Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

25/10/2014

Forain, une affaire familiale

la libre,momento,coulisses,forain,foireÀ 22 ans, Kenny Buxant poursuit la tradition familiale en place depuis quatre générations. De mars à novembre, il arpente les foires aux quatre coins du Royaume, au plus grand bonheur des petits et des plus grands.
 
Reportage: Bertrand Lodewyckx
Reportage photo: Johanna de Tessières


A-A-A-TTTENTTIOONNN, c’est, c’est, c’est partiii !”, s’exclame une voix métallique, annonçant le départ des petites voitures disposées les unes derrière les autres, prêtes à emmener les enfants au plus près de leurs rêves, Flash McQueen pour les uns et pilote de Formule 1 pour les autres.
 
Vendredi 17 octobre, il est 15h30 sur la place Saint-Denis à Forest et c’est sous un ciel mitigé que les écoliers profitent de leurs premières heures de week-end, sous l’œil bienveillant de leurs parents. À peine arrivés à la foire, l’odeur des croustillons nous envahit le nez tandis que l’on aperçoit les lumières colorées des autres attractions, le tout bercé par les classiques de la foire, de Frank Sinatra à Joe Dassin en passant par Johnny Hallyday.
 
Alors que les vieux Bruxellois discutent sur les bancs de la place, les enfants passent d’une attraction à l’autre, suppliant papa et maman de bien vouloir pouvoir faire un tour de plus sur les petites voitures, surveillées par Kenny Buxant, jeune forain de 22 ans.
 
Forains de père en fils
Comme ses parents, grands-parents et arrières-grands-parents, il a décidé de reprendre une des attractions familiales et terminera fin novembre sa première saison de foire. Mais n’allez pourtant pas croire que c’est un novice. Depuis son plus jeune âge, Kenny est présent dans presque toutes les foires de Belgique. Être forain, c’est avant tout une histoire de famille. “Cela fait quatre ou cinq générations qu’on est forains”, explique-t-il fièrement. “C’est de famille, on reprend les attractions des parents, qui ont repris des grands-parents et ainsi de suite. C’est très rare qu’il n’y ait aucun enfant qui reprenne le métier des parents. On est nés là-dedans. Moi, c’est depuis que je suis tout petit que je suis dans ce monde.
 
Un univers qu’il partage avec les autres fils et filles de forains, avec qui il passe du temps au gré des foires. Encore maintenant il se réjouit de retrouver ses copains, comme il les appelle, qui sont, eux aussi, forains. Plus que de simples collègues, ils forment une véritable communauté soudée et solidaire, qui tient à conserver ses traditions et son savoir-faire. “Un sédentaire qui arrive dans la foire, ça ne passe pas bien. Tout le monde se connaît, c’est une grande communauté et on veut que ça reste entre nous. Ce n’est pas qu’on rejette les autres, mais on ne souhaite pas que n’importe qui puisse venir sur la foire, parce qu’on a vraiment une façon de faire qui nous est propre.” Un savoir qui ne s’étudie d’ailleurs dans aucune école, les forains en herbe apprenant tout ou presque de leurs parents. “Quand on va à l’école et qu’on dit qu’on veut être forain, les professeurs sont ‘sur le cul’, ils ne savent pas quoi dire parce qu’ils ne savent pas quoi nous enseigner. Après, ils savent juste nous apprendre la gestion de commerce, et encore, on n’apprend pas grand-chose, juste ce qu’il faut pour pouvoir mettre ses papiers en ordre”, rigole-t-il.
 
la libre,momento,coulisses,forain,foireUne attraction en guise d’héritage
La principale difficulté quand on se lance comme forain est le prix d’achat des attractions, qui, comme celle de Kenny, peuvent coûter jusqu’à 80 000 euros. Alors, souvent, les jeunes reprennent une attraction de leurs parents avant de s’offrir les leurs. Kenny Buxant, lui, a repris le manège de voiturettes de ses parents et s’est offert un jeu de boîtes. Il a également hérité de la tournée, à savoir les autorisations pour participer à telle ou telle foire. “Quand on achète un métier, il y a une tournée avec. Si on veut aller dans une autre ville, il faut demander à la commune”, explique-t-il, avant de s’interrompre pour récupérer les jetons des clients. “Généralement, tout le monde a sa tournée et on ne change pas, parce que si tu veux aller dans le circuit d’un autre, ce n’est pas forcément apprécié. Ce sont des contrats d’un an, parfois de cinq, ça dépend.”
 
C’est ainsi que depuis le début de la saison des foires, généralement début mars, Kenny monte et démonte toutes les semaines son attraction, aidé par son père. Entre le montage et le démontage, qui lui prennent respectivement quatre et deux heures, les journées de foire sont rythmées par la même routine. Le matin, il faut débâcher, vérifier que tout en est ordre. La foire ouvre ses portes début d’après-midi et le forain accueille les clients jusqu’en fin de soirée, pour, le lendemain matin, tout vérifier à nouveau. “Il y a l’usure des pneus, il faut graisser, toutes des petites choses qu’il faut entretenir et auxquelles il faut faire attention.” Pour éviter tout accident, des contrôles annuels sont d’ailleurs effectués par les constructeurs agréés et par les communes avant les foires. Mais que l’on se rassure, les incidents sont rares. “Si les gens se tiennent correctement, il n’y a pas de raison qu’il y ait d’accident. Maintenant, il y en a toujours qui veulent faire les malins et qui font les singes et, bien sûr, ils se plantent”, plaisante-t-il.
 
Aux quatre coins de la Belgique
Être forain, c’est aussi voyager de ville en ville chaque semaine, avec le lot de travail que cela implique. Transporter, monter et démonter les attractions demande un travail conséquent et il est parfois fatiguant de revenir tous les soirs chez soi.
 
Mais chez les Buxant, voyager est devenu une habitude. “La plupart des enfants de forains vont à l’internat. Moi, je n’ai jamais dû y aller. Et quand mes parents avaient des foires, on se débrouillait. De temps en temps, on prend les caravanes, sinon on revient le soir à la maison. Pour nous, bouger, c’est habituel, ça devient normal. On est souvent ensemble sur les foires, toute la famille, avec les parents, grands-parents, puis on est tout le temps avec nos copains forains. À force de passer du temps ensemble, on est très soudés.
 
Le seul désavantage auquel pense Kenny, ce sont les horaires parfois difficiles et la fatigue qui s’accumule à cause de l’enchaînement des foires. “Nous n’avons pas un jour de libre. Même en hiver, il faut repeindre, préparer la saison suivante. Parfois c’est fatiguant, on termine tard le soir, puis le lendemain matin, il faut tout remonter ailleurs. Mais on a l’habitude.” Et pour rien au monde, notre jeune forain ne changerait de métier. “Chaque journée est différente, on arrive dans une autre ville, avec des autres clients. Je ne me verrais absolument pas toute la journée dans un bureau. Franchement, je ne me vois pas du tout faire autre chose que forain.”
 
 
la libre,momento,coulisses,forain,foireLes forains, une espèce en voie de disparition ?
 
Il y a moins d'un an, en février 2014, près de trois cents forains bloquaient toute la circulation autour de Binche, protestant contre la décision de la commune d’annuler les foires d’hiver et d’été. “Notre plus grande crainte est que la décision binchoise se décline ailleurs, ce qui mettrait notre métier en péril”, expliquait Anthony Mastrovalerio, président wallon de l’Union des industriels forains belges.
 
Un mouvement de grogne qui symbolise l’inquiétude des forains, qui voient leur public se faire de plus en plus rare. “P ar rapport à avant, il y a de moins en moins de monde. À la télévision, ils en font tellement tout un tintamarre de la crise que les gens attrapent peur. C’est vrai, les gens commencent à nous mettre sur le côté”
, constate Kenny Buxant.
 

“Il ne faut pas oublier que la foire est un luxe, c’est vraiment pour faire plaisir aux enfants et à soi-même. Et vu que ça va mal, quand on a un peu de sous de côté, on part en week-end à la mer ou en vacances
.”
 
La météo a, d’ailleurs, une influence sur le succès d’une foire. Étonnamment, c’est lorsque le temps est incertain qu’il y a le plus de clients. “Dès qu’il fait beau, il faut en profiter et partir un peu plus loin de chez soi. Tandis que quand il fait gris, on ne prend aucun risque à aller à la foire pas loin de la maison.”
 
Pourtant, le jeune forain ne s’en fait pas outre mesure. Si le public est en baisse, il ne considère pas que le nombre de foires a diminué ces dernières années. “C’est sûr, il y a quelques foires qui disparaissent, mais d’autres voient le jour. Ce qui change le plus souvent, ce sont les fêtes de village. Parfois, la personne qui s’occupe d’organiser la foire quitte le comité et personne ne reprend le flambeau. Ce sont des choses qui arrivent”, explique-t-il.
 
Et lorsqu’on lui demande si c’est encore rentable de tenir des attractions de foire, c’est avec le sourire qu’il nous répond : “Ça va, on survit, quoi.”

Les commentaires sont fermés.