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29/03/2015

Quand le Japon se met au vin

La Libre, Momento, Papilles, vins, JaponOn fait du vin au Japon depuis la fin du XIXe siècle. Mais ce n’est que depuis quelques années qu’il s’offre au monde… Notamment grâce au koshu, un intéressant cépage autochtone.
 
Santé ! Hubert Heyrendt  &  Laura Centrella


KAMPAÏ !” QUAND LES JAPONAIS – pas les derniers à s’en jeter un derrière la cravate – trinquent, c’est en général avec du saké ou de la bière. Mais les choses changent… Le vin a fait son entrée dans la culture populaire nippone. S’il n’en fallait qu’une preuve, ce serait l’incroyable succès du manga “Les Gouttes de Dieu” de Tadashi Agi et Shu Okimoto, publié entre novembre 2004 et juin 2014 et adapté en dessin animé. Avec des conséquences inattendues… Pour ses auteurs, ce vin ultime qui donne son titre à la série est le modeste bordelais Château le Puy 2003, en côtes-de-francs. Au lendemain de la diffusion, devant 7 millions de téléspectateurs de l’épisode qui révélait le nom de celui-ci, Jean-Pierre Amoreau a vu exploser ses commandes en provenance du Japon et des États-Unis !
 
S’ils se passionnent pour le vin, les Japonais restent cependant de petits consommateurs, avec “seulement” 2,78 litres par an et par habitant en 2013. On est bien loin des champions français et de leurs 44,2 litres (env. une bouteille par semaine) ou de nos 26 litres en Belgique (12e au classement). En volume cependant, le Japon et ses 127 millions d’habitants représentent le 10e marché mondial avec 263,2 millions de litres écoulés en 2013. Et où la France se taille toujours la part du lion, avec un quart des bouteilles vendues.
 
Ce que l’on sait moins, c’est que l’on produit aussi du vin au Japon, et ce depuis la fin du XIXe siècle. Sa consommation a longtemps été strictement locale mais les choses bougent. Le pays a en effet décidé d’ouvrir sa gastronomie au monde (cf. “Momento” du 7/2). Cela ne concerne pas seulement le bœuf wagyu ou les sushis, mais aussi la viticulture !
 
Jeudi dernier, dans sa belle résidence de l’avenue Franklin Roosevelt, l’ambassadeur du Japon en Belgique, Masafumi Ishii, organisait ainsi un séminaire consacré à la viticulture nipponne à destination des professionnels belges du secteur. Pour ce faire, il recevait Ayana Misawa, élégante jeune femme maître de chai au vignoble familial Grace Winery, fondé en 1923 au cœur de la principale région viticole japonaise, la préfecture de Yamanashi, sur les flans du Mont Fuji.
 
Ayana-San n’a que 32 ans mais déjà une sacrée expérience viticole puisqu’elle est diplômée de la faculté d’œnologie de Bordeaux, du centre de formation Mâcon-Davayé en Bourgogne, et de l’université de Stellenbosch en Afrique du Sud. Des études doublées d’un costaud bagage pratique dans des vignobles en Nouvelle-Zélande, en Australie, au Chili, en Argentine et en Afrique du Sud. Pourquoi le Nouveau Monde ? Pour pouvoir travailler, en même temps, au domaine familial, situé, lui, dans l’hémisphère nord… Elle a ainsi pu mesurer la différence entre les 300 tonnes vinifiées à la semaine au Chili et les 15 tonnes de son exploitation…
 
Avec 200 000 bouteilles annuelles, Grace Winery est en effet un producteur de taille moyenne, qui n’exporte que 10 % de sa production. Depuis 2010, on trouve ses vins en Angleterre, aux États-Unis, en Australie et désormais en Belgique (cf. encadré)… “Aujourd’hui, on vise clairement le haut de gamme”, déclare la jeune femme dans un français correct mais que, pleine d’une humilité toute nipponne, elle dit rouillé.
 
À Bruxelles, Ayana Misawa retraçait l’histoire de la Grace Winery et faisait goûter ses vins. À côté d’un classique chardonnay, elle présentait une étonnante et intéressante Cuvée Misawa Rouge 2012, assemblage à la bordelaise de cabernets sauvignon et franc, de merlot et de petit verdot, écoulé à 2750 bouteilles seulement. Mais la vigneronne était surtout venue parler du koshu, le vin le plus célèbre du Japon. À la Grace Winery, le koshu n’est plus comme avant le seul cépage – dans les années 90, le père d’Ayana Misawa a planté du chardonnay, du cabernet… – mais il représente encore 50 % du vignoble.
Longtemps cantonné à des vins doux sans grand intérêt, le koshu a connu sa révolution dans le courant des années 90, quand un importateur de vins européen basé à Tokyo, Ernest Singer, encouragea les vignerons locaux à améliorer la production de koshu. Une décennie plus tard, en juillet 2009, 15 producteurs de Yamanashi créaient l’association “Koshu of Japan” pour tenter de valoriser leur produit à travers le monde…
 
Cette envie de conquérir le monde reflète un engouement pour le vin encore assez récent au Japon. “On fait du vin dans la région de Yamanashi depuis 1874 mais, aujourd’hui, beaucoup de préfectures en produisent : Nagano, Hokkaido…, explique Ayana Misawa. Du temps de mon père, les Japonais buvaient surtout des vins rouges puissants mais ça change. On boit aujourd’hui aussi du blanc, des vins plus légers. La production de saké chute mais la consommation de vin augmente. C’est un effet de la mondialisation du style de vie. Au Japon, on boit surtout des vins français et du Nouveau Monde car, avant, il y avait beaucoup de mauvais vins japonais, pas de vins ‘sérieux’. Mais aujourd’hui, le style est en train de changer et on commence à exporter. Mais pour nous, pas question d’augmenter la quantité. Le plus important, c’est la qualité. C’est pour cela qu’on a opté pour un système de vignes à l’européenne et qu’on a travaillé sur la concentration. Notre rendement est passé de 120 hl à l’hectare à 40-50 aujourd’hui.
 
Le résultat de ce travail minutieux mené par Ayana-San, ce sont par exemple le Grace Koshu et l’Akeno Koshu 2013, des vins vifs et élégants taillés pour l’exportation. Malgré qu’ils aient été adoubés dès 2004 par l’omnipotent unificateur de goûts américain Robert Parker, il s’agit là de vins authentiquement japonais. Et pour cause, le koshu est un cépage autochtone rosé, issu de l’hybridation de vitis vinifera et d’un raisin sauvage local non identifié. “Le koshu existe depuis au moins 1000 ans mais il n’a longtemps été qu’un raisin de table, explique Mlle Misawa. C’est le seul cépage autochtone du Japon. Le reste, ce sont des cépages internationaux ou des hybrides.”
 
S’il est cher (à partir de 18 € la bouteille), le koshu offre une vraie découverte. Il s’agit d’un vin très clair (sauf pour ceux qui ont flirté avec le bois), sec mais avec des parfums fruités, avec notamment des notes de yuzu et de mikan, agrumes japonais. Un vin doté d’une belle acidité qui se marie parfaitement à la cuisine japonaise !
 
Rens. : www.grace-wines.com.
 
 
Où trouver les vins de la Grace Winery ?
 
En Belgique, l’importateur des cuvées de la Grace Winery est Frank Matthys. Basé à Bruges, il fournit plusieurs restaurants du pays : “Volta” à Gand, le trois étoiles “Hertog Jan” à Bruges, ou encore “Henri” et le “Nonbe Daigaku” à Bruxelles. Mais aussi l’excellente vinothèque Mig’s World Wines à Bruxelles, où les particuliers curieux pourront acheter quelques bouteilles de Koshu Kayagatake (19 €) et de Koshu Private Reserve (22,50 €).
Son sympathique patron Miguel Saelens envisage même d’acheter quelques caisses de la Cuvée Misawa Rouge, malgré son prix élevé de 60€ la bouteille. “Je le trouve très bien fait. Il a beaucoup d’élégance. On retrouve un peu la façon dont on vinifiait à Bordeaux il y a 30 ou 40 ans. Et il n’est pas si cher si l’on compare avec ce que l’on peut avoir pour ce prix-là en bordeaux par exemple”, explique le caviste bruxellois, très intéressé par le vin nippon. Il revient en effet de trois semaines de vacances au Japon, où il en a profité pour partir à la découverte du vignoble local. “Je sais que c’est cher. Je n’en vendrai pas beaucoup mais je suis certain que cela pourra intéresser quelques personnes, qui souhaiteraient, par exemple, le glisser dans une dégustation à l’aveugle de bordeaux. Et certains pourraient être surpris…
 
- Matthys. Gistelsesteenweg 8200 Bruges. Rens. : 050.38.63.80 ou www.matthys-wines.be.
- Mig’s. 43 ch. de Charleroi 1060 Bruxelles. Ouvert du lundi au samedi de 11h à 19h.
Rens. : 02.534.77.03 ou www.migsworldwines.be
 
 
Ph.: Grace Winery

11:46 Publié dans Papilles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, papilles, vins, japon | |

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