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28/02/2015

Rencontre entre les livres

La Libre, Momento, Autoportrait, Ana Garcia, Foire du livre, BruxellesAna Garcia est la commissaire générale de la Foire du Livre de Bruxelles.


ANA GARCIA EN 5 DATES

8 octobre 1959 : ma naissance, à Blimea, en Espagne. Il s’agit d’une toute petite commune dans les montagnes asturiennes, au bord de l’Atlantique.
 
27 août 1988 et 29 mai 1992 : les naissances de mes filles, Héléna et Eva. Héléna en référence à Hélène de Troie, et Eva, comme la première femme.
 
1er septembre 1988 : le premier boulot dans lequel je suis restée plusieurs années. C’était pour le lancement de la Carte Jeunes, qui est une carte internationale de services pour les jeunes. Elle a été créée en Belgique et a été lancée officiellement, le 1er septembre, au Résidence Palace.
 
4 août 1997 : autre virement dans ma vie professionnelle, je quitte la Carte Jeunes pour venir à la Foire du Livre. J’ai été engagée par quelqu’un qui travaillait avec moi à la Carte Jeunes afin d’organiser la Foire du Livre qui se tiendrait en mars 1998, alors qu’elle avait été interrompue en 1996. Il s’agit donc de l’aboutissement de nombreux mois de travail pour relancer la Foire.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
En 2003, Jean-Marie Le Clézio était l’invité d’honneur de la Foire du Livre. La rencontre a été extrêmement sympathique, tant avec lui qu’avec son épouse. Comme invités d’honneur, les écrivains sont très sollicités; on me disait qu’il ne fallait pas trop l’embarrasser, qu’il était discret… Mais en fait il s’est prêté à tout avec une gentillesse spontanée. C’était un auteur vraiment intéressant, gentil avec le public qui venait l’écouter ou lui demander un autographe, et aussi un écrivain très soucieux des autres. Ce n’est pas parce qu’on est un organisateur qu’on n’existe pas – ça s’est déjà vu. Je l’ai trouvé d’une gentillesse sans limite, il s’intéressait à qui étaient les gens qui l’entouraient. La preuve que c’est quelqu’un de bien et qu’il était sincère, c’est qu’il est resté à la Foire pendant quatre jours, au lieu de deux. Il était heureux de son séjour à Bruxelles et il nous avait dit, lors de son départ, que la prochaine fois qu’il viendrait en Belgique, il irait à Liège, il viendrait chez nous. Je me suis dit : “Promesse d’auteurs qui viennent à la Foire du Livre…”
Mais un an plus tard, je reçois un coup de fil. C’était son épouse expliquant qu’ils étaient à Bruxelles tous les deux et qu’ils souhaitaient venir à Liège et demandant si nous étions disponibles. J’ai vite potassé l’histoire de la ville et nous avons fait une petite visite. Ils avaient une rencontre au musée d’Art moderne le soir, mais Le Clézio a choisi qu’on aille dîner ensemble avant. Il a passé la journée à dire : “On l’avait dit; on avait envie de voir Liège, de vous revoir.” Tout ça grâce à la Foire du Livre !
 
 
UNE PHRASE
 
“Si l’homme descend du singe, il peut aussi y remonter.” Buster Keaton
J’apprécie la nonchalance avec laquelle Buster Keaton observait certaines bêtises typiquement humaines.
On devrait parfois réfléchir à ce qu’on fait et à ce qu’on dit, et avoir des attitudes un peu plus intelligentes. Nous ne sommes pas toujours dans une évolution positive, il ne faut pas le perdre de vue.
 
 
TROIS LIVRES
 
“Le théâtre de Sabbath”, de Philip Roth
Philip Roth a une personnalité un peu difficile, c’est un homme violent dans ses propos. “Le Théâtre de Sabbath” est l’histoire d’un marionnettiste perclus d’arthrose, dont la particularité est de faire des spectacles avec des marionnettes au bout des doigts. A chaque fois avec Roth, on a des personnages qui ont une vie originale, qui sont drôles mais qui portent en eux la noirceur du monde. C’est un écrivain qui va très loin dans la violence des sentiments et du ressentiment qu’on a parfois envers des gens qui sont des éléments clés de notre vie. On est dans l’analyse du comportement humain; toute la question du temps qui passe, de la mémoire, du vieillissement, des regrets et de la complexité des relations humaines y passe.
 
“Les possédés”, de Dostoïevski
Ce qui m’a plu dans ce livre, et qui a fait que j’ai lu énormément de romans russes, c’est l’intérêt politique bien sûr (on suit des révolutionnaires dans les années 60-70), mais aussi parce qu’il nous parle d’histoire, de philosophie de vie, de valeurs morales, de Dieu… Les personnages de Dostoïevski sont toujours pris dans le tourment de la grande Histoire. Ses héros sont fragiles et doutent. J’ai beaucoup aimé la façon d’entrer dans le livre. On arrive sur une scène, il se passe quelque chose qui, déjà, nous questionne sur pourquoi est-ce qu’on en est là et où on va. Il y a un parti pris de narration que je trouve original. J’avais vraiment l’impression que Dostoïevski était en train de me parler.
 
“Délire d’amour”, d’Ian McEwan
Je considère que McEwan est l’un des plus grands écrivains vivants. Il a une façon d’écrire assez scientifique. L’histoire démarre comme un fait divers absolument tragique où finalement quelqu’un va, au péril de sa vie, rester accroché à une montgolfière pour sauver un petit garçon, et mourir. Le personnage du roman, témoin de la scène, développe un sentiment de culpabilité qui va l’habiter et qui va induire le fil du livre. Là aussi, Ian McEwan décortique les sentiments humains, en posant des questionnements sur des attitudes obsessionnelles, destructrices… Il explore les tréfonds de l’âme humaine. Les personnages nous disent beaucoup d’eux-mêmes et de nous-mêmes.
 
 
TROIS FILMS
 
“Sunset Boulevard”, de Billy Wilder
J’aime l’histoire de ce film, qui est celle de Hollywood, celle d’une partie de l’histoire du cinéma. C’est un mort qui nous parle. Pourquoi en est-il là ? On sait que c’était un scénariste qui essayait d’exister à Hollywood. Dans sa recherche de boulot, il a rencontré une star du muet qui veut faire son come-back. A nouveau, on est dans la tragédie, dans le vieillissement, dans tout ce qui touche à la vanité humaine, où chacun cherche à se positionner dans un métier qui est fait d’ombres et de lumières. Et ici, on est dans l’ombre de ce qui était le resplendissant cinéma hollywoodien. Billy Wilder a l’art des dialogues et de l’analyse fine psychologique. Le film est aussi construit comme un film extrêmement noir, avec l’humour de Billy Wilder malgré tout.
 
“Les lumières de la ville”, de Charlie Chaplin
C’est une histoire tragique, mais à mourir de rire. L’histoire d’un clochard qui rencontre une vendeuse de fleurs aveugle. Il sauve la vie de cette jeune femme lors d’un incident. Elle entend un claquement de porte et elle croit donc que son sauveur est quelqu’un de riche. Lui, ne la détrompe pas. Il rencontre un milliardaire qui est totalement soûl et qui lui donne de l’argent. Charlie Chaplin aide donc la pauvre fleuriste avec cet argent. C’est très drôle. Charlie Chaplin a décidé de rester dans le muet (ce qui était quand même un risque vu que le parlant avait la cote à l’époque), mais dans la première scène, on entend du son, il joue très fort là-dessus.
 
“Cabaret”, de Bob Fosse
Il s’agit d’une comédie musicale que j’ai vue quantité de fois pour le plaisir d’admirer Liza Minnelli chanter. On en frissonne de plaisir tellement le spectacle est somptueux. J’aime beaucoup les comédies musicales et la musique, mais ce film repose sur un fond extrêmement riche. Il s’agit d’une analyse très subtile de la montée du nazisme en Allemagne. Ce film réussit à imbriquer quelque chose de jouissif au niveau artistique, musical et chorégraphique, et une trame politique très subtile. Dans cette tragédie s’entremêlent la montée du nazisme, les conséquences sur l’art et les espaces de création et des relations amoureuses. Bob Fosse y va très fort, mais ça ne fait pas du tout cliché. C’est un film extrêmement bien réussi.
 
 
TROIS LIEUX
 
Venise
Une ville que j’adore. Je n’ai pas fait le tour du monde, mais c’est ma ville préférée. J’y aime la lumière, j’aime ce qu’on y mange, j’aime les Italiens et les Vénitiens… On dit toujours que c’est une ville morte, mais moi, je ne trouve pas. Je trouve plutôt que c’est une ville qui prend le temps de respirer. Je m’y rends deux ou trois fois par an, ne serait-ce que quelques jours. C’est une ville sans voiture, ce qui fait que toutes les relations humaines sont différentes. Il y a aussi toujours quelque chose à y faire. J’aime définitivement son rythme, son esthétique et son calme.
 
Gijón
Gijón est une petite ville de 200 000 habitants, en bord de mer, dans les Asturies, d’où provient une partie de ma famille. J’y vais depuis que je suis toute petite, j’y ai des cousines que j’aime beaucoup. C’est bien entendu un lien affectif et familial, j’y suis née. Il y a la plage, des petites criques en bord d’Atlantique, et la montagne en même temps. J’y revois aussi des gens que je vois depuis toujours, je m’y sens comme à Liège !
 
Londres
Pour ce qu’elle a de cosmopolite et de riche culturellement, et parce que je suis une grande fan de comédies musicales. Quand je vais à Londres, je suis ravie de voir l’une ou l’autre de ces comédies. Je pense que je les ai toutes vues. “Les Misérables”, “Le fantôme de l’opéra”, “Mamma Mia !”…, j’adore !
 
 
UNE DATE
 
Le 23 février 1981
Le coup d’Etat de Tejero en Espagne. C’est une date qui m’a un peu marquée sur le plan familial aussi, comme je suis d’origine espagnole. Lorsque Franco est mort, on a vu cela comme un tournant positif dans l’ère de l’Espagne. J’ai quand même eu un oncle fusillé à 17 ans parce qu’il participait à une simple contestation. Lorsque Tejero a fait sa tentative de putsch, nous avons été fort marqués. On croyait être sortis de la dictature, et on y replongeait.
A la maison, on a suivi l’événement à la télé, et on était en contact avec notre famille là-bas pour savoir ce qu’il se passait réellement dans le pays.
A l’époque, nous n’avions pas les médias actuels et les réseaux sociaux pour nous informer.
 
 
Ph.: JC Guillaume
 
 

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