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31/01/2015

Boulimique des formes d’expression artistique

La Libre, Momento, Autoportrait, Frédéric Roels, Opéra de RouenFrédéric Roels est un metteur en scène et dramaturge belge. Il est le directeur artistique et général de l’Opéra de Rouen, en Haute-Normandie.


FREDERIC ROELS EN 6 DATES

19 juin 1971 : une date peu importante dans ma mémoire puisque je n’en ai aucun souvenir, mais fondamentale pour la suite est celle de ma naissance.
 
Été 1976 : outre la chaleur caniculaire, mes parents, ma sœur, mon frère et moi avons, sur la route des vacances, un accident de voiture assez spectaculaire à Fontainebleau. Mon goût pour les sports à risque, s’il existait, s’est définitivement éteint ce jour-là.
 
Juin 1990 : après une première année d’étude en physique qui aurait dû me promettre à un joyeux avenir scientifique, je fais le choix de risquer plutôt une carrière théâtrale et je me présente à l’épreuve d’entrée à l’INSAS à Bruxelles. Je réussis, le tournant est pris.
 
2000 : le passage au millénaire marque un tournant dans ma carrière de metteur en scène. Après quelques années à avoir fait plutôt des petits spectacles ou des spectacles en milieu scolaire, je réalise cette année-là pas moins de trois mises en scène professionnelles : “Les Suppliantes” d’Eschyle à Tours, dans le cadre d’une résidence des Pépinières européennes pour Jeunes Artistes, “Aglavaine et Sélysette” de Maeterlinck avec ma compagnie Prospéro & Cie à Mons, et “Hygiène de l’assassin” de Daniel Schell d’après Amélie Nothomb, mon premier opéra, à l’Opéra royal de Wallonie à Liège.
 
9 décembre 2001 et 28 juin 2006 : naissance de ma fille Salomé puis de mon fils Jonas. Devenir père est un passage de cap majeur. Du jour au lendemain, mon échelle de valeurs est bouleversée.
 
5 octobre 2009 : prise de fonction à l’Opéra de Rouen Haute-Normandie comme directeur général et artistique, après quelques années passées comme dramaturge à l’Opéra royal de Wallonie.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Lorsque j'avais quinze ans, je rêvais d’être réalisateur de cinéma. Avec la caméra Super 8 de mon père, j’ai réalisé, en quelques jours pendant les vacances, un film muet où deux petites filles faisaient rouler l’une vers l’autre une boule rouge sur un plan incliné. Ce simple mouvement, répétitif, les transformait, créait entre elles une relation qui passait par le regard, puis par le corps. C’était assez abstrait, sans doute très ennuyeux pour le spectateur. Je n’ai pas revu ce film depuis des décennies, je n’ai plus de projecteur.
Ceci pour dire qu’il n’y a pas d’événement véritable. Chaque micro-événement, même le plus insignifiant, peut transformer quelque chose en moi. J’ai toujours été boulimique de toutes les formes d’expression artistique. Il me fallait affiner, trouver la ou les voies les plus justes. J’ai écrit, j’ai dessiné, j’ai peint, j’ai fait de la céramique, j’ai joué du violon.
Je tremblais beaucoup. Je tremble toujours. Une sorte de handicap nerveux. Un jour mon professeur de violon m’a pris à part après un examen catastrophique. Il m’a dit : “Tu ferais mieux d’arrêter et de jouer de la flûte.” Une gifle. J’ai pleuré. J’ai arrêté le violon, effectivement. J’ai suivi des cours d’harmonie, de contrepoint, je me suis mis à composer. Aujourd’hui, j’écris, je mets en scène. La musique est au cœur de tout. Il n’y a pas de frontières entre les chemins à prendre, n’importe lequel est, à n’importe quel moment, possible.
 
 
UNE PHRASE
 
"La musique souvent me prend comme une mer.” Charles Baudelaire
Cette phrase était inscrite sur un T-shirt que m’a offert ma marraine. Elle tisse un lien intime entre ce qui occupe ma vie, et les espaces maritimes où, de temps en temps, je m’évade sur un voilier pendant quelques jours.
 
 
TROIS RENCONTRES AVEC DES PERSONNALITES ARTISTIQUES
 
Lionel Lesire, scénographe et costumier
Nous nous sommes rencontrés en 1999, nous étions tous deux assistants sur une production d’opéra à Liège. Une amitié forte est née, construite sur des échanges nourris, bavards de son côté, plus silencieux du mien. Il a, depuis lors, collaboré avec moi comme costumier à presque tous mes spectacles et comme scénographe à deux d’entre eux. Lionel me fait rire, m’abreuve de paroles et de réflexions salutaires. À chaque conversation (et elles sont nombreuses), mon regard sur le monde se transforme un peu.
 
Carolyn Carlson, chorégraphe
J’ai invité Carolyn Carlson à reprendre à Rouen son spectacle “Eau” avec notre orchestre. Les quelques heures que j’ai passées en sa compagnie à cette occasion m’ont fait découvrir une très grande dame américaine, dont le regard plonge en vous et regarde bien au-delà du paraître. Il y a une résonance à cette profondeur dans tous ses spectacles. Quelques semaines après cette première rencontre, je recevais dans ma boîte aux lettres son livre “Dialogue avec Rothko” orné d’une émouvante dédicace. Un cadeau précieux. Carolyn revient régulièrement à Rouen avec sa compagnie, elle est toujours auréolée de ce charme indéfinissable.
 
Philip Glass, compositeur et pianiste
Ce pilier de la musique dite “minimaliste” américaine est venu à Rouen quelques jours pour plusieurs concerts, nous sommes allés manger ensemble un soir dans un restaurant près du théâtre. Ce moment que je croyais formel s’est révélé délicieux. Glass est un homme simple, pétri d’expériences multiples, jamais avare d’anecdotes. Il a un regard sur la vie plein d’humour et de sagesse conjugués.
 
 
TROIS LIEUX
 
Le Lubéron
J’ai passé dans cette chaîne de montagnes provençale de nombreuses périodes de vacances depuis mon adolescence jusqu’à il y a quelques années. Avec mes parents, nous allions dans une bergerie en pleine forêt, à quatre kilomètres de chemin caillouteux du village le plus proche. Je connais la plupart des sentiers du grand Lubéron pour les avoir parcourus à pied, sous un soleil qui nous faisait parfois souffrir mais qui laisse des traces indélébiles dans la tête.
 
Berlin
Je ne suis allé que deux fois dans la capitale allemande. C’est une ville absolument exceptionnelle en Europe. Là où presque toutes les autres villes européennes sont tournées vers le passé, et tentent de résister à la loi de l’entropie universelle (second principe de la thermodynamique) qui les entraîne inéluctablement vers un délabrement savamment masqué, Berlin est en pleine construction, et respire à chaque coin de rue la créativité. La ligne de métro qui unit l’est à l’ouest et passe sous “unter der Linden” va seulement être inaugurée prochainement.
 
Le familistère de Guise
Découvert presque par hasard au cours d’une petite escapade en Thiérache avec ma femme, ce lieu extraordinaire m’a arraché des larmes. En 1870, un industriel visionnaire, Jean-Baptiste Godin, a bâti cette micro-société où il a tout inventé : l’école pour tous, l’économie sociale, la mutuelle, la pompe à chaleur… Il a créé, en plein essor du capitalisme, une alternative incroyable d’audace où les ouvriers devenaient sociétaires de leur propre entreprise. Cette utopie – qui n’en est pas une puisqu’elle a un lieu – a duré pas loin d’un siècle.
 
 
TROIS LIVRES
 
“Lettres à un jeune poète”, de Rainer Maria Rilke
La poésie de Rilke me bouleverse à l’adolescence; je découvre ensuite, comme un miroir, cette succession de lettres que je lis comme si elles m’étaient adressées. Rilke réussit l’exploit de susciter l’interrogation, l’interpellation, la contemplation, sans jamais être paternaliste ou se mettre dans la position de “celui qui sait”. Je cherche aujourd’hui ce livre dans ma bibliothèque, ne l’y trouve plus. J’ai dû le prêter à quelqu’un, tant mieux. C’est ainsi que se joue la contamination.
 
“Patience dans l’azur”, de Hubert Reeves
J’ai lu beaucoup de livres sur l’univers, la physique, l’astrophysique. Celui-ci est un des plus fascinants. Le magicien Reeves m’entraîne dans un voyage dans le temps et l’espace qui se mesure en unités vertigineuses, exposant trente-six et plus. Là où la science s’arrête, au pied du mur du big bang, commence la philosophie avec cette question simple : l’univers a-t-il un sens ? “Patience, patience/Patience dans l’azur !/Chaque atome de silence/Est la chance d’un fruit mûr !” (Paul Valéry).
 
“Le pendule de Foucault”, d’Umberto Eco
C’est un autre voyage étonnant. “Le pendule de Foucault” a tout d’un roman policier, plein de rebondissements, de suspense, d’interrogations. Et, au fil de l’enquête, l’auteur nous entraîne, mine de rien, dans des méandres qui creusent la vallée de notre civilisation occidentale et d’une introspection du lecteur à travers celle-ci.
 
 
UNE DATE
 
Le 9 novembre 1989
J’étais chez mes grands-parents, j’avais dix-huit ans, j’entrais dans l’âge adulte.
À la télévision, nous avons vu des gens qui cassaient à coups de massue un grand mur de béton. Une frontière qui semblait, au monde entier, indestructible, est tombée en quelques heures.
Pour mon grand-père, qui avait vécu la guerre, c’était une catastrophe. Pour moi, un monde nouveau naissait.
Ce jour-là, le mot Europe a commencé à faire sens.
 
 
Ph.: David Morganti

Commentaires

Un beau texte, Frédéric. Continue de nous imprégner de ton art, de ta pensée, de ton humanité.
Avec amitié
Françoise Henriette-Toussaint

Écrit par : Toussaint Fr. | 31/01/2015

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