Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

15/02/2015

Voyage du courrier d’un bout à l’autre de la nuit

La Libre, Momento, Coulisses, poste, centre de tri, courrier, itinéraire, bpostLe centre de tri postal “Bruxelles X” nous a ouvert ses portes le temps d’une soirée. Face à la suprématie des machines de tri, le personnel exécute des tâches automatisées. Récit d’une course contre la montre du courrier.
 
Visite labyrinthique: Lauranne Garitte
Reportage photo: Johanna de Tessières


EN CE 14 FÉVRIER, certains amoureux vont s’emparer de leur plus belle plume, d’un bout de papier et d’une enveloppe pour déclarer leur flamme à leur cher/chère et tendre. Pratique ancestrale pour certains, l’envoi de courrier par la poste a ceci de délicieusement romantique et de gracieusement démodé. Mais que se cache-t-il derrière cette communication traditionnelle ? Nous avons poussé la porte d’un des cinq centres de tri de Belgique, celui de Bruxelles, à deux pas du canal, à Anderlecht. Rares sont ceux qui peuvent visiter cet endroit. Bernard Letist, employé à la poste depuis 1969, est notre guide du jour.
 
Dans le dédale du tri
2 février. 19h30. Dans le hall circulaire du bâtiment, Bernard nous attend. Nous traversons le couloir principal décoré de logos rouges de la poste. Passage par le portique électronique. Et nous voilà dans un gigantesque hangar de près de 20 000 m². Par ici, chaque jour, le courrier à destination des Belges transite. Des néons blancs éclairent des lettres de l’alphabet suspendues dans les airs. Elles servent de repères dans ce centre de tri labyrinthique. “Au début, les employés se perdent en se rendant à la cantine”, rigole notre interlocuteur.
 
La Libre, Momento, Coulisses, poste, centre de tri, courrier, itinéraire, bpostCela fourmille dans le hangar
Ce soir, quatorze machines de tri sont en marche. Au premier coup d’œil, on ne voit qu’elles. Et lorsque l’on tend l’oreille, on n’entend qu’elles. Elles semblent être les reines des lieux. L’ambiance colle aux mots du poème “Les usines” d’Émile Verhaeren : “Automatiques et minutieux, les ouvriers silencieux règlent le mouvement d’universel tictacquement qui fermente de fièvre et de folie et déchiquette, avec ses dents d’entêtement, la parole humaine abolie.” “En l’espace de 24 heures, plus de 700 employés travaillent ici”, souligne à ce propos Bernard Letist. C’est vrai, à bien y regarder, autour de ces machines, tout un petit monde s’affaire.
 
Assistance humaine à machine en action
Le long d’un tapis roulant, quelques employés étalent le courrier. Au bout de celui-ci, un homme déverse des bacs d’enveloppes. Vos factures, vos lettres d’amour; tout y passe. Et tout arrive dans une machine à l’allure d’un tambour de machine à laver. Celle-ci distingue les paquets des lettres, et trie les petits des grands formats. Ensuite, sur chaque courrier, un code-barres est apposé. Il facilitera le tri ultérieur. Le personnel, quant à lui, est là et assiste la machine…
 
Porter, retourner, classer, trier, transporter, déplacer. Reporter, re-retourner, reclasser, retrier, retransporter, redéplacer. 24 heures sur 24, les actions se répètent. Les employés exécutent les mêmes tâches en boucle. Autour de la machine de tri général, un chargeur place minutieusement les lettres oblitérées. Deux videurs les récupèrent et les déposent dans des bacs bleus assignés à un code postal. Ces derniers sont ensuite dirigés sur un tapis roulant vers les camions.
 
La Libre, Momento, Coulisses, poste, centre de tri, courrier, itinéraire, bpostÀ la pointe de la technologie. À quel prix ?
Je vais vous montrer une première mondiale”, nous annonce fièrement Bernard Letist. “Cette machine de tri, unique au monde, affine le classement. Elle classe par rue et par numéro ! Le facteur n’a plus qu’à se servir dans sa sacoche.” Génialissime, a priori. Mais à force de surenchère technologique, nous nous demandons ce que deviendra le métier de facteur.
 
Objectif : “J + 1”
Nous cherchons donc un peu d’humanité dans ce hangar. Bien que majoritairement silencieuse, l’ambiance est par moments décontractée. “Vous voyez, chef, je travaille”, plaisante un employé en s’adressant à Bernard. Les autres sourient lors de notre passage. Parfois même, ils nous saluent. Mais aucun n’est très bavard. Parler les déconcentre peut-être dans leurs gestes répétitifs et systématiques. Car tous sont là pour relever un seul et même défi : faire parvenir une lettre en un jour à son destinataire. Chez bpost, c’est “J + 1” sinon rien. Même si la lettre vient d’Ostende et doit arriver à Arlon.
 
Nous nous dirigeons vers l’extérieur. Là où les camions (de 9 à 45 tonnes) stationnent pour décharger le courrier. Dehors, il fait -2 degrés. Il neigeote. Des hommes vêtus d’une simple veste “bpost” déposent les sacs de courrier dans les chariots ad hoc. Par un temps pareil, le courage est de rigueur.
 
Du bout des doigts
Retour à l’intérieur, dans la salle de vidéocodage. C’est ici que le courrier est envoyé lorsqu’il n’a pas été reconnu par les machines. Derrière des écrans, une petite dizaine de personnes regardent fixement des images d’enveloppes défiler devant leurs yeux. Il n’y a que des femmes. “La gent féminine est plus compétente pour ce genre de travail”, explique Bernard Letist. Le silence fait froid dans le dos. On n’entend que le cliquetis des claviers numériques. Pendant 50 minutes, ces dames retranscrivent des codes postaux machinalement. 2 600 pièces à l’heure. “Après, elles ont 10 minutes de pause car ce travail demande de la concentration”, rassure Bernard Letist.
 
La Libre, Momento, Coulisses, poste, centre de tri, courrier, itinéraire, bpostSi le courrier a été rejeté aux deux étapes précédentes, il reste une alternative : le tri manuel. Perchés sur des chaises hautes, des employés sont face à des étagères. Chaque casier correspond à un début de code postal. Ils trient ainsi le courrier, avec une moyenne de 600 lettres à l’heure. “On connaît les codes postaux par cœur, maintenant !”, lance une femme en souriant. Comme quoi, dans ce circuit fou, l’Homme a encore son (maigre) rôle à jouer.
 
Veiller sur le courrier
À la sortie du bâtiment, dans la nuit glaciale, quelques employés grillent une dernière cigarette avant de monter dans le bus. Il est 22h30. Cette navette les raccompagne jusqu’à la gare du Midi. “De là, certains prennent encore le train. Jusqu’à Ostende, par exemple”, commente notre guide. Épuisés, ils rêvent sûrement de dormir. D’ici quelques heures, le réveil du facteur va sonner. Il prendra alors le relais, et endossera la responsabilité de clore ce travail de titan, en faisant arriver le courrier à bon port. Et pendant ce temps, au centre de tri, les machines continuent à ronfler. Encore et encore. Sans relâche…
 
 
L’avenir entre les mains du facteur
 
Suprématie des machines, réduction drastique de personnel, concurrence avec le courriel et diminution du volume de courrier. Tout n’est pas rose chez bpost. Mais l’entreprise compte bien se réinventer.
 
Une soirée à "Bruxelles X", et la réalité morose de la poste saute aux yeux : les machines remplacent le personnel, et les nouveaux moyens de communication font concurrence au courrier papier. Comment bpost envisage-t-elle l’avenir face à ces difficultés ? Paul Vanwambeke, directeur des relations investisseur, répond.
 
Quelle est la stratégie de bpost pour l’avenir ?
Nous allons continuer à défendre le papier, tout en étant conscients que les nouveaux médias grignotent une part de la communication.
 
C’est optimiste. Car les volumes de courrier sont en nette diminution.
Oui, on ne peut pas le nier. Et les chiffres le prouvent. Entre 2008 et 2012, les volumes ont diminué de 2,5 % par an, en 2013, de 3,5 %, et pour les neuf premiers mois de 2014, de 4,7 %.
 
Ces chiffres concernent les petits formats. Qu’en est-il des paquets ?
Pour les paquets, la tendance s’inverse grâce au succès des boutiques en ligne. En 2013, il y a eu une augmentation de 7,1 % des volumes. Au premier trimestre de 2014, 5,2 % en plus; et 10,3 % pour le deuxième trimestre.
 
La poste va-t-elle bientôt mourir ?
Difficile à dire. Tout dépend de la rapidité du déclin du volume du courrier. En Belgique, la diminution de volume est relativement modérée. Nous avons donc le temps de mettre en place des initiatives pour compenser cette perte de revenus.
 
Quelles sont ces initiatives ?
D’une part, il faut poursuivre une distribution optimale et au meilleur coût, même si les volumes diminuent. D’autre part, nous devons offrir d’autres services.
 
Comme ?
La livraison de colis commandés sur Internet, la distribution de courses à domicile, la vérification d’identité pour les compagnies d’assurance, etc. Il faut miser sur la force du facteur.
 
Son métier va donc tout à fait changer.
Disons qu’aujourd’hui, le facteur s’arrête à la boîte aux lettres. À l’avenir, son boulot se situera davantage à la porte d’entrée.
 
Sauf si le facteur devient un robot…
Certaines marques font des prototypes de voitures qui suivent le facteur au fil de sa tournée. Mais cela n’empiète pas sur l’essence même du métier de facteur que nous voulons encore et toujours quotidiennement dans toutes les rues du Royaume.
 
Au départ, la poste est un service rendu au citoyen. Les machines semblent prendre de plus en plus de place, en défaveur de l’humain. N’est-ce pas contradictoire ?
Pas du tout. Car le service qu’on donne au citoyen ne se passe pas au moment du tri, mais au moment de la tournée du facteur.
 
Il y a malgré tout des réductions importantes de personnel dans les centres de tri…
Oui, depuis une dizaine d’années, il y a une diminution d’effectif d’à peu près 4,7 % par an. Ce qui équivaut à un millier de temps pleins. Mais nous gérons cela de façon socialement acceptable. Chaque année, entre 1500 et 2500 personnes partent de l’entreprise. Soit parce qu’elles sont retraitées, soit parce qu’elles changent de travail. Donc nous ne licencions pas. Nous engageons 1 000 personnes chaque année.
 
Dans cinq ans, que deviendra bpost ?
Il y aura un peu moins de lettres, plus de paquets et plus de machines. Mais il y aura surtout plus de services de proximité ou de livraison à domicile.
 
Et dans vingt ans ?
C’est la grande inconnue. Personne en Europe ne parvient à dire jusqu’à quel niveau minimum de lettres on pourra descendre pour que l’entreprise reste viable. Seul l’avenir nous le dira.

Les commentaires sont fermés.