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22/02/2015

Voyage dans le temps : “Votre ganterie depuis 1890”

la libre,momento,tendances,coulisses,ganterie,artisanat,bruxellesGaleries Saint-Hubert, une petite échoppe à l’ancienne. Le boniment sur la vitrine indique que la ganterie est là pour nous servir depuis 1890… Comme au temps de nos grands-parents, donc ?
On a rencontré Monsieur Donat Pauwels, gardien de ce mini-temple du gant et détenteur d’un savoir-faire qui petit à petit s’oublie, marché oblige.

Du bout des doigts: Aurore Vaucelle

“EN BELGIQUE, IL N’Y A QU’UN ROI et qu’un gantier.” Vous entrez ici dans la dernière ganterie du Plat Pays. Le reste de la lignée s’est éteint. Plus de formation, plus d’école pour apprendre le métier de gantier, et puis, ce dernier comptoir tenu par Donat et Daniel Pauwels, dans les Galeries.
 
Comment un savoir-faire disparaît-il ? Difficile à dire. Est-ce que les gens portent moins de gants que dans le temps ? Tout ceci tient à peu de chose. Monsieur Pauwels esquisse le nouveau paysage qui l’entoure  : “Pour nous, c’est un mauvais hiver, il ne fait pas froid, alors personne ne porte des gants. Et puis demain, vous serez presque en maillot de bain…” alors, comme ça, même les gantiers sont touchés par le réchauffement climatique. Et puis, “si l’on compare au début du siècle, évidemment… les gens prennent la voiture, et qui porte des gants quand il est en voiture ?”.
 
Tout nous ramène au passé, dans la petite échoppe de M. Donat. Et pas parce que les machines à coudre sont encore en métal et les outils manuels en bois. Mais plutôt parce qu’il faut faire ici subsister le commerce d’un produit non pas désuet mais dont la fabrication est restée inchangée depuis des siècles. Depuis l’époque où la corporation des gantiers-parfumeurs faisait vivre tout un petit monde (l’option “parfumeur”, c’est ce que Louis XIV avait concédé à ce corps de métier qui baignait dans l’odeur des tanneries, qui ne sentaient pas la rose, autant le dire !).
 
la libre,momento,tendances,coulisses,ganterie,artisanat,bruxellesLe métier du gant se compose en fait d’une infinité de petits métiers. Il y a à l’origine des ramasseurs de peaux, tanneurs, coupeurs de gants – comme le grand-père de Monsieur Pauwels –, des couturières, celles qui s’occupent des baguettes (les broderies sur le dos de la main), celles qui cousent les bords et puis la petite main qui se charge des finitions. Tous ces métiers sont tout aussi nécessaires à notre époque mais les gens qui maîtrisent ces techniques sont en train de disparaître. Monsieur Pauwels nous avoue même : “Je continue a faire du piqué anglais ou des modèles avec des carabins (NdlR, petit morceau en forme de V qui donne plus d’aisance au porteur). Pourquoi ? Parce que c’est une technique en train de se perdre et on ne veut pas perdre les couturières.”
 
Car ce qui frappe dans le récit de ce commerce de famille – “c’est ma tante qui tenait la boutique avant moi et, avant elle, ses parents” –, c’est la volonté de le maintenir contre vents et marées, voire même de l’adapter au marché. Monsieur Pauwels, il est allé jusqu’au Japon, pour trouver un débouché à ses gants. Le gérant du grand magasin Takashimaya lui avait même offert un espace de vente pour sa marchandise. Et puis ça a capoté. Le distributeur voulait trop se graisser la patte sur la façon. Et puis, il y a eu aussi l’épisode Canada. “On a essayé d’en vendre là-bas, et remarquez, si on ne vend pas des gants au Canada, on n’en vendra nulle part.” C’est pas faux. Mais ça n’a pas marché. Personne ne voulait payer le prix. “Tout le monde veut du chic et pas cher. Mais pourtant il faut être raisonnable, dans ce commerce-là comme dans un autre, tout le monde doit gagner sa vie. Les couturières, les faiseurs…” Et le marché actuel est du genre à tirer sur le moindre coût possible. Le coût humain en premier.
 
On lui demande comment il voit l’avenir de son commerce. “Allez, j’ai quatre fils. Il y en a bien un qui va reprendre l’affaire. Mais alors comment sera la boutique dans trente ans, ça je ne sais pas. En faisant attention, un magasin comme celui-ci peut continuer à se débrouiller mais il faut un produit de qualité et aussi un contact avec les gens. Le contact, ça fait beaucoup, c’est le service que vous rendez qui compte.”
 
 
la libre,momento,tendances,coulisses,ganterie,artisanat,bruxellesOn comprend enfin l’expression : “ça vous va comme un gant”
 
"Cela vous va comme un gant." L’expression du sens commun nous dit beaucoup sur ce métier que personne ne sait plus exercer. Un gant est un objet précieux et précis. Qui sied à merveille à la main, tout en n’étant pas entravant.
 
Les dames le portèrent pour des raisons d’élégance pudique jusque dans l’après-guerre, mais les années 60 ont balayé les codes de l’habillement les plus subtils, et la ganterie en a fait les frais. On porte des gants quand il fait froid. Mais de là à essayer de comprendre comment et où ils sont fabriqués ?
 
Tandis que l’import de “camelote” fonctionne à toute berzingue, Monsieur Pauwels – qui a décidé de ne plus s’énerver contre la mondialisation – continue son petit bonhomme de chemin.
 
Dans sa boutique de la Galerie de la Reine, il fabrique des modèles qu’il aime bien. Ne se focalise pas sur la mode et les tendances. Il n’a pas tort, à quoi ça sert de suivre les tendances quand on fait un objet unique par sa fabrication ? Objet qui, par ailleurs, a vocation à rester dans le vestiaire familial de génération en génération.
 
D’ailleurs, sa démarche du “classique et bien fait” séduit les touristes qui entrent en masse chaque jour dans la galerie et s’arrêtent pour s’offrir une paire de gants made in Plat Pays.
 
Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Dans son atelier en briquettes, sous la boutique en bois du rez-de-chaussée, Monsieur Pauwels a tout ordonné. “J’espère que c’est assez rangé selon vous car, selon moi, ça l’est.” On ne discute pas. Il fait son pas commode, Monsieur Pauwels, mais en fait c’est vraiment un gentil. Il nous sert un grand café et on s’approche de la table de travail où, après avoir humidifié la peau, il étire le cuir qu’il va travailler.
 
Avec un couteau, celui de son grand-père – le couteau qui a l’air de dater de l’époque de Mathusalem –, il tire la peau en tous sens. Puis la talque. “Cela fait ressortir les marques de la peau.” Les peaux exotiques, comme celle du pécari par exemple, qui est un petit sanglier d’Amérique du Sud, auront plus de défauts. (NdlR : il lui en arrive des histoires dans la forêt amazonienne, au petit sanglier exotique.)
 
Une fois talquée, la peau est mesurée. Combien de pouces pour un gant de 6 ½ ? Une fois la main coupée, on coupe aussi la forme du pouce et la doublure. La peau est glissée sous une presse en forme de mimine. “Voici le calibre 6 ½, il était utilisé dans les années 60 pour faire les gants Dior. Ce sont des lames forgées à la main. Il n’y a plus personne qui sait faire ce genre d’outils.” Devant nos yeux ingénus, le gantier montre comment on peut changer la longueur des doigts, et “l’enlevure” – ouverture entre le pouce opposable et les autres doigts. “Avant 1832, il n’y avait pas de calibre, alors il n’y avait jamais un doigt ou une main pareils chez les gantiers. Et puis un jour, Xavier Jouvin, cadet d’une dynastie de maîtres gantiers grenoblois, est allé mesurer les mains des humains dans les hôpitaux et les morgues.” À partir de là, il a imaginé des calibrages de mimines.
 
Monsieur Pauwels, il coupe ses gants, comme le faisait déjà son grand-père. Par contre, il n’est pas couturier. Il travaille avec des couturières à Grenoble ou à Naples. On lui demande pourquoi il va jusque-là. “Parce c’est encore là que l’on trouve des gens qui savent faire cela. Au début du XXe siècle, le bassin grenoblois fabriquait 1,5 million de douzaines de paires de gants par an. Maintenant, peut-être 1000 paires… Si vous voulez sauver le savoir-faire du gantier, pas de secret, il faut porter des gants.”
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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