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08/11/2014

Bernard Depoorter, couturier et artisan à contre-courant

la libre,momento,coulisses,bernard depoorter,wavre,couturierDans les rues de Wavre, se cache l’atelier d’un créateur atypique.
Fétichiste des belles matières, oubliées parfois, il se décrit comme un artisan. Confrontation avec un univers.
 
Rencontre: Alexia de Marnix
Photographie: Alexis Haulot


PASSEZ LE GRILLAGE GOTHIQUE DE LA MAISON DEPOORTER et posez le pied sur les premières dalles de son jardin enchanté où poules de soie, canards de Chine et paons sont rois. Bienvenue dans la cour intérieure du couturier à la main verte mais aux doigts d’or, surtout. Car s’il s’adonne volontiers à sa nature et ses volailles, Bernard Depoorter imagine, crée et habille des silhouettes de femmes. La femme du XXIe siècle. Selon lui, glamour, sensuelle et sûre d’elle. Les femmes le fascinent, il les dessine dans son atelier à Wavre où il a ressuscité une maison de famille laissée à l’abandon. Porte d’entrée passée, grimpons les marches de sa demeure. Un couloir mène au salon où il a réinterprété les codes du style haussmannien en mélangeant classicisme et originalité dans une ambiance tamisée rendue par de petites bougies et des rideaux bouffants soigneusement tirés.
 
La couleur des murs se veut indéfinissable : verre d’eau, chardon, gris, pistache… On s’y perd. D’ailleurs, Bernard Depoorter aime l’insaisissable. Car, dit-il, “quand on n’a pas de prise sur les choses, on ne s’en lasse pas”. Appréciant les tenues intemporelles, le styliste ne suit pas une mode, il propose un style qui rend les femmes fantasmagoriques.
 
SON CABINET DE CURIOSITÉ
Nous sommes attendus avec une tasse de thé noir. Le thé, c’est le rituel de Bernard. Un moment de détente d’une dizaine de minutes que le couturier s’impose chaque jour dans son jardin. Car sa journée est méticuleusement réglée par des sonneries sur son téléphone portable qui lui suggèrent de passer à l’activité suivante. Sinon, ce bourreau de travail pourrait ne pas quitter son fil et ses aiguilles du matin au soir. Curieux de la création artistique au sens large, Bernard Depoorter consacre une partie de son temps à décorer son intérieur. Et pour cause, rien n’y est laissé au hasard. Un lustre du XIXe, un miroir début XXe, petits bibelots sur grande table basse, chaque objet interpelle. Bernard s’en réjouit : “Tout est disposé de façon à ce que l’on se sente dans un cabinet de curiosité”. Car son environnement est aussi sa première source d’inspiration.
 
Au berceau, le petit Bernard aux boucles blondes caressait les tissus soyeux avec fascination. Plus tard, il s’amuse même à ouvrir des vieilles malles du grenier pour y dégoter d’anciennes tenues oubliées. Il se remémore sourire aux lèvres, “ma grande sœur et moi, nous nous amusions à porter ces anciennes robes du XIXe ainsi que de vieux costumes militaires”. À dix-huit ans, le temps des déguisements révolu, le jeune homme autodidacte réfléchit à son avenir. Rien ne l’attire dans la tendance avant-gardiste que les écoles de mode belges proposent. C’est donc, book à la main, que Bernard Depoorter part pour Paris. Grâce à son audace et sa détermination, il parvient à se faire une place auprès des grandes maisons, dont Franck Sorbier et Dior. Plus tard, l’apprenti, désormais sûr de lui, frappe aux portes et envoie des lettres pour faire connaître ses croquis. C’est d’ailleurs une princesse qui va tomber sous son charme. Anne de Bourbon-Siciles, sa marraine, a été la première femme à croire en son talent.
 
À L’ÉCOUTE DES FEMMES
Sa patience, ses gestes méticuleux et son respect de la matière lui valent sa réputation. Il regrette parfois que la mode change aussi rapidement. Il précise que “la tendance actuelle est au changement imminent. Les collections s’enchaînent. On arrive à peine à la pointe de la mode qu’on est déjà démodé”. Bernard Depoorter définit son art comme un luxe mesuré : une doublure en soie, des matières naturelles. “Je pense que la femme moderne n’a plus beaucoup de temps pour elle. Quand elle cherche à s’habiller, elle surfe sur internet et fonctionne sur le coup de cœur. C’est quelque chose de typiquement féminin.” Fidèle à ses codes, il se soucie aussi des attentes de ses clientes. Pour une raison simple, elles figurent parmi ses muses qui le font évoluer constamment.
 
Derrière ses croquis de corps sveltes, Bernard décèle la double facette féminine : sa douceur et sa force. Soit le velours et le cuir, ses matières préférées pour confectionner ses robes. Le couturier admire les femmes et ça se sent. À commencer par celles de son entourage : “Les femmes de ma famille ont toujours été des femmes à poigne qui ont su tenir leur ménage.” Soutenu par un entourage fort, dont sa famille en première ligne, Bernard estime qu’il est impossible de réussir seul dans cette entreprise de mode, “il faut savoir s’entourer de gens humains et passionnés pour déléguer. Et surtout admettre que notre création ne nous appartient pas”.
 
Plus d’infos : www.bernarddepoorter.com
 
 
la libre,momento,coulisses,bernard depoorter,wavre,couturierTrois questions à Bernard Depoorter
 
Les métiers d’art et la mode sont-ils étroitement liés ?
Bien entendu. Dans le gros laboratoire qu’est la mode, on fait appel aux artisans car il est nécessaire d’évoluer dans la technique. De mon côté, j’accorde une attention particulière aux métiers d’art oubliés, car ce sont d’anciennes techniques devenues rares. De plus, la cliente est en quête de rareté, de pièces uniques. Concrètement, j’entreprends un travail de recherche intense puisque dans ce domaine, tout est exploitable : les machines, les matériaux, les techniques ancestrales, les archives, certains vieux grimoires même. La mécanique des machines me fascine particulièrement, ça doit être mon côté garçon.
 
Quelles sont les techniques que vous affectionnez particulièrement ?
Je suis attiré par les anciennes techniques européennes. Essentiellement les techniques qui datent de la Renaissance italienne et française jusqu’au XVIIIe siècle. Il y a quatre métiers d’art qui m’inspirent vraiment. Le parurier floral, la laque de Chine que l’on retrouve sur les paravents ou sur des vieux meubles, la passementerie du XVIIIe siècle avec les sourcils de hanneton, et le travail des cuirs de Cordoue.
 
Pensez-vous qu’il y ait de l’avenir pour ces métiers d’art oubliés ?
J’en suis persuadé. Ma maison de couture n’est qu’un moyen d’atteindre d’autres rêves. Celui de relancer les métiers d’art notamment en suscitant des vocations auprès des jeunes. C’est grâce à eux qu’on parviendra à conserver ce patrimoine au risque de perdre définitivement la technique. En continuant à maîtriser le savoir-faire, on peut évoluer et créer les techniques de l’avenir. Le cuir de Cordoue, par exemple, reste essentiellement destiné aux accessoires de mode alors qu’il pourrait être revu et assoupli sous forme de corset. Vous n’imaginez même pas tout ce que l’on peut faire aujourd’hui ! Certains couturiers ont réussi à faire des robes en marqueterie de plumes. Des robes en béton ont même été exposées lors de défilés.

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