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23/08/2014

Le plaisir a disparu au profit du bien-être

La Libre, Momento, Tendances, Chantal Thomass, lingerie, entretienUne frange franche et rectiligne surligne un regard fardé. Chantal Thomass n’est plus à présenter. Avec simplicité, Madame lingerie fine prend le temps de répondre à quelques petites problématiques de société.
Le monde d’aujourd’hui se lit aussi en regardant un tiroir de lingerie de fille.
 
Rencontre: Aurore Vaucelle


DANS LE BOUDOIR ROSE ET NOIR de la boutique du Palais royal, Chantal Thomass, confortablement installée dans un cabriolet (ou fauteuil crapaud, comme on préfère) tout ce qu’il y a de plus coquet, fait un tour du propriétaire. Elle a commencé à faire de la lingerie dans les années 70, alors qu’en matière de soutifs et de jarretelles, les féministes des sixties avaient plutôt institué la politique de la terre brûlée. “À mon époque, les filles qui avaient des petits seins ne portaient pas de soutien-gorge, ça ne servait à rien.” Mais quelle ne fut pas sa surprise de découvrir l’intérêt manifeste des filles de son époque pour ces dentelles de l’intimité que Chantal avait sorties du grenier de l’histoire de la mode.
 
Lingerie et rapports amoureux
 
En remettant au goût du jour la lingerie, vous avez intégré un peu de sensualité dans l’espace de l’invisible.
Je considère que, même si cela ne se voit pas, on se sent mieux avec une belle lingerie. On ne met pas le même soutien-gorge sous un pull moulant ou avec une chemise ouverte. La lingerie entre dans l’intimité des femmes, car c’est quelque chose qu’on porte pour soi. C’est un plaisir personnel.
 
Vous vous faites aussi grande ordonnatrice des rapports amoureux en tant que créatrice de lingerie sexy ?
Je suis connue par les femmes mais aussi par les hommes. Figurez-vous que la semaine passée, j’étais à un dîner officiel aux Invalides. J’étais assise à côté d’un général 5 étoiles, un monsieur de 65 ans, respectable, eh bien voilà qu’il me dit  : “Ce que vous faites est magnifique. J’en achète souvent à ma femme.”
 
La lingerie, et son rapport au corps
 
Est-ce que le rapport au corps a changé depuis que vous êtes dans le métier ? On pense à l’épidémie du Sida qui a changé les rapports des corps entre eux dans les années 80.
Maintenant il se passe autre chose, la pudeur n’a pas le vent en poupe par exemple…
Les jeunes filles et les rédactrices de mode, il y a 30 ans, étaient féministes car elles avaient l’âge de l’être. Et donc elles repoussaient la lingerie. Mais désormais c’est différent. Par exemple, pour les copains de mon fils (NdlR, il a environ 26 ans), c’est naturel d’acheter de la lingerie à leur petite amie, ce n’est pas du tout vulgaire. Il y a quelques années, quand un homme entrait dans une boutique, il entrait à pas de loup, et surtout c’était plus souvent pour sa maîtresse que pour sa femme.
Maintenant, on voit les petits couples qui, en poussant la poussette, viennent acheter de la lingerie. C’est une séduction pour les femmes que les hommes ont compris.
Alors que, paradoxalement, la pudeur a gagné les plages. On ne se met plus seins nus sur la plage; de ce point de vue-là, on a reculé par rapport aux années septante…
 
La lingerie subit la mondialisation ?
 
L’attitude des femmes par rapport à leur sex-appeal est-elle la même partout ? La lingerie est culturelle, on imagine.
En effet. Le pigeonnant par exemple, on n’en vend pas beaucoup ici mais énormément aux femmes russes. Les femmes russes adorent la lingerie, elles sont très sophistiquées dans leurs goûts. Elles jouent de tous leurs atouts…
 
On peut les comprendre. Il y a désormais beaucoup moins d’hommes que de femmes en Russie, au vu du ravage de l’alcoolisme (NdlR, 25 % des hommes sont alcooliques selon le documentaire “Les dessous de la lingerie”, 2014). Et pour le reste du monde alors ? Quid du rapport aux dessous ?
L’Asie réagit de manière très différente à la lingerie. Est-ce parce que le costume traditionnel a tendance à resserrer la silhouette, c’est le cas du kimono au Japon.
En Chine, le marché de la lingerie est compliqué mais c’est parce que c’est un luxe qui ne se voit pas. On en est encore à acheter ce qu’on peut montrer qu’on s’est payé. Par contre, en Amérique du Sud, elles ont ce culte du corps, elles sont très lingerie et très “fesses” si je puis dire mais bon… Chez nous, en Europe, les fesses sont problématiques. Les fesses européennes sont moins bien que les fesses sud-américaines… Heu… (rires). Comment dire ? On a des fesses qui vieillissent mal. Sauf si on fait du sport (sourire). Et puis c’est plus dur de tricher avec une fesse qu’avec un sein, c’est plus difficile à remonter, si je puis me permettre.
 
Lingerie en contre-plongée : la culotte
 
Justement, pendant très longtemps, on s’est surtout préoccupé du haut du corps. On ne portait même rien en dessous. Et puis, la culotte apparaît au XVIII-XIXe, dans sa forme hygiéniste d’abord. Aujourd’hui, ce ne serait même pas possible de dire qu’on ne porte pas de culotte, ce serait le comble de la transgression.
La culotte a en effet correspondu au moment du développement de l’hygiène. C’est aussi le moment où les voyages se développent et c’est bientôt le début du sport. Et puis, non négligeable, aussi, au début du XXe siècle, les robes ont raccourci, donc on passe quelque chose en dessous.
 
Et alors, maintenant, c’est encore différent. On se rappelle de la période où les femmes montraient leurs strings sous leurs jeans…
C’était monstrueux quand même. Mais bon, voyez, depuis quelques saisons, la haute culotte a fait son retour. Avant le string, il y a eu le tanga, et avant lui, le brésilien échancré. Mais, de fait, le string a été une révolution qui est arrivée en même temps que le pantalon taille basse. On ne voyait que cela. (NdlR, c’est aussi l’époque où, chez Gucci, Tom Ford faisait les pantalons les plus taille basse que la Terre ait jamais portés, et qui nécessitaient presque d’être épilée.) On dit désormais que le string est fini. Ce qui est tout à fait faux. On vend toujours autant de strings, mais on ne les montre plus.
 
Lingerie et transgression
 
Qu’est ce qui est transgressif à notre époque ?
Parler de lingerie comme on est en train de le faire n’a plus rien de choquant. Surtout après le succès à découvert de “Fifty Shades of Grey” – c’est assez mal écrit mais assez bien fait pour qu’on ait envie de continuer. Je l’ai lu car, au bureau, toutes les filles en parlaient au déjeuner, je ne voulais pas mourir idiote. Au final, c’est un conte de fées avec quelques moments chauds.
 
Ce succès, ça voudrait dire qu’on est blasé du corps ?
Non, je ne pense pas. La littérature érotique a toujours existé mais on n’en parlait pas; surtout, ça ne se disait pas. C’est nouveau de pouvoir parler de cul avec des collègues de bureau.
 
Y a-t-il un relâchement des codes ?
Je ne pense pas. C’est du voyeurisme plutôt. On regarde mais on ne va pas faire la même chose.
 
Est-ce qu’on est dans une période où les gens sont frustrés ? Car dans ce boudoir qu’est votre boutique, vous êtes une observatrice des désirs potentiels ?
L’ambiance n’est pas à la joie socialement, certes. Et il y a peut-être plus de sérieux dans les relations amoureuses chez les jeunes. Je les trouve calmes, ces jeunes gens, par rapport à ma génération je veux dire. Ils vivent des histoires par lecture et films et Facebook interposés. Ils cherchent des vies calmes. Les femmes allaitent. C’est la réaction à la génération précédente.
Le retour de l’aspect maternel, ce n’est pas anodin. On était la génération où on cherchait à s’éclater, au travail, dans nos soirées… Maintenant, ce qui compte c’est d’être bien. Le bien-être.
 
Si on reprend ce que vous venez de dire, on a l’impression d’être passé du plaisir au bien-être. Est-ce que le désir est un peu en panne ?
Mais même la mode, le prêt-à-porter actuel ne joue pas sur l’idée du désir.
 
Chantal et les féministes
 
Quel rapport avez-vous eu durant votre carrière avec les féministes ? Vous en ont-elles voulu de vouloir parer la femme de manière sexy ?
Début des années 2000, elles m’ont eu dans le collimateur. C’était à l’époque des vitrines aux Galeries Lafayette (NdlR , Chantal Thomass avait habillé des mannequins en chair et en os, que l’on pouvait voir dans les vitrines des Galeries Lafayette). C’est le seul moment où elles m’ont embêtée, les féministes. Depuis, elles ont compris que ce que je faisais, je ne le faisais pas contre les femmes mais pour les femmes.
 
 
Ph.: Robert Deyrail/Gamma rapho pareeerica/flickr/cc 

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