasciné par le soulier, juste un peu…
Je crois que, quand on dessine un soulier pour femme quand on est un homme, il ne peut y avoir qu’un rapport très excité par le soulier. Vous savez, je n’ai jamais voulu faire un panoramique gigantesque de mon travail, et de tout ce que peut être le soulier. Moi, le seul soulier qui m’intéresse, c’est le talon qui est un outil de transmission de désir…
 
Et alors, toutes les femmes en portent, dans tous les pays du monde ?
Je ne suis pas allé vérifier en Laponie. Mais en fait, c’est quelque chose de très universel. Et qui commence même plus tôt que prévu. Les petites filles à six ans mettent les pieds dans les souliers de leur mère, c’est très naturel, elles n’ont pas besoin pour cela d’avoir regardé des magazines féminins…
 
Ce qui est drôle, c’est que même les petits garçons mettent les pieds dans les talons hauts de leur maman…
C’est une chose tellement amusante… Et puis il y a la fascination qui opère.
 
Puisque vous fabriquez des talons un petit peu hauts, vous vous êtes donc déjà posé la question de cette marche à talons qui est un peu entravée pour les propriétaires des talons en question. Ça peut mettre en péril la démarche.
Je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites “entraver la démarche”. Je dis que cela change, modifie la démarche. Sans vraiment être un militant, je défends un principe qui est le suivant : on n’est pas toujours obligé de courir dans la vie. Dans mon premier magasin à Paris, où je vendais, les femmes me disaient souvent : “Ces chaussures sont trop hautes, je ne peux pas courir avec…” Un jour, j’ai demandé à une cliente : “Quand est-ce exactement le dernier jour où vous avez couru ?” La réponse fut évasive. “Depuis tout ce temps, vous vous empêchez de porter des talons, parce que vous pourriez un jour avoir besoin de courir”, quelle drôle d’idée. Mais pas sûr de mon coup, je suis quand même allé vérifier. Je me suis installé à la terrasse de la rue du Bouloi, dans le premier arrondissement, pour voir combien de personnes couraient. Eh bien, en fait, la seule personne que j’ai vraiment vu courir était un type en short et en tennis. Et lui, il allait courir au Jardin des Tuileries.
Un jour aussi, une femme m’a remercié pour avoir fait ces talons. Elle m’a dit que, grâce à moi, elle avait redécouvert sa rue car elle marchait différemment et redécouvrait son environnement. Je suis donc absolument pour tout ce qui ralentit la démarche. Regardez, le premier marathonien, après 42 km, il en est mort. De temps en temps, il faut prendre son temps, du temps pour le plaisir.
 
Quand on choisit de porter ces chaussures à talons que vous fabriquez, ce n’est manifestement pas pour courir, c’est pour d’autres raisons. Les femmes vous avouent-elles les raisons pour lesquelles elles portent des talons ?
Disons qu’elles n’ont rien à avouer. Car ce n’est surtout pas un crime. Ça peut être un péché mais qui a toujours à voir avec le désir; d’ailleurs, c’est pour se faire plaisir à soi. Quand je vois une femme passer ses talons, la première chose que j’observe quand elle les essaie, c’est qu’elle se met devant la glace et se regarde. Si elle se plaît, elle va se tourner et se regarder de profil et, surtout, de dos, regarder ses fesses et ses jambes. Le soulier est une partie intégrante du caractère et de l’allure une fois qu’on l’a passé au pied. Une femme doit se plaire à elle avant de plaire à d’autres.
 
Avez-vous une réflexion sur le confort ?
Je me considère comme un médecin. Ils savent des choses et n’en parlent pas. Ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas conscients des choses. Je ne m’attache qu’au désir; le reste, c’est ma propre cuisine, je n’ai pas besoin d’en parler. Et si ma préoccupation était le confort, je ne ferais pas ces souliers.
 
Et vous, vous avez toujours envie de porter des chaussures confortables ?
Vous savez, le confort, c’est comme l’utile : c’est important mais ce n’est pas plus important que l’inutile. Et si l’idée du naturalisme était ce qui primait en tout, alors il n’y aurait aucune culture, aucune subtilité. En fait, le talon, in fine, ça fait partie de la culture.
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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