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31/10/2014

Tireur argentique: un métier de l’ombre

La Libre, Momento, Coulisses, photo, tirage, argentique, chambre noireDepuis 12 ans, André Jasinski, photographe, occupe un studio de tirage argentique en couleur dans le centre de Bruxelles. Il est l’un des derniers à pratiquer cette technique d’impression vouée à disparaître avec l’avènement du numérique.

Reportage: Manon Legrand
Reportage photo: Christophe Bortels


C’EST UNE ADRESSE QU’IL FAUT connaître pour trouver. Le Jazz Colorlab, studio de tirage argentique, niché dans la rue de Flandre, l’un des derniers à Bruxelles. André Jasinski, photographe qui a créé ce labo il y a douze ans, ouvre la porte. Il ne la refermera que plus tard, histoire de faire respirer son antre embué de fumée de cigarette. Une grande table montée sur tréteaux occupe le centre d’une pièce profonde éclairée au néon. Des photos, entières ou par morceaux, s’y entassent : une vue urbaine surmontée d’un ciel gris, des fleurs tropicales, un portrait d’une jeune femme… Un client vient de rentrer, il reconnaît l’un des tirages posés sur la table. Une photo de Cuba, du photographe belge Vincent Delbrouck. André Jasinski, visiblement un peu débordé, lui demande si c’est urgent. “Non, prends le temps, tranquille, tant que c’est fait pour 2015”, répond le jeune homme en déposant ses négatifs sur la table. Ils se tutoient, se font la bise, comme des amis. “Des relations se créent avec certains de mes clients”, précise André Jasinski, “mais pas avec tous évidemment !” À l’entrée, une photo est posée sur une chaise. C’est la seule photo encadrée du lieu. Nous croyons connaître la réponse mais lui demandons si elle est de lui. André Jasinski confirme, et n’en dira pas plus. Après tout, c’est vrai, on n’est pas là pour parler de ses photographies. 
 
Piloter à l’aveugle
Nous nous dirigeons à l’arrière du studio, dans une petite pièce aux portes et aux murs peints en noir. Même les boutons et les chiffres lumineux de ses machines sont recouverts de papier collant foncé. André Jasinski ferme deux rideaux épais qui ne laisseront filtrer aucune lumière. La chambre noire porte bien son nom. “Contrairement au noir et blanc où une légère lumière est permise, le tirage couleur demande un noir total. Le tirage noir et blanc ne requiert pas non plus la même chimie”, précise le tireur argentique, dénomination un rien triviale d’un artisanat noble, qui ne s’apprend pas mais “se dompte” : “Il n’y a pas vraiment de formation de tireur. Le tirage argentique est une branche des formations en photographie. On apprend tous les procédés sur le tas…”  Et à observer la précision de ses gestes, il saute aux yeux que des années d’expérience sont nécessaires pour maîtriser ce savoir-faire.
 
André Jasinski pose le négatif sur une machine imposante : l’agrandisseur. C’est l’appareil le plus important du laboratoire. Son rôle est identique à celui d’un projecteur de cinéma, si ce n’est qu’il projette une image fixe. Le tireur fait sa mise au point : “Ma loupe permet de bien voir le grain du négatif. Je ne me fie pas à la mise au point automatique, je la refais toujours à la main.”
Dans l’agrandisseur se trouve la tête de couleur, un boîtier qui comprend 3 filtres de couleurs – du magenta, du cyan et du jaune – qu’André Jasinski module pour obtenir la lumière désirée. “C’est pas photoshop”, plaisante-il, “les valeurs sont calculées au dixième de point de couleur. Il y a en tout 1300 positions, multipliées par trois filtres. On peut donc obtenir une image et son contraire.” Mais tout est calculé et maîtrisé : “Il n’y a pas de place pour le hasard mais pour l’interprétation”, aime-t-il répéter.
 
Dans le noir complet, il place son papier sur le grand plan de travail placé sous l’agrandisseur. “Travailler dans le noir demande une concentration de tous les instants. On manipule dans le noir des papiers fragiles, pas question qu’ils se froissent. Je pilote à l’aveugle, je me cogne un peu parfois”, explique le tireur.
 
Le temps d’exposition va déterminer la luminosité de l’image. Plus le papier est exposé, plus l’image va être foncée. C’est la base de la photographie argentique, qui utilise des “sels d’argent”, composés chimiques sensibles à la lumière.
 
Le “papier exposé”, appelé aussi “image latente”, est ensuite posé sur une développeuse imposante, version “pro” des petits bacs en plastique des ateliers de photo. Un joyau de chimie et de technologie, “au prix d’une Porsche”. Il suffit de quelques minutes pour que la photo en sorte, de l’autre côté du mur, en pleine lumière. La photo n’est pas encore prête pourtant à être envoyée au musée…
 
la libre,momento,coulisses,photo,tirage,argentique,chambre noireReste une étape, pour laquelle André Jasinski se transforme en aquarelliste. Il sort une vieille boîte en carton remplie de petits flacons colorés. Elle est de ces objets poussiéreux qui semblent nous raconter des histoires. “Ce sont des encres spécialement destinées à la retouche photographique. Elles pigmentent le papier”, explique-t-il en ouvrant le flacon à l’étiquette jaunie, “elles viennent de New York, mais ne sont plus fabriquées aujourd’hui.” Cela n’effraye pas l’artiste : après 12 ans d’utilisation, les flacons sont toujours remplis aux 3/4. “Il suffit de mettre une goutte sur une feuille de papier, bien laisser sécher puis diluer à nouveau l’encre”, raconte André Jasinski, pendant qu’il se saisit d’un pinceau tout fin à trois poils, un “pinceau de repique” dans le jargon photographique. Il appose un peu de couleurs sur deux taches blanches microscopiques dans le ciel d’un paysage urbain. Il fallait les voir… 
 
Se mettre au diapason des artistes
Un tirage peut prendre une heure, ou deux. André Jasinski est incapable d’estimer le nombre de tirages réalisés par jour : “Je reste toujours dans une production très limitée. Je ne cherche pas à pisser de la copie au kilomètre. Je veux de la subtilité.”
 
Artistes, galeries et musées composent 95 % de sa clientèle. “Il y a de temps en temps des personnes qui veulent un beau tirage pour se faire plaisir mais ils sont très minoritaires. La clientèle a évolué au fil des années. Avant, de nombreuses productions commerciales étaient encore réalisées en tirage argentique”, explique celui qui comptait comme clients les grands photographes de mode belges Karel Fonteyne ou Serge Leblon. “Ils préfèrent toujours travailler en argentique, mais ça ne dépend pas que d’eux. Ça coûte plus cher, c’est plus lent. De temps en temps, des photographes de mode font encore des productions en passant chez moi. Parce que ça leur fait plaisir…
 
La clientèle vient aussi de l’étranger. De France, “parce que c’est moins cher qu’à Paris”, mais aussi d’Angleterre ou d’Allemagne. Même la photographe finlandaise Elina Brotherus est déjà passée par là, c’est dire…
 
Tirer pour soi-même c’est facile, pour les autres ça l’est moins”, constate le photographe. Et d’expliquer sa relation avec les artistes : “On discute beaucoup, on fait des tests. Je me mets au diapason de l’artiste. Parfois, je vois même plus loin que l’artiste lui-même, je sens où ça doit être plus dense, plus chaud. Certains me demandent parfois l’impossible, ils croient qu’on peut tout changer avec un tirage. Or, dans certains cas, c’est la photo de base qu’il faut refaire ! Je vois assez vite les limites des procédés….” Chaque photo est une expérience inédite : “Cela fait 40 ans que j’évolue dans le monde de la photo, je suis éclectique, j’apprécie des styles différents, j’apprends tous les jours... J’ai de l’empathie pour toutes les photos. Parfois, je me dis que c’est merdique mais jamais au moment où je le fais. On a parfois de bonnes surprises, parfois de mauvaises. À chaque fois, quoi qu’il en soit, c’est magique.
 
 
la libre,momento,coulisses,photo,tirage,argentique,chambre noireLe tirage argentique, un savoir-faire amené à disparaître ?
 
Cela fait vingt ans qu’on me dit que l’argentique va disparaître je suis toujours là et il y a encore des demandes…”, plaisante André Jasinski, en tirant sur sa cigarette. L’artiste, plutôt pragmatique que nostalgique, ne se fait pas d’illusions sur l’avenir : “Je suis un vieux mammouth appelé à disparaître un jour. Le jour où on ne fabriquera plus de papier photosensible, je devrai arrêter, c’est sûr”.
 
Avec l’avènement du numérique, les tireurs argentique se comptent sur les doigts de la main en Belgique. Quand il parle de la différence entre photo argentique et numérique, son discours relève davantage d’une passion immodérée pour la première que d’une aversion pour la seconde : “Je peux trouver de grandes qualités dans un tirage numérique. Moi qui suis un photographe à l’ancienne, je garde une préférence pour l’argentique. Un tirage argentique offre une profondeur, une magie, c’est une histoire de lumière… Dans le tirage numérique, c’est plus plat.” Et d’ajouter que contrairement au numérique, “où l’on peut visualiser tout de suite ce qu’on fait sur écran”, l’argentique offre des surprises, de la magie : “On avance par tâtonnements, par bouts d’essai…”.
 
Tout doit évoluer”, concède-t-il, “on parle d’un intérêt pour l’argentique chez les jeunes, mais je n’y crois pas trop, un tas de magnifiques procédés d’impression ont disparu donc je ne me fais aucune illusions sur l’avenir de l’argentique”. Reste tout de même qu’un tirage argentique est beaucoup plus résistant. “C’est pour cela que les musées font encore appel à moi”, constate André Jasinski. L’enjeu, ici, va bien au-delà de la pérennité de son laboratoire, mais concerne notre mémoire, à tous.

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