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21/03/2015

Prendre la mesure du passé et construire une mémoire

la libre,momento,autoportrait,serge anton,photographeSerge Anton est photographe depuis 30 ans. Il est notamment connu pour ses portraits de Berbères.


SERGE ANTON EN DEUX DATES

17 mai 1966 : ma date de naissance.
 
1998 : mon premier voyage au Maroc pour le compte de Mia Zia, un voyage de presse qui va m’amener à recommencer le portrait et à faire la campagne de Mia Zia, tout en ayant carte blanche de la part de Valérie Barkowski.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Au début des années 90, la découverte chez un bouquiniste à Redu d’un stock de livres anciens partiellement détruit par les flammes d’un incendie. J’étais sensible à l’histoire de ces objets et à la force d’inspiration qui s’en dégageait, en dépit de leur triste état à première vue.
Cela m’a fourni l’occasion d’approfondir ma recherche sur les matériaux naturels et l’usure du temps, en extrapolant par la macrophotographie et la lumière, la densité de la texture d’une page, la poésie d’un trait d’encre, les formes abstraites ou les contours biscornus des pleins et des déliés. De ce travail est né mon premier calendrier d’art, “Vestiges du livre”, qui s’est vu décerner le Prix Sappi Europe – Award d’argent pour le meilleur calendrier européen 1994.
Cette passion pour un monde magnifié par l’empreinte du temps s’est ensuite traduite également dans mon étude sur les visages, au cours de voyages à Cuba, en Inde, en Afrique et ailleurs. Visages striés et burinés par le poids de l’âge ou les rayons du soleil, regards habités à la puissance envoûtante et magnétique, l’humanité est aussi une terre féconde, une source photographique à fortes vibrations émotionnelles. Les architectures de pierre ou de sable érodées par l’action de la nature (voir ma série récente sur les Kasbahs, ces citadelles en terre crue dans le désert du sud marocain) démontrent aussi comment le temps, en dépit de ses impulsions destructrices, peut être un artisan créateur.
Je trouve que nous vivons dans une époque saturée par la frénésie de restauration et d’immaculation visuelle, peu encline à préserver les traces façonnées par le temps. J’essaie, au contraire, de rendre hommage à leur infinie richesse et à ce qui fait leur essence : offrir la respiration nécessaire pour prendre la mesure du passé et construire une mémoire.
 
 
UNE PHRASE
 
“La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit.”
Oscar Wilde
 
 
TROIS LIEUX
 
Un pays : le Maroc
Pays que j’ai découvert en 1998 et où je suis allé plus de 50 fois. Je l’ai parcouru de part en part, de Marrakech à Essaouira, en passant par Taroudant, pour ne citer que quelques villes. Autres coups de cœur : son désert aux limites de l’Algérie, auquel j’ai consacré un livre (“Maroc, couleurs du désert”), et la vallée des Roses, que j’ai survolée pendant une semaine en hélicoptère pour ma dernière série de photographies.
 
Une ville, un quartier : Tanger et son quartier Casa Barata
Un lieu mythique, une sorte de marché aux puces fréquenté chaque jour par les Tangérois. Casa Barata n’est a priori pas le genre de quartier dont les guides touristiques se font habituellement l’écho. C’est un peu le “bidonville commercial” de Tanger. Pourtant, que l’on soit chineur ou tout simplement curieux, c’est une expérience étonnante qui vous attend dans ses dédales. C’est le lieu de toutes les découvertes, le marché géant où l’on peut dénicher d’improbables trésors au milieu du chaos et des objets cassés. J’y ai réalisé un portrait que j’aime beaucoup. J’y suis allé deux fois et je compte y retourner.
 
Une route : aux États-Unis, la Route 66
Elle traverse trois fuseaux horaires et huit États (d’Est en Ouest : Illinois, Missouri, Kansas, Oklahoma, Texas, Nouveau-Mexique, Arizona et Californie). En suivant cette route, on passe de paysage en paysage, tous aussi différents les uns des autres. Elle fait découvrir différents visages des États-Unis : Chicago, la grande ville du Nord, les petites villes typiques comme Pontiac, les déserts du Nouveau-Mexique et de la Californie, et enfin Los Angeles. Je rêve de pouvoir prendre le temps, de me libérer pendant deux mois pour louer un pick-up et parcourir cette longue route.
 
 
TROIS LIVRES
 
“Cette camisole de flammes”
Le journal intime de Gabriel Matzneff. Lorsque je relis ce livre (ma première lecture remonte à il y a 30 ans), j’ai l’impression que rien n’a changé, ni mes doutes, ni mes questionnements. Ses thèmes aussi : la curiosité, la solitude, l’impression d’être seul et différent. Ce livre n’a pas pris une ride. Cela me fait peur autant que cela me rassure. En dépit des années qui passent, on reste pareil, en somme.
 
“Wabi Sabi”
Wabi Sabi (qui signifie “trouver le bonheur au-delà de la perfection”) est une philosophie de vie du Japon (dont les origines remontent au XVIIe siècle). J’adhère de plus en plus à cette philosophie qui prône un retour à la simplicité. Je déteste tout ce qui est compliqué, j’aime aller droit au but, la spontanéité, l’instinct. Je trouve aussi la perfection ennuyeuse. À mes yeux l’imperfection recèle plus de charme et de poésie ! J’aime la beauté des choses imparfaites, la beauté “impermanente”, les traces ou empreintes laissées par le temps. Je déteste la chirurgie esthétique, elle me fait peur. Ce livre m’a touché car je me suis rendu compte que j’étais dans cet état d’esprit depuis 30 ans.
 
“Le fil à retordre”
Un livre pour enfants et adultes… Il contient 42 petites histoires, extravagantes et abracadabrantes, que je relis souvent. J’aime les histoires courtes car elles vous permettent de plonger rapidement dans un autre univers. J’aime aussi l’absurde et la dérision qui marquent ces récits. Pour moi, l’humour incarne à la fois la politesse du désespoir et le pouvoir de l’imagination (ou l’imagination au pouvoir, si vous préférez), dans un monde qui devient de plus en plus absurde, mais dans le mauvais sens du terme.
 
 
TROIS FILMS
 
“Alexandre le bienheureux”, d’Yves Robert
J’aime l’idée de ne rien faire, d’aller à contretemps. J’aspire à ne plus être obligé de rien, à être libre de mon temps, libre d’être différent, libre de dormir ou “paresser”, comme Alexandre le bienheureux, ou de voyager.
 
“Les aventuriers”, de Robert Enrico
Un film sur l’amitié, l’amour, l’envie insatiable de réaliser ses rêves. Un film sur la vie et ses désillusions aussi. Bref, un film juste et vrai. De plus, la bande originale, indissociable du film, est signée par François de Roubaix, mon compositeur préféré.
 
“Buffet froid”, de Bertrand Blier
Une comédie policière improbable, riche en situations rocambolesques, en personnages surréalistes et totalement décalés par rapport à la réalité. L’humour noir et l’absurde dans toute sa splendeur ! Le choix des comédiens aussi, une “brochette” hallucinante : Gérard Depardieu, Bernard Blier, Michel Serrault, Jean Carmet, Carole Bouquet. Un film culte.
 
 
UNE DATE
 
Le 7 janvier 2015
Récemment, l’attentat contre “Charlie Hebdo”.
Effroyable et impensable, un cauchemar malheureusement bien réel.
 
 
Ph.: Serge Anton

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