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28/09/2014

De l'art de faire du Brillant...

la libre,momento,coulisses,tendances,maison delvaux,sac,fabricationBienvenue dans les murs de la plus ancienne maroquinerie du monde : 185 ans que Delvaux fait des sacs ! Paradoxalement, Delvaux est une véritable start-up. Depuis quelques années à peine, en effet, que la maison belge vend ses sacs à main comme des petits pains, d’un bout du monde à l’autre.
Mais ce n’est pas parce que Delvaux n’en finit pas de devenir grand que le maroquinier belge ne travaille plus à échelle humaine. Balade dans un petit monde de gens qui aiment les choses belles et bien faites.

Dans les pas des gens de la maison Delvaux: Aurore Vaucelle


ON SAVAIT QU’ON ALLAIT RENCONTRER des sacs de luxe, et on était tout excitée à cette idée – adepte de jolie maroquinerie oblige. Et puis, en fait, on a rencontré des gens. Delvaux, c’est rempli d’humains au service du sac à main, pourrait-on dire. Les sacs à main, nous autres, communs des mortels qui ne sommes pas dans le métier, nous avons plutôt l’habitude de les voir aux bras des filles. C’est, d’ailleurs, ainsi que nous accueille la fresque de l’artiste belge Arnaud Kool dans le grand hall de l’Arsenal – bâtiment de briquettes où Delvaux a élu domicile, depuis 1994. Des filles en 2D, jolies et bien achalandées de modèles typiques de la maison, déambulent sur les murs de l’Arsenal. Ça, c’est ce qui se passe hors des murs, dans la rue, dans la vie. Mais ici, au cœur des lieux, les sacs n’ont pas encore trouvé leur proprio.
 
Ici, on les imagine, on les dessine, on affine la recette de fabrication de sacs anciens pour les modeler au bras des nouvelles générations. Et puis, on coupe, on pique, on peint, on retourne le tout, en un tour de main, Enfin, on bichonne. Et on laisse partir les Delvaux, vivre leurs aventures. Des aventures où ils deviennent les meilleurs amis de leurs futures propriétaires (car, faut-il le préciser, le sac, pour une fille, ce n’est jamais anodin).
 
Voilà pour la mythologie du sac à main. Mais comment ça se passe en vrai ? On a suivi, pas à pas, les secrets de la recette. Tout commence à la bibliothèque des cuirs. La caverne d’Ali Baba pour toute personne qui adule le cuir, ou qui a tout simplement décidé que le simili-cuir était une abomination insensée – un cuir à base de pétrole, moins glam’, tu meurs !
 
Ici-bas, donc, le royaume des cuirs. Du qui brille, du tout doux – le nubuck est un cuir poncé, le saviez-vous  ? Les rouleaux de couleur énoncent les saisons passées et à venir, et on apprend que si le cuir box (un cuir tout lisse très vintage) porte ce nom, c’est parce qu’il est littéralement boxé pour obtenir cet effet. Le cuir d’autruche, lui, est reconnaissable pour ces petites perles en surépaisseur, chaque perle étant une plume.
 
Dans un recoin de l’atelier, une petite pièce magique où s’entassent les cuirs exotiques. Du lézard géant voisine du cobra fin comme du papier, de l’alligator de Floride ou du croco d’Afrique. Et à ceux qui pourraient déjà crier au scandale de l’utilisation de ce genre de peau, on assure que ces animaux sont chassés pour leur viande. Au spécialiste du cuir, Monsieur Jean-Louis, on demande pourquoi pas le caïman ? Qu’est-ce qu’il a fait celui-là ? Il n’est pas assez bon, ni à la casserole, ni pour la maro. Pourquoi cet ostracisme ? “Tout simplement parce que le caïman marche beaucoup, et que donc la peau de son ventre est abîmée. Donc, on l’utilisera pour les ceintures ou les chaussures mais pas pour les sacs à main.” C’est, en fait, le ventre de l’animal denté (croco ou alligator) que l’on utilise. La peau du dessus, véritable carapace, est trop compliquée à manier.
 
Et l’exotisme a le vent en poupe : en ce moment, ce sont ces pièces de maroquinerie en cuir exotique qui font le succès de Delvaux sur les marchés internationaux, notamment à Hong Kong.
  
On continue nos pérégrinations dans l’atelier. On rencontre Mohammed Benelcaïd, dit Ben, qui donne des cours du soir en maroquinerie, aux arts et métiers. C’est lui qui a formé Garance qui, désormais, travaille avec lui. La demoiselle, 30 ans, travaille à la réalisation d’un mini Tempête, sac icône de la maison, avec le Brillant. “Il y a quelques saisons, on ne trouvait pas de main-d’œuvre. D’où l’ouverture de notre atelier au Vietnam. D’abord, c’était en pleine période de crise et on ne trouvait pas à engager. Désormais, il y a des gens qui veulent en faire leur métier, qui se forment en cours du soir. Du coup on a revendu le Vietman”, nous rappelle Pascale Delcor, en charge des relations publiques. Une bonne opération pour Delvaux qui, “à l’époque du Vietman”, si l’on peut dire, avait essuyé la critique féroce de ceux qui voyaient déjà la maison belge, plus que centenaire, passée dans les mains de l’industrie de pacotille.
 
Delvaux a, donc, repris du poil de la bête, et on s’en réjouit. Les ouvertures de boutiques se multiplient (ce week-end, à Paris) mais aussi à Londres, et de l’autre côté du monde où la griffe séduit de plus en plus d’executive women. En attendant, ici, chaque artisan poursuit son petit bonhomme de chemin.
 
Passage dans les mains de Patrizio, puis de Ludo et, hop, chacun se met en devoir de monter son Delvaux attitré. Pascal, un vieux de la vieille, nous explique qu’en fait, un sac, ça se construit à l’envers. Et ensuite, il est retourné, méticuleusement. C’est le cas du Brillant, le modèle iconique de la maison. 64 pièces, ce n’est pas du gâteau. Le modèle a beau dater de 1958, son mode de fabrication n’a pratiquement pas changé. “C’est une structure bien particulière, il est piqué. On monte le sac par surface, l’intérieur puis l’extérieur. Et on les relie. Puis on pique. on retourne soigneusement l’objet sac, et on met les bords en couleur. Mais, attendez, je vais vous montrer en direct… Y’a pas quelque part un Brillant qui traîne ?…” Un Brillant qui traîne…, hé bien, on ne se mouche pas du coude chez Delvaux. En fait, c’est surtout qu’on s’habitue au beau quand il y en a partout autour de nous, que voulez-vous ?
 
 
Dessine-moi un sac à main
 
Julie De Taeye est styliste au studio Delvaux. Cette ancienne élève de l’Académie d’Anvers nous raconte comment les sacs à main viennent au monde et deviennent grands.
 
ON A EU L’OCCASION DE PASSER LA PORTE du studio Delvaux cet été et, devinez quoi, on a vu la saison hiver 2015-2016 en cours de fabrication. Le mood board, les dessins, les inspirations. Mais voilà, sur cela, on ne vous dira rien du tout, du tout. Par contre, on a bien envie de partager avec vous la manière dont se fabrique une collection Delvaux. Du dessin au crayon à la petite parade de la donzelle, qui peut crâner avec son sac à main.
 
Comment procède-t-on pour créer une collection ?
D’abord, on fait un mood board qui s’accompagne d’un briefing marketing et commercial. Il faut pouvoir faire des propositions produits qui doivent être un mix entre des besoins et ce que l’on ressent comme étant des nouveautés. J’ai fait l’Académie d’Anvers, je suis Gantoise et j’ai un style assez belge. Et je ressens ça comme une priorité pour Delvaux. Je suis un peu la gardienne du style belge… (rires) .
 
Oui mais par où on commence ?
Delvaux a existé dans une période où l’entreprise avait le monopole du sac. Ce n’est plus le cas. Désormais, on crée pour le marché à l’international. Et précisément, quand tu crées, même si tu veux être ouvert, tu dois réfléchir à ta cible. La clientèle belge de Delvaux était bien définie, correspondant à une très petite frange de la population assez argentée. On était fort en création sans risque. Les nouveaux marchés nous ont obligés à changer. Alors, concrètement, on fait des analyses marchés, on regarde ce que produit la concurrence. Il ne faudrait pas croire non plus que l’on fait de la pure création sans vouloir vendre.
 
Il faut aussi regarder ce que font les concurrents, pour pouvoir se positionner ?
Bien sûr, on ne va pas réinventer la poudre en fait. On ne peut pas faire un porte-cartes qui a 20 cm de long car il y a des choses qui fonctionnent déjà très bien. Donc, c’est l’identité extérieure qu’il faut soigner. Mais j’avoue, comme styliste, je ne suis pas dévoreuse de magazines, je regarde plus du côté des arts que du côté de la concurrence…
 
De toute façon, c’est impossible de créer ex nihilo, on est toujours influencé. Mais, en fait, vous essayez d’y échapper.
Je dois sans doute assimiler ce qui se passe, mais j’essaie de garder ma sensibilité, de ne pas être “too much”. J’essaie de proposer un maximum de choses, et j’espère que ça va “fitter”, que ce sera la bonne idée pour le bon moment.
 
En même temps, regarder les magazines de mode, c’est regarder ce qui se fait maintenant. Alors que vous devez créer déjà pour dans deux ans !
En fait, c’est fascinant d’imaginer. Je pense d’ailleurs que c’est quelque chose que l’on a en soi. Après dix ans dans ce métier, enfin j’ose m’écouter. Il est question d’une certaine sensibilité. Mon job, c’est l’avant-gardisme. En 2004, à l’école, j’avais imaginé une collection éraflée avec des trous partout. L’inspiration venait d’un livre qui m’avait marqué, sur une tribu Asmat de Papouasie-Nouvelle-Guinée mais je sentais qu’il y avait un truc… Et après, j’en ai vu partout, de ce style éraflé ! Nous, les designers, on ne se prend pas forcément pour des gourous mais il faut aussi y croire !
 
Arrive-t-il que vous imaginiez une tendance et que vous plantiez du tout au tout ?
Cela m’arrive au quotidien en fait. Dans mon entourage, par exemple, je porte quelque chose, et je me sens mal comprise. Et, après deux ans, quand tout le monde porte ce que j’avais choisi en avance, je peux dire à mon entourage : “Vous voyez bien, j’avais raison.” Mais évidemment, quand on se projette, parfois on se trompe.
 
Mais c’est important, comme vous dites, d’avoir la foi… Car en fait, vous ne devinez pas l’avenir, vous le dessinez vous-même. Justement parce que vous avez la foi.
Les gens sont convaincus que les tendanceurs et designers sont médiums. Mais ce n’est pas cela. Par contre, je pense que l’on peut imposer une tendance. C’est plus honnête de dire les choses dans ce sens-là.
 
Est-ce que le public est d’accord pour se laisser influencer par la tendance ?
Je pense que oui. L’acheteur est influençable. Je vois cela autour de moi. Je le vois me concernant. Alors, certes, il y a toujours une niche de gens qui savent ce qu’ils veulent. Mais globalement, les grands créateurs proposent une tendance, les mass markets la vendent six mois après, et Zara parfois même le jour d’après.
 
Il y a ce paradoxe : tout le monde a envie d’être individualisé mais en fait tout le monde suit la tendance.
C’est l’esprit des temps derniers en effet. Et puis, on peut dire ce qu’on veut, mais tout a été fait, dans la mode. Pour beaucoup de collections en général, j’observe des éléments du passé mixés avec des choses actuelles. Les grandes nouveautés de style, comme a pu l’être Courrèges par exemple, c’est un peu passé.
 
Si la mode n’est plus révolutionnaire, que propose-t-elle alors ?
La création, selon moi, et c’est la même chose avec un artiste qui produit des peintures, cela émane d’abord d’une envie. En tout cas, pour ce qui me concerne, je ne sais faire que ce que je ressens. Ça doit venir de l’intérieur. En fait, ce que la mode propose doit venir du cœur. La mode, c’est un complément de la vie, ça sert à (s’)embellir. On ne fait pas des trucs surintellectualisés.
 
Et pourtant vous venez d’une école, l’Académie d’Anvers, qui a tendance à tout intellectualiser…
Parfois, certes, il faut aller à l’extrême des choses… Mais Delvaux n’est pas une marque de mode, on est une maison qui fait de belles choses avec de belles matières… On pense surtout à la notion de plaisir du possesseur, mais aussi de fonctionnalité du produit, c’est ce qui importe. Finalement, c’est peut-être cela la mode actuelle. Elle a intégré la dimension utilitaire, ce que les modes révolutionnaires oublient parfois alors que c’est ultranécessaire, car en fait […] les filles emportent toujours un tas de trucs dans leur sac. Et il doit être pratique.
 
 
Ph.: Delvaux

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