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07/09/2014

Suarlée, un abandon qui mène où ?

la libre,momento,vie de château,suarlée,abandonCela fait près de dix ans que ce château de 1754 n’est plus habité et que le domaine ne ressemble plus à rien. Quelle misère.
 
Philippe Farcy


HENRI DE RADIGUÈS, QUI ÉTAIT le secrétaire de la Société archéologique de Namur, a passé une bonne partie de son temps à fouiller dans les archives de sa ville pour connaître les différents propriétaires des seigneuries de l’ancien Comté de Namur. Cela nous donna un livre de près de 500 pages qui sert encore de référence aujourd’hui. Suarlée, près de Temploux, fait partie de ces villages qui possédaient plusieurs domaines dotés de droits sous l’Ancien Régime. La seigneurie de la Bouverie, située plus près de l’église, était la seconde maison patricienne du village; mais Radiguès n’en parle pas. On y reviendra bientôt.
 
Suarlée, à en croire cet auteur, était dotée de tous les pouvoirs seigneuriaux et ceux-ci s’étendaient sur le village, le Hussière et la cense de Monrival. Le seigneur nommait mayeur et échevins, percevait les amendes, pouvait confisquer des biens et recevait des sortes d’impôts à la Noël. Quatre sols étaient dus pour chaque famille; deux sols étaient payés par les veuves. Les bourgeois payaient bien plus encore, soit 6 florins pour les gens natifs du cru ou du comté; ils en payaient 12 s’ils étaient originaires des Pays-Bas du sud et 18 s’ils étaient étrangers, liégeois par exemple. 
 
Voilà qui justifiait un prix lors d’une cession. Or, la première connue remonte à 1672, quand Suarlée fut vendue 2800 florins, par qui ?, à Jeanne Badot, veuve mais remariée à Gilles le Brun. Gilles eut une fille, peut-être issue de ce mariage avec la Jeanne, car cette fille releva la seigneurie en 1684 déjà. Mariée à Philippe-François Moniot, la dite fille prénommée Marie-Jeanne, vendit le bien le 23 mars 1699 à Nicolas-François de Ponty, issu d’une illustre famille possédante, au Comté de Namur et qui avait en mains la seigneurie de Pontillas, toujours dans leur descendance d’ailleurs. Les Ponty détenaient également Hulplanche près de Rhisnes. Trois Ponty plus tard, nous étions à la Révolution française et Suarlée finit cette tranche de vie dans le portefeuille du deuxième baron de Ponty, Philippe-François, qui fut grand mayeur de Namur. Radiguès n’en dira pas plus. Alors il faut filer dans les recherches de Cécile Douxchamps-Lefèvre pour connaître la suite. 
 
On apprend alors sous cette nouvelle plume que le baron avait épousé Marie de Marotte de Montigny, ce qui créait des liens avec Longchamps et Hanret. Leurs armes figurent toujours au fronton du château, dit Mme Douxchamps, qui pour le coup se trompe. Au fronton, daté de 1754, on trouve les armes Ponty accolées pour Henry-Joseph et son épouse Marie-Françoise, qui était sa cousine. Le deuxième baron fut encore maire de son village sous le régime français, de 1808 à 1814. Conseiller communal de Namur, il résidait chez les Marotte sur la place du marché Saint-Rémy. Philippe-François s’en alla au ciel le 9 mars 1824. Son fils Philippe-Louis reprit les biens du père. Il avait épousé Henriette Desmanet de Biesme, dont la famille d’hommes d’affaires montait en puissance et devint furieusement riche sous Léopold II. Madame vivait toujours au château en 1846. 
 
C’est ici que l’on maria le 6 septembre 1839 Rose de Ponty à Alphonse de Zualart. Les Zualart semblent conserver Suarlée jusqu’en 1937. À ce moment, le domaine fut acquis par le comte René Visart de Bocarmé qui y installa un élevage de chevaux. Visart y trouvait de la commodité car l’espace ne manquait pas et que sa parentèle détenait le très sympathique château du Boquet à Temploux. Après la mort du comte René, survenue ici le 2 avril 1964, la famille vendit le bien. Les acheteurs en firent un centre de vacances pour jeunes gens avant qu’il ne devienne un camping et qu’une partie du parc, en allant vers l’aérodrome de Temploux, ne soit un peu lotie quand le reste, tel qu’on le voit encore présentement, ne soit divisé en allées pour les caravanes.
 
Le château que nous avons visité il y a quatre ou cinq ans est dans un état piteux, mais les toitures sont bonnes et l’intérieur ne menace pas ruine.
 
Il faudrait qu’une nouvelle vente intervienne pour qu’une personne éclairée et de goût rende à cette belle demeure son éclat d’antan. Suarlée possède en effet des charmes évidents et son style Louis XV, ordonné mais agrémenté de fantaisies architecturales et décoratives, sont d’un grand intérêt. En même temps, c’est un château bizarre dans le sens où il est placé près de la voirie, même si on est en dehors du village. De plus, il est posé sur une butte et cela obligea les édificateurs à mettre tous leurs efforts sur la façade nord, montant sur deux niveaux sous une toiture mansardée. La maison ne compte que sept travées et, au nord, les trois travées centrales sont en large avancée. La toiture à trois pans, au centre, couvre un fronton arrondi qui abrite les deux blasons Ponty. Les piliers à refends de pierre bleue scandent les travées. Tout cela est élégant et léger mais il manque les volets, visibles sur une carte postale de 14-18. Nous parlions d’une butte; elle se rend visible quand on se trouve dans la cour de la grande ferme en contrebas du château. Ce dernier a accès à la basse-cour, doublement bien nommée, par un demi-étage de baies à arc surbaissé et par une porte centrale à deux vantaux. Mais la porte est basse et ne sert qu’au personnel. Au-dessus, chose rare, le mur est aveugle. Le rez n’est donc illuminé que par deux fois trois baies, placées de côté. Mais pourquoi ce vide central ? On aurait voulu un escalier comme on en voit un au château de Villers-aux-Tours près d’Anthisnes  ? Quant au second étage, il aligne neuf travées.
 
Remarquons encore que le corps central du château s’appuie sur deux ailes de communs à arcades en plein cintre terminées par deux édicules dont le plus proche de la chaussée est encore habité. À l’est, on trouve un édifice isolé qui date du milieu du XIXe siècle. La ferme date elle aussi du XIXe siècle en son état actuel. On ne visite pas mais tout se voit sans peine (sauf pour les yeux) de la rue.
 
 
Ph.: Ph. Fy.

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