Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

31/08/2014

Après un accident nucléaire, on vivrait en pyjama, non ?

La Libre, Momento, Tendances, garde-robe, décryptage, Nelly Kaprièlian, Greta GarboNelly Kaprièlian est journaliste aux “Inrocks”. Elle assiste, en décembre 2012, à la vente aux enchères du vestiaire de Greta Garbo, à L.A.
À travers le récit intime de l’achat d’un manteau sanguin, elle interroge le vêtement qui nous enveloppe. Une véritable analyse sous le manteau.
Et parle d’amour, de frivolité...  

Papotage à bâtons rompus: Aurore Vaucelle


Après avoir assisté à cette vente aux enchères du vestiaire de Garbo, avez-vous pu déterminer pourquoi Greta Garbo avait acheté autant de robes dans lesquelles elle n’était pas apparue ?

Elle se mettait en scène mentalement dans un corps dont elle rêvait, la femme féminine à part entière.

 

Se cherchait-elle ou avait-elle décidé, à travers son vestiaire, qu’elle serait une femme multiple  ?

Sa garde-robe prouve qu’elle était multiple et en tout cas double. Elle voulait depuis très petite être actrice et elle y est parvenue outre mesure; elle était sous le regard des autres, adorait être prise en photo. Elle voulait être vue d’une certaine façon. Et de l’autre côté, quand elle en avait fini avec ses séances photo avec la MGM, elle n’aimait pas les photos, les journalistes, elle n’aimait pas les apparitions publiques. Elle est tombée amoureuse d’hommes mais a eu des liaisons avec les femmes. Elle est devenue icône du glamour. Mais habillée de manière masculine.

 

Elle est toujours dans le paradoxe et la dualité identitaire ?

D’autant qu’au cinéma, elle a joué des rôles d’agent double. Et il paraît aussi qu’elle a accepté du MI5 une mission qui consistait à espionner un riche industriel suédois qui lui faisait du gringue pour comprendre ses liens avec les nazis. Il y a toujours, quand on évoque Garbo, une division entre l’ombre et la lumière, la mondanité et la solitude, la féminité et la masculinité. Mais elle est les deux à la fois. Les foules avaient capté cette hybridité, on l’appelait “le Sphinx”. Donc il y a eu cette perception inconsciente des masses, qui a fait d’elle un mythe et qui l’a rendue indéchiffrable.

On est dans une société où il est plus facile d’être réductible à une seule identité, un seul positionnement sexuel. Alors évidemment, dans sa dualité, Garbo était aussi attirante que repoussante.

 

“Le problème, c’est que les hommes vont au lit avec Rita Hayworth mais se réveillent avec moi”, se plaignait Rita Hayworth. “John Gilbert était amoureux de Garbo, pas de moi”, disait Garbo. Ces deux femmes posent une question forte : si l’on n’est pas ce que notre image renvoie, alors qui est-on ? Le vêtement, la parure, est-il une enveloppe vide ou une définition de soi  ?

En partant de la garde-robe de Garbo, je voulais interroger le vêtement qui est quelque chose de très dénigré, même si la mode est absolument présente partout. En faisant du vêtement un objet romanesque, qui pourtant était le moins noble possible, de quoi on se rend compte ? Que ce n’est ni superficiel ni si frivole mais que le vêtement pose des questions identitaires, politiques et métaphysiques, disons-le ! Comment, en changeant de peau/de vêtement, on peut se donner l’illusion de renaître ? Comment la société nous asservit par le vêtement ? Comment les limites qu’impose une société passent par le vêtement ? Car, normalement, on est censé être complètement libres mais les conventions continuent à se lire à travers nos apparences.

 

Qu’est-ce que le vêtement raconte de nous ?

Il peut avoir plusieurs rôles, c’est la seconde peau dont on se pare pour se représenter au monde. Il dit de quelle façon on va désirer, inconsciemment ou consciemment, se donner à voir. Et toutes les vérités sont possibles. Oscar Wilde portait des vestons et refusait de mettre la redingote que l’époque victorienne mettait à la mode ; c’est une façon de dire, par son apparence, “je suis un individu libre et je m’oppose à la doxa de mon temps – ce qui attire l’attention sur lui et finit par l’exclure. Le vêtement du travesti sert à nier une identité idéologique. Il affiche une identité psychique, en contradiction avec son sexe.

En fait, le vêtement comme artifice est une manière de se magnifier, de mentir sur soi. Mais en mentant sur ce qu’on est socialement ou biologiquement (le travesti ou Wilde), on dit la vérité sur son désir. “Mon corps et ma classe sociale ne correspondent pas à mon être intérieur. Je vais me représenter comme la vérité de mon être intérieur, à travers les vêtements.”

 

Le vêtement ne fonctionne que dans l’altérité, dans le regard de l’Autre ?

Il est vrai que s’il y avait un accident nucléaire, je ne sais pas si je ferais un effort pour m’habiller. Peut-être que je vivrais en pyjama  ? Le vêtement peut être visible ou invisible. Harry Potter, lui, il a même une cape d’invisibilité.

Vous savez, j’ai abordé deux histoires amoureuses avec des hommes fétichistes, ils avaient l’image d’une femme en tête, et il fallait que je m’y conforme pour être aimée, pour que l’amour dure. Pour que je m’inscrive dans leur vie. Il y a avait cette condition qui était une sorte de contrôle sur le corps d’une femme.

 

On dit le vêtement frivole…

C’est une erreur… Regardez comme l’apparence des êtres a évolué avec les évolutions sociétales. Et les dictatures s’en prennent toujours à l’apparence. Aujourd’hui, le jean, qui est si omniprésent, est-ce que ça n’est pas un biais très soft pour uniformer tout le monde ? Où est le goût personnel ? Où est l’esprit critique ? Ce qui m’étonne, c’est que tout le monde s’habille de la même manière. Et dès que l’on s’habille différemment, on est taxé d’excentrique et donc excentré. Et exclu au final.

 

Même quand on ne porte pas un uniforme tel quel, on se rend compte que ce que l’on porte est très codifié.

Et très conforme. On porte des choses qui doivent être validées par la société surtout. Pour ne pas la déranger.

 

Le vestiaire est une définition de soi ou une contre définition ?

Les deux. À chaque fois, ça dit quelque chose de nous-même. Et encore, ça veut dire quoi être nous-même ? Montrer qu’au fond on n’est pas univoque, on est multiple. Au fil de l’écriture, je me suis rendu compte que mon texte devenait un manifeste au droit à être plusieurs, irréductible. Et pas réductible à une seule identité.

 

La multiplicité de ce qu’on peut être, c’est difficile à faire comprendre à l’extérieur. Vous parlez du fantamse, le fantasme n’est qu’une image fabriquée par l’éxtérieur ?

Le fantasme s’accommode mal de la complexité, en fait. Si le regard de l’autre devient une loi absolue, s’il devient conditionnel et non pas inconditionnel, alors ça veut dire que l’amour est limité. Par le biais des vêtements, je voulais écrire aussi sur l’amour aujourd’hui. Sur le sentiment romantique. Qui serait apparemment pur, etc. On tombe amoureux, c’est comme avoir la grippe, on est prêt apparemment à tout, mais dans ce domaine-là, on se heurte à des limites réductrices.

Dans l’amour, il y a un enjeu social. La chimie amoureuse est composée de particules sociales et obsessionnelles. L’amour est très conditionné… C’est pas de la poésie. La surprise, c’est qu’on a cru longtemps que les gens étaient libres; mais la liberté est extrêmement factice en matière de composition de couple.

 

Le fantasme, en fait, c’est un peu un tue-l’amour car on ne vous voit pas en-dehors de l’enveloppe extérieure. Vous rappelez l’histoire de “Vertigo” de Hitchcock. Dans “Vertigo”, Scottie, qui a perdu l’amour de sa vie, Madeleine, trouve son sosie en Judy et cherche à faire de Judy son souvenir perdu de Madeleine...

Le fantasme de l’autre asséné à ce point est une façon de nier l’autre. L’autre n’existe pas, c’est un concept ou un objet.

 

Pourquoi s’achète-t-on des vêtements ?

Parce qu’on les a vus sur quelqu’un d’autre et qu’on veut avoir sa vie. C’est le processus d’identification. On peut vouloir acheter la même robe qu’une rivale pour prendre sa place, c’est une façon de prendre sa place… Ou de la dépecer. Vous le voyez, ce n’est pas juste joli et mignon, le vêtement, ça peut être violent. En tout cas, on achète un vêtement pour se mettre en scène mentalement. Le vêtement peut donner l’illusion d’avoir un statut. Karl Lagerfeld disait à propos du fameux sac matelassé Chanel : “Le sac Chanel, c’est ce qui donne à une femme l’impression d’accéder à une vie que très peu de gens peuvent avoir.”

 

Le vêtement, la mode sont souvent taxés de superficialité. Et en même temps, vous dites, et c’est très fort, “la frivolité est une manière de masquer l’angoisse”.

On confond frivole et superficiel. La frivolité est une légèreté et une fantaisie. La superficialité, c’est de ne jamais voir de façon profonde. La frivolité, ce n’est pas être désinvolte, ce n’est pas traiter l’autre à la légère. La frivolité est une légèreté qui ne pèse pas. Et je pense que la fantaisie, ça sauve beaucoup. Très souvent en fait, on est frivole parce qu’on est trop grave.

En fait, la vie n’est pas une succession de grands événements, la vie est une suite de présents qui peuvent être décevants et ordinaires. Et la frivolité permet d’en faire un peu de poésie. Plus on est conscient du monde dans lequel on vit, plus il est important de pouvoir être frivole.

 

 

 

Ph.: Reporters/Everett

Les commentaires sont fermés.