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12/10/2014

La vérité est dans les vendanges

La Libre, Momento, 24h avec, vendanges, vigneronDans la famille Audouin, on est vigneron de génération en génération. Le quotidien du père, Charles, et de son fils, Cyril, durant les vendanges se résume à une succession de tâches minutées, soumises, cependant, à la loi du hasard. Immersion dans le charmant village de Marsannay-la-Côte, en Bourgogne.

Coups de sécateur: Lauranne Garitte


IL FAIT ENCORE NUIT. Mais dans quelques dizaines de minutes, le soleil va se lever. Ses rayons doreront, une à une, chaque feuille des vignes qui jonchent les coteaux de la Côte de Nuits. Nous sommes à Marsannay-la-Côte, le point de départ de la route des Grands Crus de Bourgogne et le seul village de la Côte de Nuits qui produit les trois couleurs de vin. Il est 7h du matin et, en ce 21 septembre, l’automne ne va pas tarder à arriver, tandis que les vendanges, elles, sont déjà bien entamées. Dans ce village, situé à quelques kilomètres à peine de Dijon, la plupart des 5 000 habitants n’ont pas encore ouvert l’œil. À l’exception de la famille Audouin qui, depuis 6h30, s’affaire à la préparation d’une nouvelle journée de vendanges. “Il fait bien frais ce matin !”, déclare, pour nous accueillir, Charles, 64 ans, vigneron depuis sa tendre enfance. Cyril, son fils de 36 ans, s’approche de lui : “On ira couper les Clos du Roy, ce matin !”. La parcelle est déterminée, la journée peut commencer…
 
7h25. Au compte-gouttes, trois bonnes dizaines de personnes affluent vers le domaine viticole. Certains viennent du village voisin, d’autres sont Roumains, Hongrois ou Marocains. Tous sont là pour récolter le fruit d’un travail méticuleux d’une année entière. À 7h30 tapantes, Cyril rassemble les vendangeurs, les appelle un par un et les emmène dans les vignes, un sécateur à la main. 
 
la libre,momento,24h avec,vendanges,vigneronEn direction des vignes
C’est sous un ciel bleu azur qui contraste avec le vert foncé des plants de vignes que les vendangeurs se mettent au travail, sous la direction de Cyril : “Vous devez pouvoir manger tous les raisins que vous cueillez  !”, clame-t-il avec une pointe d’humour. Cette récolte manuelle est primordiale dans la première sélection du raisin. À ce stade, déjà, les grumes pourries ou séchées par le soleil sont éliminées. Pendant que les coupeurs remplissent et vident leurs seaux dans les hottes des porteurs, ces derniers enchaînent les allées et venues dans les rangs. “La parcelle d’aujourd’hui est sacrément en pente”, explique Jean-Jacques, un habitué qui a pris deux semaines de congé pour vendanger, “à l’aller, ça descend, mais notre hotte est pleine. Au retour, ça monte, et notre hotte est vide ! C’est plutôt physique !”. Exceptés les cris réguliers des coupeurs appelant les porteurs, l’atmosphère est paisible. On entend le vent souffler entre les vignes, les sécateurs résonner machinalement, et, toutes les demi-heures, la cloche de l’église sonner pour rappeler que le temps passe… 
 
Un métier différent chaque année
Pendant ce temps, Charles Audouin veille sur le moût (le jus) qui repose dans les cuves. Avec ses employés, il dose celles-ci en anhydride sulfureux (SO2) afin d’assurer une bonne vinification et de favoriser une meilleure conservation. Toutes les heures, un camion arrive et déverse les bacs de raisins récoltés. Charles et quelques stagiaires retrient alors minutieusement les bonnes et les mauvaises grumes. “Dans notre métier, il n’y a aucune année pareille”, déclare-t-il, “même quand on fait les mêmes gestes aux mêmes moments, le vin final sera différent.”
 
Un peu plus loin, en haut d’un escalier en bois, Marie-Françoise, la femme de Charles, est aux fourneaux. Vers midi, les vendangeurs débarquent et c’est toute souriante qu’elle les accueille autour d’une longue table. La salle à manger s’anime vite d’anecdotes racontées çà et là entre vendangeurs. Autour d’un verre de vin, le père et le fils font déjà les plans de l’après-midi. Celle-ci ressemblera, à peu de chose près, à la matinée. 
 
In vino veritas
Vers 18h, la plupart des vendangeurs rentrent chez eux. La famille Audouin, quant à elle, n’en a pas fini. Tout le matériel doit encore être nettoyé, la température des cuves doit être vérifiée… Ce n’est qu’aux alentours de 21h que Charles et Cyril rejoignent Marie-Françoise dans la jolie maison qui fait face à la cuverie. Un verre de vin les attend. Et autour de celui-ci, c’est une ambiance agréable et spontanée qui transparaît. Sur le visage de cette famille de vignerons, on lit une modeste satisfaction du travail accompli durant la journée. “La vérité est dans le vin”, dit l’adage. La vérité est aussi dans une journée passée avec un vigneron, à observer un père et son fils se démener pour que le produit final de leur travail soit au plus près de la perfection.
 
Ce dimanche soir, il pleut. Cyril et Charles Audouin s’endorment, sans doute, avec une pointe d’appréhension. La météo du lendemain déterminera leur journée. Un dernier coup d’œil sur les prévisions, et puis un rapide retour à la sérénité, car après tout, nul ne sait ce que l’avenir nous réserve…
 
 
la libre,momento,24h avec,vendanges,vigneron“Un métier noble et ancestral”
 
Être vigneron ne se résume pas à cueillir le raisin une semaine durant, à la mi-septembre. Ce n’est pas non plus un passe-temps qui consiste à entretenir de temps à autre des vignes, ou à vendre par-ci par-là des bouteilles. Être vigneron, c’est vivre pleinement pour ce métier, se donner corps et âme dans la confection d’un vin, tout en acceptant de collaborer avec les ennemis du raisin. Charles Audouin, 64 ans, vit tout entier pour cette belle profession depuis ses 14 ans et il transmet, chaque jour, cette passion à son fils, Cyril, 36 ans, qui reprend le domaine familial, bientôt deux fois centenaire. Rencontre avec ces deux générations.
 
Votre plus vieille vigne va fêter ses 90 ans. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Charles : En 1964, quand j’ai commencé, j’avais 14 ans. À l’époque, moi et mon père avions 2,5 hectares de terres. On travaillait encore avec un cheval. Il faut avouer qu’à l’époque, on vivait bien, en autarcie. Quand on gagnait un sou, c’était pour nous. Maintenant, quand on gagne dix sous, on n’en garde qu’un.
Cyril : Actuellement, on a des moyens d’intervention plus évolués pour traiter la vigne, comme l’enjambeur qui permet de labourer les 14 hectares du domaine en une seule journée.
 
Et cela a forcément une incidence sur le résultat final…
Cyril : Exactement ! Aujourd’hui, le vin est beaucoup plus qualitatif qu’avant. Par exemple, dans les années 70, il n’y a eu que deux ou trois bons millésimes. Maintenant, comme tout est plus régulé (les températures, les outils pour suivre la fermentation, etc.), on est presqu’obligés de faire de la qualité.
Charles : Dans le temps, même si on faisait du mauvais vin, il se vendait. Parce que tout était plus local. Maintenant, avec la mondialisation, si on fait du mauvais vin, il ne se vend plus. Car il y a une forte concurrence des vins étrangers.
 
Pour vous, être vigneron, c’est…
Charles : C’est un métier noble et ancestral.
Cyril : C’est un métier qui demande de l’attention tout le temps. Chaque geste posé durant l’année a une incidence sur le vin final. Pendant les vendanges, par exemple, il suffit d’un jour pour que tout pourrisse.
 
Un métier de rigueur et de précision, donc. Et en même temps, le hasard y occupe une place importante. 
Charles : Oui, le plus dur, ce sont les aléas climatiques dont on est tributaires et contre lesquels on ne peut rien faire.
Cyril : S’il gèle, s’il pleut ou s’il grêle quelques jours avant ou pendant les vendanges, tout le travail effectué durant une année peut être détruit en quelques minutes. C’est décourageant. Certains domaines ont arrêté après de gros coups de grêle, parce qu’ils étaient écœurés.
 
Quels sont les autres inconvénients de ce métier ? 
Charles : L’autre fléau, ce sont les maladies de la vigne. Il y a, par exemple, des champignons qui attaquent la vigne, comme le mildiou ou l’oïdium. Il y a aussi le botrytis, une sorte de pourriture.
Cyril : Et puis, il y a le stress (rires) ! Après les vendanges, le gros stress disparaît pour quelques mois. Mais dès qu’il y a la moindre pousse verte sur les vignes, le vigneron se lève chaque matin en regardant le ciel, et avec le ventre noué. De mai à septembre, tant que le raisin n’est pas dans les cuves, le stress est bel et bien là.
 
Ce stress, c’est un mal pour un bien… 
Cyril : C’est vrai, car il y a aussi beaucoup de petits bonheurs dans notre métier. Pour moi, la plus grosse satisfaction, c’est maintenant, pendant les vendanges. On travaille pendant un an, et en une dizaine de jours, tout ce travail est concrétisé.
Charles : Moi, je suis satisfait quand les clients reviennent chercher du vin chez nous. Cela signifie que le vin a plu et que les gens sont contents. Et puis, forcément, la plus grosse satisfaction, c’est d’avoir un bon millésime. Alors, évidemment, quand on a la bouteille en main, on ne peut être que satisfait du travail accompli.
 
Un travail qui se perpétue…
Charles : Oui, il faut l’avouer, quand on a bossé toute sa vie pour un domaine, le plus grand contentement est bien sûr de voir son exploitation continuer. Ça doit être terrible de la voir disparaître, mais heureusement, ce n’est pas mon cas !
 
 
Ph.: L. Garitte

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