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13/09/2014

Du malheur d’être née femme

la libre,momento,autoportrait,anne tonglet,féministeAnne Tonglet se bat depuis de nombreuses années pour que les droits des femmes soient respectés. Elle est notamment active au Conseil des femmes francophones. Le procès de son viol, dans les années 70, a permis de faire avancer la justice sur le sujet.


ANNE TONGLET EN 6 DATES

Le 2 octobre 1949 : année de ma naissance au Congo, dans le Kasaï, à Kabinda. Ma mère a été obligée d’accoucher dans la douleur ainsi que l’exigeaient certains médecins de l’époque. J’ai été heureuse dans ces espaces magnifiques, hors du temps et de la dite civilisation. Je me suis abreuvée de la lumière fauve de la savane africaine…
Simone de Beauvoir publie “Le Deuxième sexe” qui fait scandale.
 
Le 21 août 1974 : vacances sous tente dans les calanques de Marseille : ma vie et celle de ma compagne ont basculé et sombré dans l’horreur. Viol collectif durant plus de 5 heures. Traumatisées, hagardes, brisées, nous portons plainte, au petit matin, à la gendarmerie.
 
Octobre 1975 : ma rencontre avec Gisèle Halimi lors d’une conférence sur la dépénalisation de l’avortement. Je lui remets une lettre avec le récit du viol. Elle accepte de nous rencontrer à Paris, avec l’Association “Choisir, la cause des femmes”… Elle sera notre avocate. Un long compagnonnage solidaire et chaleureux qui aboutira au procès aux Assises d’Aix-en-Provence en 1978. Le viol est un crime.
 
1976 : nous participons, à Bruxelles, au “Tribunal international des crimes contre les femmes” et nous témoignons devant des milliers de femmes de tous les pays. Nous lançons un appel à la solidarité.
 
Avril 2002 : à Toulouse, lors d’un colloque lesbien international, rencontre éclair avec Michèle Causse, auteure prolifique, lesbienne engagée, poétesse. Elle a notamment écrit “Contre le sexage” (Balland, 2000), véritable anthologie linguistique, critique, inventive et humoristique. 
Elle a décidé de sa mort par euthanasie en juillet 2010, le jour de sa “naissance”, qu’elle a nommée sa “dénaissance”…
 
Avril 2014 : lors d’un colloque organisé par le CFFB et l’Université des Femmes, rencontre avec la Dr Muriel Salmona, auteure de l’excellent ouvrage : “Le livre noir des violences contre les femmes”, une révélation salvatrice.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Aujourd'hui, dans le monde, les droits des femmes reculent. Nous devons rester vigilantes, solidaires et combatives. C’est un projet fondamental pour une société apaisée, juste et humaniste.
Parce que, dès la naissance, nous sommes “le deuxième sexe”, assignées à l’industrie mondialisée du sexe et de la reproduction qui fournit main-d’œuvre, prostitution et chair à canon.
Parce que, même dans le “cocon familial”, nous n’échappons pas à la brutalité et aux violences sexuelles.
Parce que nous sommes, à compétence égale, sous-payées, sous-estimées et exploitées.
Parce que des coutumes religieuses ou non, patriarcales et misogynes, saccagent notre corps et notre visibilité (excisions, burqas, mariages forcés, lapidations…).
Parce que le monde, l’espace privé et public appartiennent à la gent masculine, nous exigeons l’égalité, la justice et l’équilibre dans la répartition des responsabilités qui incombent essentiellement aux hommes et qui conduisent, aujourd’hui, plus que jamais, au chaos, à la guerre, au malheur !
Et pourtant… nous sommes 52 % de femmes sur terre, la majorité !
Les droits des femmes, le féminisme, une question urgente de vie ou de mort !
 
 
TROIS FILMS
 
“La Cioccara” (Vittorio de Sica, 1960)
J’ai vu ce film en 1968, à 17 ans. C’est l’histoire du viol d’une mère et sa fille, cachées pendant la guerre, et traquées par des “libérateurs”, en 1944, en Italie. Ce film m’a profondément choquée et révoltée.
 
 
“Aimée et Jaguar” (1999, d’après le livre biographique d’Erica Fischer)
Deux femmes s’aiment pendant la guerre 40-45 en Allemagne. L’une est juive et résistante, l’autre est mariée à un SS, elle a quatre enfants en bas âge. Elle quitte son mari. La première disparaîtra, la seconde écrira leur histoire. La solidarité entre ces deux femmes m’a beaucoup émue.
 
 
“Hannah Arendt” (Margarett von Trotta, 2013)
Cette femme philosophe a été oubliée, niée et redécouverte dans les années 70 par Françoise Collin, philosophe belge, féministe. Hannah Arendt propose une réflexion brillante sur le “politique, le rôle du mensonge et les techniques d’intoxications, de propagandes, la notion de la violence d’État et de la contestation (désobéissance civile).”
 
 
TROIS LIVRES
 
“Femmes, race et classe”, d’Angela Davis (Éditions des Femmes, 1981)
Docteure en philosophie, élève d’Herbert Marcuse, Angela Davis explore les liens idéologiques entre le pouvoir esclavagiste, le système des classes et la suprématie masculine. Grande figure de femme, lesbienne et militante féministe, membre du Tribunal Russel.
 
 
“La cause des femmes”, de Gisèle Halimi (Gallimard-Folio)
Je découvre cette grande avocate féministe du XXe siècle, admirable et rebelle. Elle se lance dans de nombreux procès politiques (Burgos, Djamila Boupacha, Bobigny)…
“Pourquoi le féminisme  ? Pour réussir là où l’égalité économique a échoué. Là où la culture patriarcale (faite par des hommes et pour des hommes) résiste pour garder ses privilèges.”
 
 
“L’horreur économique”, de Viviane Forrester (Fayard, 1996)
Romancière, essayiste, elle analyse et dénonce “les discours habituels qui masquent les signaux d’un monde réduit à n’être plus qu’économique, et dont nous devenons la dépense superflue. De l’exploitation à l’exclusion, de l’exclusion… à l’élimination ?”
 
Il y a 25 ans qu’elle a dénoncé les comportements ignobles de la haute finance opaque et des banksters, le silence complice des hommes politiques et leur inertie. Elle fut clouée au pilori par de nombreux “économistes” masculins.
 
 
TROIS LIEUX
 
Le Black Swann et le Madame
Entre 1970 et 1990, le Black Swann et le Madame étaient des lieux lesbiens où nous pouvions rire, danser, parler librement, nous aimer sans être stigmatisées et dénoncées. L’homosexualité était un délit, une maladie mentale, une perversion, donc punissable par la loi et sujet d’opprobre par la société. Ce n’est qu’en 1993 que l’OMS a déclaré que l’homosexualité n’était, ni une maladie, ni un délit…
 
 
Le Portugal
Et surtout ses plages naturistes, dans des zones protégées, sauvages, tranquilles, hors de la “civilisation”, le long de l’océan Atlantique, d’un bleu saisissant.
C’est là que j’aime me reposer et me ressourcer.
 
 
Le jardin potager de ma mère
Où les arbres fruitiers, les plantes, les oiseaux, les insectes vivent en paix et sont respectés.
 
 
UNE PHRASE
 
Dans quel état de guerre permanente vivons-nous, nous les femmes, pour frôler les murs, baisser la tête, subir à longueur de vie la peur de sortir, rentrer, marcher, flâner…
Dans quel état de guerre vivons-nous pour nous barricader à tout âge et voir derrière tout homme un violeur en puissance.
Annie Cohen (Alternatives, n° 1, 1977)
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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