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22/11/2014

En quête de ceux qui fabriquent le luxe

La Libre, Momento, Coulisses, luxe, LVMH, artisan, fabrication, couture, joaillerieÀ la rentrée scolaire, en septembre dernier, le groupe LVMH lançait l’Institut des Métiers d’Excellence. Une initiative qui permet à des jeunes gens de se former aux métiers du luxe.
 
Mais comment cela se déroule-t-il concrètement pour ces jeunes qui mettent un pied dans le milieu ? Comment apprend-on le luxe ?
 
1. D’abord, on s’est rendu avenue Montaigne pour rencontrer Chantal Gaemperle, en charge des ressources humaines pour le groupe LVMH.
 
2. On a filé ensuite à l’École de la Chambre syndicale de la Couture parisienne pour rencontre Aicha, qui entame son apprentissage dans les ateliers de couture de la maison Dior.
 
3. On conclut notre tour des métiers d’excellence dans les murs de l’atelier de haute joaillerie Chaumet, à la rencontre d’un jeune élève, Maxime, et de son maître, Mister Bourdariat.
 
Reportage: Aurore Vaucelle
Photos: Johanna de Tessières


Fabriquer du luxe, une histoire d’humains
 
CHANTAL GAEMPERLE est Directeur Ressources humaines et Synergies pour le groupe LVMH, autant dire qu’elle a toujours deux ou trois choses sur le feu. Ce matin-là, en septembre dernier, elle prend le temps de nous rencontrer pour nous présenter “l’Institut LVMH des Métiers d’Excellence” (l’IME), une démarche neuve du groupe mondial qui se concentre sur la (res)source même de la fabrication du luxe. Des métiers d’excellence, c’est en effet ni plus ni moins ce qu’il faut à LVMH pour se maintenir leader en matière de luxe.
 
La question de la main-d’œuvre (ultra) qualifiée est une nécessité pour le groupe qui travaille dans les domaines les plus variés du luxe – de la mode à la joaillerie, en passant par la fabrication de jus de luxe en tout genre, spiritueux et parfumerie. Trouver les bonnes personnes qui sauront d’abord fabriquer puis vendre ce luxe, c’est le métier de Chantal Gaemperle. “Ici, on doit saisir l’air du temps. On doit créer le désir pour des choses qui ne sont encore pas existantes.” Et qui dit fabrication du luxe dit savoir-faire; on parle ici de savoir-faire de grande précision. “Ce patrimoine, ce savoir-faire, ce sont des gestes modestes mais sans lesquels rien ne serait permis… C’est ce qu’il y a derrière ces métiers.” Elle poursuit : “Quand j’ai visité les ateliers de maroquinerie Vuitton, où on fabrique des ceintures, j’ai découvert que chaque trou à l’intérieur de la ceinture est repris, et repeint à l’intérieur. Avec un petit geste. Même si, au départ, vous n’étiez pas sensible à l’objet, en sachant cela, tout prend sens... À la fin, je crois que j’aurais pu vendre des ceintures ! C’est l’amour et le savoir du métier qui nous a occupés ici.” Une réflexion d’autant plus nécessaire qu’il y a pénurie dans ces métiers.
 
Florence Rambaud, tête chercheuse en matière de talents créatifs chez LVMH, précise que ces filières n’ont pas toujours été valorisées. “Ces métiers manuels sont méconnus. Ce sont par ailleurs des secteurs où il y a des besoins, notamment dans la maroquinerie et l’horlogerie.”
 
Cet état des lieux des métiers a prouvé à la branche ressources humaines de LVMH la nécessité d’accompagner la formation de jeunes gens. Une étape que le groupe ne peut se permettre de rater. Car, comme le précise encore Chantal Gaemperle, “quand on travaille dans la construction des savoirs, on travaille sur un temps qui est long”. En effet, il faut pas moins de huit à dix ans pour repérer puis former un joaillier, et le taux de réussite n’est que de 1 sur 5. “On est a fait un état des lieux de nos métiers. Et on s’est demandé comment être bon à tous les niveaux dans une dizaine d’années.”
 
C’est ainsi qu’à la rentrée 2014, LVMH a lancé trois formations aux métiers d’excellence. En maroquinerie, avec les Compagnons du Devoir – Institut des matériaux souples, en joaillerie avec l’école de la bijouterie et de la joaillerie de la rue du Louvre (BJOP), et en couture avec l’École de la Chambre syndicale de la Couture parisienne. Dans ces domaines, les CAP existent déjà. Mais l’Institut des Métiers d’Excellence va permettre de nourrir ces filières. En pratique, LVMH ouvre des classes dans ces écoles et fait bénéficier aux jeunes gens sélectionnés d’un programme dédié (master classe, apprentissage des fondamentaux du luxe, visites d’ateliers, boutiques, rencontres avec des experts, des artisans et des créateurs) mais surtout d’un apprentissage au sein de l’une des maisons du groupe.
Un sacré coup de pouce pour le CV, un sacré atout, autant le dire, pour entamer son parcours dans le métier. “On donne l’occasion à des jeunes d’intégrer des maisons vers lesquelles ils n’auraient pas osé aller.” Justement, on est allé voir deux de ces jeunes gens qui ont encore un pied dans l’école et déjà l’autre pied dans le milieu du luxe…
 
 
la libre,momento,coulisses,luxe,lvmh,artisan,fabrication,couture,joaillerieUn jour, quelqu’un lui découvrit des mains d’or
 
AïCHA KARDIDI obéit aux ordres de la photographe et monte sur la table de couture. Elle s’assoit en tailleur et, sous le regard de la photographe, bascule légèrement la tête. Faudrait pas prendre la grosse tête, semble-t-elle dire à l’objectif.
 
On est le lundi 29 septembre 2014, Aicha a entamé sa rentrée dans l’atelier couture flou de la maison Christian Dior depuis quelque trois semaines. En parallèle de son CAP (Certificat d’Aptitude professionnelle) couture flou, elle est en apprentissage au sein de l’équipe Dior, dans le studio de Raf Simons. Elle a participé au finissage de certaines pièces qui défilaient trois jours avant dans le cadre de la Fashion Week parisienne. “Javais aidé à poser des boutons et des agrafes”, et bien sûr, elle a reconnu “ses” boutons et “ses” agrafes, en regardant les images du défilé Dior. “C’est une petite touche à nous… Et puis c’était fascinant, on faisait partie de l’atelier.”
 
Mais Aïcha n’en fait pas trop, elle a bien compris qu’elle a eu “du pot”. Elle a bénéficié de la première rentrée des métiers d’excellence, et ce, de justesse, puisque la demoiselle a déjà 26 ans, âge limite pour bénéficier de cette formation.
 
Bon, ce n’est pas comme si Aïcha s’était réveillée tardivement, en se demandant ce qu’elle allait faire dans la vie. Il y a dix ans déjà, elle avait essayé d’entrer dans cette école de couture pour exercer ce qu’elle sait le mieux faire au monde, la couture. Mais attention, à un niveau de grande maîtrise. Elle a beau répéter qu’elle est autodidacte, cela n’enlève rien à ce qu’elle a dans les mains. L’été dernier, Romain Rasse, du studio Dior, a regardé son book, et il a compris le potentiel de la demoiselle, qui pourtant n’avait pas grand-chose à lister sur son CV. Mais ce n’était pas faute d’avoir essayé.
 
La jeune femme vit à Montfermeil, la banlieue chaude de Paris. Peut-être pas le meilleur point d’origine pour trouver à devenir apprentie dans l’heureux métier de couturière de haut vol. En 2005, elle s’inscrit au CAP couture mais ne trouve pas de lieu d’apprentissage. Et, pour des raisons familiales et financières, est obligée de lâcher prise, elle doit faire tourner l’entreprise familiale. Oui mais voilà, elle vit couture, elle respire couture et ce n’est pas une lubie. “J e suis d’origine marocaine, mes tantes étaient brodeuses. Mon grand-père travaillait le bois. Je faisais des robes à mes poupées… Autour de moi, les femmes de ma famille cousent. Mon père aussi d’ailleurs.” Un jour, il lui a fait une robe. Bon, pas ce qu’il y a de plus parfait. Ça ne fait que convaincre la jeune fille qu’elle, elle pourrait parfaire le geste.
 
Elle coud, elle coud. Pour les femmes de sa famille, pour les amies et les voisines. Sans le savoir, elle emprunte des techniques aux ateliers de couture. “Je faisais de la couture anglaise sur des petites robes toutes simples; c’est en arrivant à l’atelier en septembre que j’ai compris que c’était spécial, et qu’on ne l’utilisait que sur des pièces spéciales…” Mais qu’est-ce qui est spécial finalement ? Après tout, elle, elle imagine puis fabrique en 3D les robes de bal et robes de baptême des femmes de sa famille.
 
Un jour, alors qu’elle turbine encore sur sa toute petite machine à coudre – “parfois elle surchauffe, alors je l’arrête” –, sa sœur l’interrompt pour la pousser à s’inscrire au défilé “culture et création” qui a lieu dans sa commune à Montfermeil, à l’initiative de LVMH. Elle est retenue parmi les 20 premiers sur 98. “Moi, ce que je retiens c’est le chiffre 98”,dit-elle, dans un grand rire franc.
 
L’année qui suit, elle se prête de nouveau au jeu et gagne le “prix enfant” du défilé, ce qui lui permet de participer au défilé 2014 dans la catégorie “jeune talent”. “C’est grâce à cet événement que j’ai reçu un mail d’Olivier Théophile, en charge de la responsabilité sociale chez LVMH… Je me souviens, j’ai parcouru le mail et j’ai vu que je correspondais aux critères, alors j’ai lâché ma machine à coudre, j’ai écrit mon CV, et une lettre de motivation de deux pages.”
 
Invitée à un entretien à l’école, l’école où elle s’était cassé les dents dix ans auparavant, elle “raconte sa vie” à Nadine Estève, responsable des contrats d’apprentissage à l’École de la Chambre syndicale, “Un peu comme à vous…”. “Au final, je reçois un mail de Nadine Estève. Je me souviens, j’étais en train de faire des robes pour une cliente, j’avais quarante de fièvre… J’ai signé mon contrat le jour-même. Le reste ne comptait plus. Je me disais :C’est vrai, est-ce que c’est vrai ?’…” En même temps, Aïcha n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour convaincre, son book et sa ténacité parlent pour elle.
 
Chez Dior, à l’atelier, “Je regarde par-dessus l’épaule des mécaniciens (NdlR ceux qui travaillent sur machine à coudre), j’ai appris l’ourlet mouchoir, j’ai recommencé et recommencé. Je sais maintenant le faire à la perfection… Enfin presque.” Presque ? On ne la croit pas. La perfection est précisément ce qu’on lui apprend là.
 
 
la libre,momento,coulisses,luxe,lvmh,artisan,fabrication,couture,joaillerieTrois questions à Maxime Fradin, 18 ans, alternant de l'Atelier Chaumet, haute joaillerie
 
Quel parcours vous a mené jusque-là ?
J’ai toujours eu cette envie, de faire des bijoux, je suis passionné par ce domaine. J’ai suivi un parcours d’enseignement classique puis un bac en arts appliqués, ce qui m’a permis de mieux découvrir l’architecture, le design de mode. J’ai mûri mon projet mais ma passion est restée la même pendant ces trois années. J’ai essayé de faire un maximum de stages chez des artisans du métier, pour pratiquer. Puis, j’ai passé le concours de l’école de la rue du Louvre (la BJOP, NdlR). J’avais trouvé deux apprentissages à Saumur et à la Rochelle, quand j’ai reçu un coup de fil du directeur de l’école pour ce poste, dans l’atelier de Monsieur Bourdariat, chef d’atelier de la haute joaillerie pour la maison Chaumet… et je suis très honoré d’avoir pu répondre à ses critères.
 
Le 2 septembre dernier, c’était la rentrée. Comment percevez-vous l’avenir ?
Je le vois avec beaucoup de travail et de persévérance, pour acquérir les techniques. Le niveau est un peu dur mais c’est une maison d’exigence… J’espère de tout cœur pouvoir continuer à pratiquer ici le savoir-faire qu’on m’y aura enseigné.
 
Quelle est votre définition du luxe ?
Avant d’intégrer le groupe, j’avais une définition qui correspondait à la valeur marchande du produit. Plus un produit était cher, plus il était luxueux. Je me rends compte que ça va bien au-delà de cette valeur marchande. Pour moi, le luxe, c’est la capacité de s’offrir des pièces uniques, qui nécessitent un savoir-faire et des matières premières sublimes. Je pense aussi que le luxe découle d’une réalisation artistique, ce n’est pas un produit industriel.

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