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11/01/2015

Des tapisseries que l’on s’arrache

la libre,momento,coulisses,atelier,tapisseries,tournaisiennes,modernisationLa tradition de la tapisserie tournaisienne a survécu aux siècles. Un temps employées non seulement pour décorer, mais aussi pour mieux isoler du froid les intérieurs de prestige, ces pièces d’exception s’offrent une deuxième jeunesse dans un esprit contemporain. Où ? Au Crecit, et plus spécialement dans les ateliers tournaisiens de tapisserie, une vraie institution dans ce domaine.

Reportage: Alice Siniscalchi


ELLES SONT HUIT, ABSORBÉES dans une concentration silencieuse, à perpétuer jour après jour une ancienne tradition tournaisienne qui connut son âge d’or au XVe siècle. Elles, ce sont les lissières de l’ASBL Crecit (Centre de recherches, d’essais et de contrôles scientifiques et techniques pour l’industrie textile) à Tournai, le dernier atelier en Belgique qui réalise encore aujourd’hui des tapisseries contemporaines selon une méthode traditionnelle. “Lissière”, ou “licière”, “lice” : issus du latin “licium”, fil, ces mots nous renvoient directement à l’outil central de cet art, le métier de haute lice. Alignées en enfilade, ces surprenantes machines en bois frappent d’emblée le regard dès que l’on pousse la porte du Crecit. Leur particularité ? La chaîne de fils y est tendue verticalement, contrairement au métier de basse lice, où elle est disposée dans un plan proche de l’horizontale. À la technique de la basse lice, les métiers tournaisiens ont exceptionnellement emprunté des pédales pour libérer les mains du lissier. De prime abord, une vague, curieuse ressemblance avec des harpes nous traverse l’esprit…
 
Marie Vercauteren, responsable de l’atelier, arpente le long couloir où prennent forme, à partir de presque rien, de véritables œuvres d’art. Elle s’arrête pour examiner chaque travail, tout en conseillant ses collègues dans la réalisation. “Une lissière tisse, habituellement, un demi-mètre carré par mois en travaillant à plein temps, parfois plus, et souvent un peu moins”, explique-t-elle, rodée à la lenteur de cette activité désormais en voie de disparition. Mais ce n’est pas pour autant que ce travail connaît des temps morts, chaque pause étant nécessaire aux lissières pour prendre du recul par rapport à l’œuvre, en vérifier l’avancement, trancher à l’aide de leur chef d’atelier en cas de doute. “Ici, il y a un petit jaune qui s’amorce. Je suis en train de réfléchir à comment je peux modifier le mélange de nuances sur le fuseau pour obtenir un jaune plus fort, illustre une de nos créatrices. Souvent, on fait de petits essais et si cela ne plaît pas, on défait. Surtout si cela tient à un détail comme celui-ci” Trois, quatre fils de laine de tonalités différentes sont en effet enroulés sur chaque broche pour obtenir des dégradés de couleur plus subtils. La couleur, justement, fait souvent l’objet de longues discussions. “Il y a une grande part d’interprétation dans tout cela, intervient Marie Vercauteren. C’est comme une partition musicale : il y a une maquette couleur, un carton, que l’on peut interpréter de mille façons différentes
 
L’auteur de cette “partition”, l’artiste cartonnier, a lui aussi son mot à dire tout au long du processus, notamment au début – lorsqu’un dialogue préalable avec la lissière s’impose. Ensuite, “il y a des artistes qui passent régulièrement vérifier l’évolution du travail et il y a à chaque fois une rediscussion, même si on ne peut pas tout recommencer à zéro, raconte Benoît Stéphenne, directeur du Crecit. Mais puisqu’on a tous une vision subjective des couleurs, il nous arrive de devoir défaire une partie du travail. Or, l’idéal, c’est que l’artiste vienne régulièrement, mais pas trop souvent, pour ne pas freiner l’avancement de la réalisation.”
 
la libre,momento,coulisses,atelier,tapisseries,tournaisiennes,modernisationPar ailleurs, la technique de la haute lisse, moins rapide que celle de la basse lisse mais plus pratique pour dérouler son travail devant soi, se prête davantage à une plus grande liberté de la lissière dans l’exécution du projet. “Et comme cette liberté est très importante pour le tissage des tapisseries que nous sommes en train de créer, on a préféré les réaliser sur l’endroit, alors que normalement, elles s’exécutent sur l’envers, développe Marie Vercauteren. Cela nous permet d’avoir un aperçu immédiat du travail effectué.” La coutume voudrait donc non seulement que l’on ait l’envers du travail face à soi, mais que l’on glisse aussi un miroir entre le carton et les fils de chaîne pour voir ce que l’on vient de réaliser. Pourquoi ? “Les puristes exigent que le tissage soit fait sur l’envers par souci esthétique : si on lie sur l’endroit, on obtient un petit pointillé, alors que si on le fait sur l’envers, on obtient une ligne plus nette.
 
La clé du succès 
À l’aide des pédales, nos lissières séparent une nappe de fils de chaîne pour pouvoir glisser derrière, avec la broche, le fil de trame. Cet enchaînement de gestes à la fois précis, rapides et patients, accompagnés du battement léger et rythmique des pointes des broches utilisées pour tasser les fils de la trame, est resté inchangé dans le temps. Et pourtant, ce sont bel et bien des tapisseries contemporaines que l’on fabrique ici. “On a réussi à dépoussiérer l’image traditionnelle, un peu ringarde, de la tapisserie, se réjouit notre experte. Grâce à Pierre-Olivier Rollin du BPS22 de Charleroi, qui nous commande des pièces destinées à des collections d’art contemporain, on a pu attirer des artistes tels que Wang Du, Charlotte Beaudry, Tobias. Actuellement, on travaille par exemple pour une galerie ayant pignon à Londres, Paris et Bruxelles.” En somme, la tapisserie a encore de beaux jours devant elle. “À côté d’un public de connaisseurs, argumente Benoît Stéphenne, principalement des artistes ou des privés qui achètent un projet à un artiste, nous avons aussi des clients qui s’intéressent à la tapisserie pour la première fois. C’est un phénomène récent.” Mais, ajoute sa consœur, “on n’accepte plus des commandes pour des tapisseries inspirées de modèles anciens. Certes, copier une tapisserie ancienne est un excellent exercice pour former nos lissiers, mais si on restait toujours tournés vers le passé, cela desservirait la réputation de la tapisserie contemporaine.”
 
Ce n’est guère surprenant, dès lors, que ces pièces de niche aient leur prix. “Le prix dépend de la complexité du travail. Quand on a un projet avec beaucoup de nuances, cela prend plus de temps pour définir les couleurs de la laine avec le teinturier, détaille Benoît Stéphenne. S i, par contre, on travaille à un projet en noir et blanc, c’est plus simple et, donc, moins cher. En général, grosso modo, cela revient à 3 500-4 000 euros le mètre carré. Il faut aussi négocier le prix avec le client.” Vu le temps qu’il faut pour mener à terme une tapisserie, et les coûts que cela entraîne, le Crecit reçoit de bon gré le soutien financier de la Province de Hainaut. “Si on ne pouvait pas compter sur ce soutien, l’équilibre des comptes serait difficile”, tranche M. Stéphenne.
 
la libre,momento,coulisses,atelier,tapisseries,tournaisiennes,modernisationDe toutes les couleurs
Le prix de la laine, lui, ne participe que dans une moindre mesure au coût global de l’œuvre. “Il faut un kilo de laine par mètre carré. Son prix peut aller de 20 à 30 euros le kilo en fonction de sa qualité. Notre laine vient de Nouvelle-Zélande et est filée en Suisse, enchaîne le directeur. Elle doit être la moins velue et la plus blanche possible, pour éviter que la couleur naturelle de la laine n’altère la couleur choisie pour la teinture, surtout si celle-ci est très claire.” La laine et la soie sont teintes directement dans l’atelier de teinture du Crecit. “Actuellement, nous avons 175 couleurs en stock, mais nous élargissons actuellement notre gamme à 300 couleurs environ.” N’importe qui, à n’importe quel moment, peut passer commande en ligne sur le site du Crecit. “Nos laines teintes sont déjà prêtes, en stock. Pour un coloris que nous n’avons pas, on peut en faire, mais cela requiert une certaine recherche et, donc, plus de temps”, conclut notre interlocuteur.
 
Des bobines de fils de toutes les couleurs et dimensions sont éparses un peu partout dans la salle, au pied des métiers à tisser, ou amoncelées sur des tables et sur les rebords de fenêtre. Leurs nuances sont aussi nombreuses que l’on peine à croire que, parmi toutes, il n’y en a même pas deux qui soient identiques… De cet univers multicolore, Patrick et Bruno, teinturiers au Crecit, en ont fait leur profession. “Nous avons des échantillons de tissus de tous les coloris dont nous disposons. La lissière choisit les échantillons sur base du projet tel qu’il est défini par l’artiste, et nous, nous les reproduisons en plus grande quantité.” La laine étant un matériau naturel, dont la qualité peut varier d’une année à l’autre, la formule de la teinture, pour obtenir la même couleur, peut elle aussi nécessiter un recalibrage. “Une fois établi le coloris et la quantité nécessaires, continue-t-il, il faut dégraisser les bobines de laine. Après, elles sont empilées dans la machine, qui est fermée, et qui contient un mélange d’eau et de colorant chimique. On fait monter la température jusqu’à 100 degrés et, peu à peu, le colorant monte sur les fibres.” Les machines tournent à plein régime, cela dégage une forte chaleur et… beaucoup de bruit.
 
la libre,momento,coulisses,atelier,tapisseries,tournaisiennes,modernisationNe dites pas “restaurer”…
Si, dans la philosophie du Crecit, il n’est pas question d’alimenter un art qui imite le passé, cela ne veut pas dire que le patrimoine historique de la tapisserie y est relégué aux oubliettes. Que du contraire : un atelier y est préposé exclusivement à la conservation de textiles anciens. Où l’on découvre une mission tout aussi prenante que le tissage de tapisseries. “Sous l’effet du poids, les coutures cèdent, les rentraitures consolident la tapisserie et améliorent sa lisibilité”, nous montre une conservatrice penchée sur une grande pièce tissée à Bruxelles au XVIe siècle et destinée à la cathédrale de Tournai. Cela fait partie d’une tenture représentant l’histoire de Jacob, dont Tournai possède quatre pièces – d’autres exemplaires étant disséminés au Cinquantenaire à Bruxelles, à Florence, à Glasgow. “Ces lacunes ont été couvertes à une époque, très grossièrement. Actuellement, les techniques de conservation se font de manière plus respectueuse.” La conservation proprement dite, c’est-à-dire la phase suivante, consiste en l’application d’une pièce de lin dans un ton passe-partout à l’arrière de la tapisserie. Il ne s’agit donc pas de restaurer, comprenez retisser, mais de conserver la tapisserie en respectant son intégrité et en stoppant sa dégradation. “Comme précédemment au niveau de la production, la conservation exige un dialogue permanent avec le commanditaire”, nous précise Marie Vercauteren.
Car, qu’il s’agisse d’une création ou d’une œuvre à conserver, l’achèvement d’un travail est toujours un moment très émouvant pour toute l’équipe. “Nous sommes toujours très impatients de rencontrer les propriétaires pour voir leur réaction. C’est comme un accouchement ! Cela nous donne beaucoup de joie, sans oublier pour autant les moments de panique que nous avons vécus.
 
“Tombée” de métier, la précieuse création est prête pour illuminer un bel intérieur de ses doux dégradés, et de l’histoire (moderne) qu’elle raconte.
 
 
Ph.: Christophe Bortels

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