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13/10/2014

Mode & méninges

La Libre, Momento, Tendances, mode, réflexions, philosophieToute la semaine, Bruxelles a réfléchi au rythme de la pop philosophie. Les sujets les plus tendance étaient passés au crible par des philosophes. Où on a interrogé les super-héros (faut-il leur faire confiance à ces M. Muscles, pas sûr !), la nouvelle langue du SMS ou encore la poétique du strip-tease.

Dernier jour ce samedi, c’est à la mode de passer sur le gril. À travers les questionnements de cinq philosophes. Parce qu’il nous tardait de savoir ce qu’ils allaient dire, on est allé à la rencontre des interrogations de trois d’entre eux. Anne Kraatz, Véronique Bergen et Françoise Gaillard, trois pensées sur la mode actuelle. De quoi donner du biscuit à ceux qui pensaient que la mode n’avait rien à dire.

En mode réflexif: Aurore Vaucelle


La mode se la joue icône

À LA FASHION WEEK passée, en septembre 2013, nous avions pris le temps de parler avec la philosophe Véronique Bergen du sens de la mode et du regard que l’on portait sur elle, médiatiquement parlant. Nous avons choisi de reproduire ici quelques passages d’un entretien qui éclairait la lanterne de la mode, lanterne tenue par la philosophe.
 
“L’habit ne fait pas le moine”, dit l’expression…
J’abonde dans ce sens : l’habit est quand même un jeu d’apparaître et de simulacre qui a toutes les fonctions possibles, et aussi celle de dissimuler ou de pouvoir être en opposition avec la personne qui le porte. Tous les jeux de parure, comme dans le règne animal, sont des jeux de ruse et de stratégie qui ne reflètent pas la personne intrinsèque. À partir de l’habit, on ne sait rien inférer de la personne qui le porte, de son intériorité. Cela agace, mais la corrélation entre la valeur esthétique des vêtements et celle des individus qui les portent n’existe pas.
À travers la grille de lecture des vêtements portés, on veut observer une certaine inscription sociale cependant; mais la mode est devenue tellement ludique et ravagée par la volonté de la contremode, que tout est brouillé. En effet, comme elle recycle tout, elle neutralise ce qui faisait sens, ce qui était transgressif au départ. C’est l’exemple de l’introduction de codes bondage ou SM dans la mode à une certaine époque, ou encore le succès du sulfureux “Fifty Shades of Grey” : ce qui était audacieux est devenu un argument de vente. La vitesse à laquelle la mode peut se vider de son sens est problématique. Là, elle peut perdre d’ailleurs sa crédibilité.
 
Iconodule ou iconoclaste, la mode ? Vous remettez au goût du jour une vieille histoire : aux VIIIe et IXe siècles, un conflit apparaît en Europe autour du poids de l’image religieuse. Les iconoclastes (que l’on oppose aux iconodules) prônaient la destruction des images pieuses, dont le culte confinait selon eux à l’idolâtrie. Curieusement, ce débat, que l’on pourrait trouver poussiéreux, ressort quand on regarde la mode. Puisqu’il est question d’images – et plus précisément d’icônes de mode.
La mode, en iconodule, défend le pouvoir de l’image de mode, qui fait partie du “culte” de la mode. Des images qui ont un grand pouvoir sur les gens, le pouvoir de faire consommer… Je ne pense pas que l’image soit de l’ordre de la tromperie. Je verrais l’image comme une extraordinaire puissance de l’imaginaire, justement, les mots “image” et “imaginaire” sont d’ailleurs de la même famille. L’image représente quelque chose d’absent, elle propose une certaine féerie et un décrochage par rapport au principe de réalité. Parce qu’il y a ce pouvoir des images, on va les utiliser dans leur capacité à agir sur nos pulsions, comme instruments d’aliénation. L’image de mode a une prégnance incroyable, elle est inductrice de comportements. Au final, il y a toujours cette oscillation de la mode : elle libère une certaine idée de la femme, mais elle est aussi un instrument de formatage. Elle libère autant qu’elle enferme; on ne sait jamais quel camp elle choisit, sans doute parce qu’elle ne se sent pas crédible aux yeux de ceux qui pensent le monde.
“Le corps glorieux de la top-modèle”, aux éditions Lignes.
 
 
La mode te fait un signe
 
FRANÇOISE GAILLARD REVIENT sur la notion de la mode comme simulacre, question qui avait été abordée par Jean Baudrillard. La mode est le parfait exemple d’une société moderne qui a en quelque sorte perdu son “échelle des valeurs”.
 
Dans la citation initiale de “Simulacres et Simulation”, Baudrillard cite l’Ecclésiaste : “Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai.”
Cette énigmatique citation ne se comprend pour Baudrillard que parce que, selon lui, il y a longtemps que la vérité, la place du réel a été prise par le simulacre : on est dans une société où petit à petit, le réel a été entièrement absorbé par le simulacre. Contrairement à l’idée préconçue que le simulacre cacherait la vérité, et donc qu’on ne pourrait la voir, en réalité, selon Baudrillard, il n’y a plus de vérité. Il y a une sorte de destruction des valeurs authentiques : les signes ont pris la place du vrai, nous sommes dans un monde qui ressemble à Disneyland, où il n’y a plus que du faux-semblant. Évidemment, c’est une manière de penser à l’extrême. Mais ce qui est dit là, c’est que ce qui a pris la place de la valeur, c’est le signe de cette valeur. Et la mode en est le modèle le plus abouti. Frivolité, superficialité, jeu de cache-cache de la mode ? Non, dit Baudrillard, elle n’est pas qu’apparence. C’est surtout qu’il n’y a désormais plus que l’apparence. La mode est donc au plus juste de ce qu’on peut dire sur notre société.
 
Il refait une réputation à la mode, Baudrillard, dites donc !
Oui. La mode dit une vérité inavouable de notre société où il n’y a plus de vérité. C’est aussi pour cela qu’il s’intéressait au film “Matrix” où on ne savait plus différencier le simulacre et la réalité. Ou encore le “Truman Show”, littéralement “l’homme de la vérité” vivait dans le simulacre, et en cela c’était une allégorie du monde contemporain. Qui disait que nous vivons tous sur une scène.
 
Pourquoi nos sociétés modernes se sont-elles tournées vers le simulacre ? Elles n’avaient plus foi en rien ?
Baudrillard tire les tendances jusque dans leur plus grande formulation paradoxale. Il s’agit de dire que la modernité a évacué toutes les valeurs, leur sens, leur authenticité. Je m’explique. Dans tout élément, il y a un caractère authentique, ce que l’on appelle la valeur d’usage. Exemple : j’achète des chaussures, c’est pour me protéger les pieds. À cette valeur d’usage, s’est substituée une valeur d’échange, sur le plan économique mais aussi sur le plan social. Car pourquoi j’achète un sac Prada ? Si c’était juste pour transporter des choses, un sac en plastique suffirait amplement. Avec mon sac Prada, j’échange socialement du signe. La modernité, ce sont ces signes que l’on échange. Baudrillard pousse plus loin la dés-authentificaciton : il dit que le signe a perdu toute valeur. Même les valeurs d’échange disparaissent ! Ce qui l’intéresse, c’est que la mode est le lieu exemplaire de cette exténuation de la valeur.
 
 
La mode te parle avec son propre langage
 
ANNE KRAATZ a étudié la silhouette et son évolution. Elle met en lumière le rapport entre préoccupations sociétales, individuelles et image du corps.
 
Que nous apprend l’analyse de la mode ?
On parle de mode comme quelque chose qui est créé pour montrer à l’autre une image de soi idéalisée, transformée. Et qui, par ailleurs, nous fait reconnaître comme l’égal de l’autre, dans une société dans laquelle on a choisi de vivre. Mais ce que l’on observe, c’est qu’en 30 ans la mode a très peu changé. C’est le règne de la silhouette rectangulaire, une silhouette masculinisée, le port du pantalon systématique chez les femmes le confirme.
Alors que l’on dit souvent que la mode est éphémère, elle ne l’est en fait pas beaucoup. En revanche, c’est la variété des accessoires qui fait la mode – variété qui indique l’affolement général devant l’indéracinable forme de la mode qui fait obstacle au changement.
On voit l’emphase des producteurs sur les accessoires. C’est le chiffre d’affaires le plus important des marques. Et là, on peut donner libre court à une créativité que la mode vestimentaire ne peut pas se permettre. Car la mode doit être acceptée de manière universelle.
 
C’est paradoxal : le discours ambiant consiste à dire que chacun est libre de porter ce qu’il veut. Et pourtant vous dites que la mode doit être universellement acceptée.
Tout le monde doit la reconnaître instantanément. Sinon c’est un costume, un déguisement, ou du folklore. La mode est un ensemble de signes reconnus. Et on reconnaît une silhouette comme étant celle de notre époque. Si j’arrivais ce samedi soir habillée en Marie-Antoinette, pour faire ma conférence, tout le monde penserait que je suis déguisée, et si ce comportement durait, on me mettrait dans un asile. Ceci pour dire comme le système de mode est plus que normatif, il est impératif !
 
Si les femmes ont adopté une silhouette masculine, est-ce pour prendre le pouvoir ?
Dans notre société, le discours concernant les femmes est devenu dominant. D’ailleurs, le look, ultra-masculin, est en train de changer un peu. On voit apparaître les jupes évasées et les ceintures. Et cela correspond aux batailles actuelles, la procréation pour autrui, ou médicalement assistée… Le désir d’enfant est devenu un droit à l’enfant. Et dès qu’il est question de maternité, on en revient à une silhouette féminine. C’est le cas avec le retour de ces robes trapèze (NdlR chez Jacquemus, chez Vuitton, chez Chanel), réminiscence du style Madame de Dior dans les 50’s – qui n’est pas sans évoquer les robes de grossesse.
 
C’est une mode peu flatteuse pour les femmes. Qui fait presque fi des rapports sociaux de séduction par exemple…
Et pourtant, à chaque fois que vous entendez un créateur, il vous dit que la mode est très féminine. Mais il s’agit là du langage de la mode, qui souhaite à la fois exprimer la séduction et le changement. Un langage qui suscite le désir d’acheter et crée l’illusion qu’on peut être différent.
“Mode et philosophie, ou le néoplatonisme en silhouette”, aux Belles Lettres.
 
 
Ph.: Reporters/Everett

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