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04/04/2015

Le luxe à vos pieds

la libre,momento,tendances,luxe,louis vuitton,chaussures,atelier,fabricationPoussons la porte des ateliers de souliers de la maison Louis Vuitton, à Fiesso, nord de l’Italie, pour comprendre comment le luxe que l’on met à son pied se fabrique.
Une histoire de gestes et de gens au service de l’objet virtuose.

 
À pas contés: Aurore Vaucelle
À Fiesso d’Artico, dans le voisinage de Venise

PERDU DANS LA CAMPAGNE DE L’ARRIÈRE-PAYS VÉNITIEN, Fiesso n’a rien d’une destination touristique. C’est pourtant dans ce coin qu’on est allé balader notre petite personne à la découverte de la fabrication des chaussures de luxe. Cette région est connue pour son savoir-faire en matière de souliers; et ce n’est pas par hasard si la manufacture Louis Vuitton a élu domicile dans la zone.
 
Ici, les voisins sont les marques Saint Laurent, Céline, ou Gianfranco Ferré. Qu’est-ce qui explique cette concentration d’ateliers de maisons de luxe ? Une histoire de savoir-faire local, légende à l’appui. La tradition raconte que, dès le XIIIe siècle, les aristocrates vénitiens vinrent aux abords de la rivière de la Brenta pour passer au vert, les chauds mois d’été. Ces aristos, déjà fans de jolies choses et bien entourés, venaient accompagnés de leurs artisans “calegheri” qui leur fabriquaient des souliers de haute tenue. Ce savoir-faire est resté lié à la région. L’Acrib – Associazione Calzaturifici della Riviera del Brenta – peut se targuer de voir ici fabriquée la quasi-totalité de ce que compte le marché mondial de la chaussure de luxe.
 
Une grande boîte à chaussures ciglée L.V.
Posé dans la campagne de la Brenta – entre Padoue et Venise, donc, pour les coordonnées géographiques –, le bloc immaculé de la manufacture Vuitton. Une sorte de gigantesque boîte à chaussures, pourrait-on dire. D’ailleurs, à l’entrée des lieux, on tombe nez à nez avec une chaussure géante. La “Vénus à l’escarpin” de l’artiste Jean-Jacques Ory; le fantasme féminin de Botticelli niché au cœur d’un escarpin. On en conclut que l’amour que portent démesurément les femmes aux chaussures remonte déjà à l’époque de Botticelli – enfin c’est peut-être ici une lecture un peu trop personnelle de l’œuvre… Encore que.
 
Ici, on navigue en terres amies. Des jeunes femmes sortent en rang serré du bureau de style en cliquetant joliment. À leurs pieds, des bottines à fanfreluches matérialisent le rythme de leur pas. Dans les vitrines du mini-musée, des chaussures à perte de vue, éclairées comme le saint des saints. Pour achever de nous mettre à l’aise, dans le patio, la rutilante pompe imaginée par l’artiste portugaise Joana Vasconcelos, soit un escarpin de 2,70 mètres de haut, composé de casseroles – qui rappelle que la femme doit alterner, avec virtuosité, entre maternité nourrissante et séduction à la pompe. De quoi rappeler également que, en ces lieux, et bien que l’on travaille très sérieusement et selon un haut niveau de qualité, on ne se cache pas de fabriquer un soulier plaisir.
 
Alors certes, la maison Vuitton possède ici un atelier de sneakers et un autre de mocassins. Quand bien même : on a dépassé depuis longtemps le concept de la chaussure pratique ou utilitaire. Ici, on pousse les limites de la grande pompe. Côté créativité et, par extension, question conceptualisation.
Dans les couloirs en béton lissé, le personnel va et vient. 380 personnes travaillent en ces murs, 250 sont les artisans du métier de la chaussure. Une école, le “politecnico calzaturiero”, à quelques encablures de là, fabrique déjà les calzolai qui gonfleront les rangs de la manufacture de demain.
 
Impossible n’est pas Vuitton ?
Au détour d’un couloir, on tombe sur Fabrizio Viti, directeur du style souliers chez Louis Vuitton, qui papote, sur un ton léger, des réalisations les plus dingues de la maison – réalisations qui lui ont potentiellement fait connaître quelques nuits blanches. La palme de la complexité revient sans doute à la collection de souliers aux inspirations africaines de 2009, collection incarnée par Madonna (cf. affiche de pub à droite). Pour cette collection, que Marc Jabcobs (NdlR, directeur artistique de la maison L.V. de 1998 à 2013 avant l’actuel Nicolas Ghesquière) avait voulue comme une évocation du Paris des années 20 – ambiance Joséphine Baker et Afrique exotique –, toutes les techniques ont été sollicitées. Fabrizio Viti raconte qu’il passa la nuit avec l’assistante de Jacobs à imaginer comment fabriquer, en vrai, la vision fantasmée du designer. La légende, véhiculée par Viti lui-même, raconte que Marc Jacobs entra au matin dans le studio, vit ses petits camarades œuvrer ardemment à son idée insolite, et rassura tout le monde en disant que c’était très bien, puis fila. À l’arrière de cette fameuse chaussure impossible – mais il semble qu’impossible ne soit pas Vuitton, selon les dires de l’équipe – et sur la semelle aussi, une entaille, qui mime une petite bouche étonnée d’un poisson dans son bocal. Cette précision stylistique n’était pas une mince affaire, mettant en péril l’entièreté de l’équilibre du soulier…
 
Mais Viti est déjà passé à autre chose. Ce qui remplit sa tête, en ce moment, c’est comment mener à bien les nouvelles idées imaginées par Nicolas Ghesquière, pour en faire les modèles qui défileront à Palm Springs le 6 mai, pour la présentation de la collection “Croisière”. On ne lui précise pas que le 6 mai, c’est déjà dans un mois, on se doute qu’il doit avoir le rétroplanning en tête.
 
“To shoe or not to shoe”
la libre,momento,tendances,luxe,louis vuitton,chaussures,atelier,fabricationOn continue notre visite dans l’univers du soulier. Tout à l’heure, on est passé devant un portfolio signé Andy Warhol. Dans les années 50, celui que l’on connaît pour sa manie “pop” – et qui était, en réalité, un fondu de pompes – avait dessiné une collection de souliers très “historicisants” pour laquelle il avait cherché un fabricant intéressé (cf. visuel en haut à droite). Personne ne vint se présenter, et son portfolio, à l’intitulé “Cendrillonesque”, “à la recherche du shoe perdu”, resta pour la postérité un travail au crayon. Dans ce portfolio, il mettait la chaussure au centre de la culture, ce qui donnait par exemple un dessin au titre shakespearien  : to shoe or not to shoe. Un soulier en guise de citation… Mais pas de concrétisation pour Andy ! Voilà bien ce qui n’arrivera pas dans les murs de cette manufacture. On réalise tout ce que l’imagination du créateur peut produire et, ensuite, on le commercialise dans le monde entier.
 
Arrêt instructif dans le labo risque-tout d’Andrea. Andrea, c’est celui qui teste la solidité des souliers. Et on peut dire qu’il leur fait vivre des trucs de fou, aux souliers L.V. Machine qui cogne le talon haut pour vérifier sa solidité (pas question que votre chaussure reste coincée dans une grille d’arbre). Machine qui vérifie si votre talon ne va pas partir inopinément vers l’arrière, (impossible !). Four climatique qui imite les conditions atmosphériques de Bangkok, (50° C et 95 % d’humidité dans l’air). Si la chaussure résiste à Bangkok, Paris sera une balade de santé pour le soulier L.V.
 
À la bibliothèque des cuirs, Matteo, le spécialiste delle pelle, sort des kilomètres de cuir de toutes les couleurs. Se trouvent ici toutes les peaux déjà entrées en production. On lui demande s’il existe certaines catégories de peaux pour certaines formes de souliers. Pour les bottes, on utilisera un cuir avec une “fleur” (NdlR, détail de la peau) plus grande, puisqu’il y a plus de surface, mais rien n’est gravé dans le marbre. Ici, c’est toujours le style qui prime. La technologie et le savoir-faire sont les instruments pointus d’une entreprise du Beau.
 
 
Ph.: Louis Vuitton

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