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06/07/2014

Le Nouvion en plein abandon

La Libre, Momento, Vie de château, le Nouvion-en-ThièracheLe château du duc d’Aumale puis des ducs de Guise tourne à rien. La faute à un “investisseur” belge qui calcule bizarrement.

Philippe Farcy


LE NOUVION-EN-THIÉRACHE n’est pas le plus beau ni le plus grand château de France, mais comme beaucoup de ses congénères de la seconde moitié du XIXe siècle, il paye depuis longtemps un lourd tribu aux changements de goût et aux effets des évaluations esthétiques. Nous sommes devant une maison de style, sinon éclectique (elle n’allie pas plusieurs styles en un seul lieu, mais un seul, le Louis XIII), du moins néo. Or les mouvements architecturaux réinventés, revus bien après leur création, exception faite du néo-classicisme, n’ont pas la cote de nos jours. On les regarde comme des faux et c’est cela qui a justifié par exemple (et en partie) l’abandon dramatique du château de Noisy (Celles-Houyet), fleuron national belge de l’art néo-gothique.
 
Le Nouvion n’était qu’une demeure de chasse pour le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe roi des Français, et donc frère de notre première reine, qui a fait construire la demeure (et le propriétaire J.W., de nous dire que l’architecte fut l’illustre Eugène Viollet-le-Duc). Il avait hérité des terres de son oncle le duc de Condé, père du duc d’Enghien assassiné par le Premier Consul en 1804 dans les fossés de Vincennes. Aumale y vint peu. Chantilly, qu’il fit reconstruire à 80 %, lui prenait tout son temps et c’est ici qu’il puisait ses bois de charpente (107 chênes retenus en 1847, par exemple).
 
Le Nouvion fut ensuite la résidence du neveu d’Aumale, Jean, duc de Guise et c’est ici que sont nés la princesse Anne d’Orléans (devenue princesse d’Aoste) en 1906 et le prince Henri, devenu le comte de Paris, en 1908.
 
Mais l’intérêt de ce lieu, où les Orléans n’auront vécu pleinement que quelques années il y a cent ans, ce n’est pas la maison, ce sont les bois, immenses. Il y a là en plusieurs sections pas moins de 10 000 ha (une grande partie appartient à Jean, duc de Vendôme), dans une zone où l’économie industrielle est au point mort, comme chez nous, en pire. Nous sommes à moins de quarante kilomètres de Maubeuge et donc à soixante kilomètres de Mons. Le Nouvion est au milieu de nulle part. Sauf la sylviculture, tout le tissu industriel a disparu, ou presque. 
 
Le château se trouve donc dans des mains belges incroyablement indifférentes à son sort, depuis 2003. C’est à tel point que des baies sont laissées ouvertes depuis deux-trois ans (côté sud), nous disait la concierge du lieu, propriétaire d’un des deux pavillons d’accès au domaine actuel. Celui qui lui fait face (à gauche des grilles en entrant) tombe en ruine. Cette dame a acheté le pavillon de style Louis XV à la commune de Roubaix qui elle-même avait acheté le château et le petit parc au comte de Paris en 1980. Roubaix en fit un centre de délassement pour ses enfants. De 1997 à 2004, l’association “Plein Air” en prendra la direction.
 
On ne vous parle pas du parc, constitué de moins de quatre hectares et des restes d’arbres qui s’y trouvent. Et que dire du pavillon de l’Horloge, à droite du château depuis la chaussée, qui lui aussi tombe en ruine ? En face du château se trouvent, sur la droite (en tournant le dos au château), les communs et une jolie villa comme on disait vers 1860; c’est un autre petit château. Ceci est parfaitement tenu par des mains privées soucieuses du patrimoine. Sur la gauche par contre, un grand étang a été créé pour améliorer la qualité de vie d’un immense et récent camping communal.
 
Le Nouvion qui nous intéresse est donc lamentablement abandonné. C’est honteux, surtout face au symbole que représente cette demeure pour l’Histoire de France.
 
Une histoire qui ne commença pas avec le duc d’Aumale, bien sûr. Le Nouvion n’était qu’un domaine des ducs de Lorraine et duc de Guise (dans l’Aisne), cousins des rois de France et richissimes seigneurs possédant des terres stratégiques aux marches du royaume, face aux Pays-Bas du Sud où Chimay, postée en première ligne, faisait de l’ombre.
 
Les recherches récentes de Jean-Paul Meuret, parmi des dizaines d’autres sur cette famille des Guise (dont Jean d’Orléans en 1906 qui retraça tous les détenteurs du Nouvion), montrent l’importance du domaine comtal d’abord, ducal ensuite, partant de Guise où il reste un puissant donjon construit par Claude de Guise, et s’émiettant sur plusieurs départements actuels. On parle de près de quatre-vingt villages jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, de dix ou vingt châteaux (Aubenton, Rumigny, Martigny Any, Hirson, Le Nouvion, etc.), de centaines de fermes, moulins à eau et à vent, viviers (dont les 180 ha de celui d’Oisy), forges, fours à verre, de milliers d’hectares de culture et plus encore de forêts.
 
Le château, construit en briques et pierre blanche, est assez simple en termes de structure. D’abord, s’il est proche de la chaussée, il lui tourne le dos, malgré la présence d’un bel escalier. La façade principale, en U, est de l’autre côté, orientée vers les forêts bien sûr. La maison monte sur deux niveaux égaux posés sur de hauts soubassements de caves. Les toitures sont en bâtière sur la partie centrale et en pavillon aux angles et avancées; elles sont ornées de nombreuses lucarnes. On compte neuf travées côté voirie, avec les extérieures faisant office de fausses tours d’angle. Les flancs sont ouverts par cinq travées. La façade côté parc possède un avant-corps central et des ailes de retour longues de trois travées. Ce qui signifie que le château est peu profond.
 
On ne visite pas. Le désastre en cours se voit de la rue, sans peine.
 
 
Ph.: Ph. Fy.

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