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31/07/2014

Mystràs, la mystique

Dominant la vallée de la rivière Eurotas, la “merveille de la Morée” se découvre au hasard de chemins tortueux comme l’ultime sanctuaire de la civilisation byzantine : une sorte de dernier refuge.

Pèlerinage
Mikhaïl Koumakis, au cœur de la Laconie14_27_39_805447835_MYSTRAS_(29).jpg


CET ÉTÉ, VOUS RÊVEZ DE LA MER, mais aussi de montagnes qui longent de près les flots, de pinèdes, d’oliveraies sur des pentes vallonnées, de paysages sauvages. Vous entendez déjà le chant des cigales et vous reniflez au détour des chemins en fleurs des senteurs anisées. Vous pensez à la Grèce.

Vous rêvez aussi d’une région circonscrite marquée par l’Histoire, où l’on rencontre émerveillé les vestiges d’un passé grandiose, où chaque pierre a son histoire à raconter. Les antiques sanctuaires d’Epidaure, d’Argos, de Mycènes ou encore d’Olympie, lieu où se tenaient les jeux millénaires, sont tous concentrés ici. Accroché par son bras naturel, l’isthme de Corinthe, une paume ouverte se déploie étendant ses doigts, ses péninsules, vers la Grande Bleue. C’est l’accueillant Péloponnèse qui vous tend sa main.

Vous rêvez d’un lieu hors du commun qui vous grandira, qui vous transformera, d’un vrai cheminement spirituel. Vous êtes au cœur de la Laconie, juste à 5 kilomètres à l’ouest de Sparte. Perchée sur son roc, Mystràs, bombardée tout l’été durant par le soleil caniculaire, semble à l’épreuve du temps. Et chaque année, les broussailles se revigorent sur cette colline fleurie au printemps d’anémones. Pourtant la cité, elle, est en ruines. Elle ne reflète plus qu’une infime partie de sa splendeur passée. Seul demeure un ensemble saisissant niché dans un paysage d’une grande beauté.

La citadelle a été construite en amphithéâtre sur le versant de deux rochers, le plus élevé toisant l’autre du haut de ses 620 mètres. Plusieurs éminents voyageurs philhellènes, dont Cyriaque d’Ancône qui y fit étape dès 1447, auront tôt fait de la confondre avec la Sparte glorieuse de Lycurgue et de Léonidas, déplorant que la cité antique se soit éteinte pour laisser place à la “Sparte du Moyen Âge”. Une confusion qui brouillera plusieurs siècles durant la vision de nombreux voyageurs occidentaux croyant reconnaître dans les lignes de ses monuments ceux de la Sparte antique.

L’hypothèse la plus accréditée, aujourd’hui, reste qu’elle ne fut ni fondée par les Spartiates, ni par les anciens Grecs, ni même plus tard par les Byzantins, mais par un énigmatique prince franc. C’est sur cette tour de garde en contrebas du mont Taygète que, en 1248, Guillaume II de Villehardouin décida le premier d’édifier une forteresse pour surveiller ses possessions à Lacédémone et les prémunir des tribus slaves présentes dans le voisinage.

Les ravages de la IVe Croisade sont passés par là. Une kyrielle de complots menés à l’encontre du Basileus, l’empereur byzantin, avait divisé profondément la chrétienté. Une expédition qui avait pour but originel la conquête de l’Egypte fut complètement détournée de sa cause, aboutissant en 1204 à la prise de Constantinople par les chevaliers croisés et la fondation éphémère d’un Empire latin en Orient. Une ère de joug que les Grecs qualifieront rétrospectivement de “francocratie”.

Plusieurs territoires dépecés aux Byzantins dont l’Achaïe, nom donné au Péloponnèse durant la période médiévale en référence à la Grèce soumise à Rome, furent alors redistribués entre plusieurs suzerains latins. Héritier du fief de son frère mort en 1246, Guillaume II étendit alors la suzeraineté franque vers l’est de la péninsule – Mystràs devenant le cœur même de sa principauté. Aujourd’hui encore, bien que maintes fois remaniée par les Byzantins puis par les Turcs, l’architecture de sa double enceinte conserve des traces de ce passé franc. Seules deux portes permettent l’accès à la ville haute : la porte de Monemvassia et la porte de Nauplie. Le Villehardouin ne profitera pourtant pas longtemps de son “troisième et plus beau château"; prisonnier à la suite d’une bataille, il dut le céder à Michel VIII Paléologue en échange de sa liberté.

Commence alors pour Mystràs, sous l’impulsion des gouverneurs byzantins à nouveau maîtres de la région, un nouvel essor. Jusqu’en 1460, les despotes et les aristocrates y édifieront leurs palais. Ce qu’il reste de la deuxième et dernière capitale de l’empire byzantin témoigne surtout de cette prospérité. Elle restera encore florissante sous les dominations ottomane et vénitienne, grâce à son importante industrie de la soie, sa production d’huile, de vin, de citrons et de tabac qu’elle exportera en Europe occidentale.

C’est aussi au sein de cette Florence de l’Orient, vivier culturel, artistique et religieux, que se développera l’école néoplatonicienne animée par Pléthon ou encore son disciple Jean Bessarion. Parmi leurs idées novatrices, ils prônèrent en vain l’avènement d’une cité idéale où de plus justes équilibres de pouvoir seraient respectés, proposant notamment de restreindre l’autorité de l’aristocratie et des grandes communautés monastiques pour renforcer au sommet le pouvoir du despote et de la bourgeoisie urbaine à la base : “ni les plus riches, ni les plus pauvres”.

Leur utopie fut sans doute inspirée par l’organisation sociale en paliers de leur propre cité. Elle se découvre d’abord par la ville basse où le monastère de la Peribleptos révèle ses mystères, puis en remontant vers le couvent de la Pantanassa juché dans les hauteurs près de la deuxième enceinte, qui occupe le centre géographique de la ville, si bien qu’il est visible de partout.

Aujourd’hui, à l’exception d’une poignée de religieuses, le site, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, est presque désert. Serties sous la végétation, se dévoilent les innombrables chapelles votives qui jalonnent le quadrillage de rues, les coupoles cruciformes des églises ornées de magnifiques fresques  : tout ici respire la spiritualité et la tranquillité profonde du lieu. Car se rendre à Mystràs, c’est avant tout accomplir un pèlerinage.

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