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04/10/2014

La mode a-t-elle besoin de respirer un peu ?

la libre,momento,tendances,mode,fashion week,paris,bilanLa semaine de la mode parisienne se clôturait mercredi soir. Et fermait le rideau sur la présentation des collections printemps-été 2015.
Après neuf jours de shows à gogo, qu’a-t-on retenu ? Que va-t-il se passer de beau ?
 
Bilan: Aurore Vaucelle, envoyée spéciale à Paris


IL EST DIFFICILE DE VOIR L’AVENIR dans une boule de cristal, et d’ailleurs, tendanceurs et créateurs ne sont pas des médiums. Disons qu’ils ont la foi dans ce qu’ils estiment voir poindre à l’horizon, un de ces quatre. Et c’est cela, in fine, le pouvoir créateur : avoir la foi. Et non pas prédire l’avenir. Car, parfois, certaines tendances se plantent royalement. On se souvient de cette anecdote racontée par Pascaline Wilhelm, responsable du salon Première Vision à Paris, salon du textile qui va distribuer auprès de tous les créateurs de la Fashion Week la matière première, pour monter leurs collections. Elle racontait l’an dernier, au cours d’une rencontre, et amusée du souvenir : “Une année, on a cru que ce serait le jaune… on s’est com-plè-te-ment trompé.” Le jaune n’a jamais fonctionné auprès du marché, et Dieu sait si du coupon jaune leur resta sur les bras.
 
Cette saison à Paris, pas de tendance dominante au point d’écraser les inventions personnelles de chaque créateur. On est désormais bien implanté dans un modèle non plus unique, mais pluriel, de la mode, s’ajustant à la demande. Les créateurs donnent le ton d’une mode personnalisée, et le mass market suit, bref, tous les styles s’ouvrent à vous. 
 
Seventies fever : un leurre ?
 
À l’observation plus précise des collections, on note cependant quelques vagues qui surgissent par à-coups, le long des présentations. Par exemple, la vague seventies. Que l’on n’avait pas vu venir, et pour cause. Cette décennie n’a pas beaucoup d’amis, et il n’est pas rare que la mode des seventies (jabots, chemisiers grands cols, frous-frous en tout genre, velours et pantalons larges…) soit moquée. Il est vrai que ses codes esthétiques sont toujours un peu poussés, ses motifs allumés, ses formes outragées. Les seventies, c’est tout sauf la demi-mesure. Et, à notre époque, il n’est pas toujours bon de se faire remarquer “vestimentairement” parlant. La jeune créatrice Yiqin Yin, que nous interrogions en marge des défilés, nous confiait qu’à notre époque, selon elle, la mode est plutôt au “low profile”. On évite la surabondance, que l’on identifie à la prétention. On évite le baroque associé à la folie non contrôlée. Et donc, on se demande comment le grand public va accepter ces motifs que les créateurs ont décidé d’intégrer à leur collection de l’été prochain.
 
En tout cas, les créateurs ne s’occupent pas de la bonne réputation d’une période qu’ils ont envie de relancer. Ainsi, cela n’a pas empêché Julie de Libran, chez Rykiel, de ressortir les gilets à poils et la maille, Nicolas Ghesquière chez Vuitton de faire des pantalons de velours et des bottines à bouts ronds et gros talons, et Karl de faire des pantalons loose et grandes blouses avec jabots et colliers à gogo. Le marché suivra-t-il la croyance des créateurs en un revival seventies ? Dans la réponse à cette question, peu de place au doute. L’expérience montre que le mass market, directement inspiré (voire parfois trop inspiré) des créateurs de mode indique un mouvement qui sera, qu’on le veuille ou non, suivi par le plus grand nombre. Et ce, même si ce plus grand nombre avait des réticences la saison d’avant sur la mode qu’on lui vend à présent. À voir donc… 
 
Les goûts et les couleurs
 
Dans le même esprit d’une mode qui se veut équilibrée, au plus près de ce qu’on est et de ce que l’on veut montrer, les créateurs n’ont pas joué la carte de la couleur qui nous explose à la figure. On a eu, même, le sentiment d’un retour au temps passé, régulièrement plongés que nous étions dans une ambiance en noir et blanc. Image de noir et blanc chez Céline, chez Givenchy aussi, chez Ann Demeulemeester, évidemment, mais là, c’est moins surprenant. (D’ailleurs, le successeur à la designer belge, Sébastien Meunier, mène bien sa barque : l’esprit épuré de la maison Demeulemeester est tout à fait respecté par le jeune designer, ancien de chez Margiela – le talent, ça ne s’invente pas !)
 
Et dire qu’il y a un an, on nous jetait une palette de couleurs saturées à la figure, comme pour nous réveiller après la crise. Et si certains ont décidé de demeurer en mode couleurs, c’est parce que c’est définitivement leur truc à eux. L’Indien Manish Arora, d’habitude adepte de la palette folle, est passé à des couleurs plus “Marie-Antoinette”, Dries Van Noten donne aux couleurs toutes les notes de la discrétion, et finalement, bien peu se lancent dans des aplats saturés. Christophe Lemaire, pour sa dernière collection chez Hermès, clôture son travail dans la nuance. Bref, si tout n’est plus aussi saturé, enfin, peut-être pourra-t-on s’entendre penser ?
  
Mais la suite c’est quoi ?
 
Le gros morceau de cette édition printemps-été 2015, c’est ce qu’elle donne à voir pour plus tard. On a manifestement observé un monde de la mode en changement. Et même si l’évolution, en matière de tendances (pas seulement de mode d’ailleurs), est lente, il se passe quelque chose à l’heure actuelle. La création, telle qu’on l’a connue ces dernières saisons, est à bout de souffle. Il y a trop, partout, tout le temps. Les jeunes créateurs sont obligés de réinventer le monde pour se faire remarquer… C’est sur ce front-là que se bat Jean-Paul Lespagnard, qui cette année a présenté sa collection dans une boucherie, histoire de sortir la mode de ses espaces cloisonnés. Ou Iris Van Herpen, qui poursuit ses expériences vestimentaires du troisième millénaire. Ou encore Anrealage, le Japonais qui invente une mode technologique. Cette saison, les pièces de sa collection changeaient de couleur, la saison passée, il avait imaginé des vêtements aux lignes fluorescentes, histoire de porter une mode qui empêche de passer inaperçu, même quand la lumière a disparu.
 
Autre phénomène vis-à-vis de la folie furieuse de la création : Jean Paul Gaultier qui, lui, a décidé de jeter l’éponge. Le trop-plein, très peu pour lui. Et finalement, cette décision est courageuse. Parce que ce qui manque peut-être à la mode actuelle, c’est une pause. Que veut-on dire par là ? Que nous avons tous des vêtements dans nos armoires. Si la mode faisait une pause d’une saison, nous ne serions pas nus dans la nature. Une saison de jachère de la création, vous imaginez ? Avoir six mois pour penser à ce qu’il reste à inventer : un luxe, que les lois folles du marché semblent pour l’instant oblitérer. Mais quand même, vous imaginez : six mois de jachère, pour que toutes les idées repoussent avec intensité… Un luxe, on vous dit.
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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