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11/04/2015

Le tatouage fait peau neuve

La Libre, Momento, Tendances, tatouagesQue nous disent les dernières tendances en matière de tatouage?

Analyse d'un phénomène: Margot Delevaux (st.)
Reportage photo: Jean-Christophe Guillaume


 

Encré dans les mœurs
 
LE MUSÉE DU QUAI BRANLY, à Paris, propose une véritable odyssée dans le monde du tatouage jusqu’au 18 octobre 2015. 30 artistes tatoueurs – dont Tin-tin, le tatoueur français des stars comme Florent Pagny ou JoeyStarr, ou Horiyoshi III, le spécialiste mondial du tatouage japonais traditionnel – ont été choisis pour incarner l’univers du tatouage contemporain. Ces tatoueurs ont dessiné leurs projets sur des volumes de silicone afin d’illustrer l’exposition. Le pari du musée ? Amener les fans de tatouage et la jeunesse initiée dans les travées du quelque peu sérieux musée d’ethnographie parisien.
Longtemps considéré comme un artisanat mineur, le tatouage est aujourd’hui élevé au rang d’art. Une œuvre éternelle sur un support éphémère. Stéphane Gaillot, anthropologue et commissaire scientifique de l’exposition, nuance le propos : “Il y a un problème d’ordre juridique sur cette question : une partie des tatoueurs militent pour obtenir le statut d’artiste (surtout les créateurs d’œuvres originales) et l’autre partie duplique les motifs sans vouloir être considérés comme artistes. L’exposition contribue à appuyer le statut d’artiste pour le tatoueur. À noter cependant que, dans le droit de la personne, l’individu est libre de disposer de son corps, et donc l’œuvre produite sur un corps n’a pas vocation à être détachée de l’enveloppe corporelle et devenir œuvre d’art”.
Stéphane Gaillot décèle également une nouvelle aspiration : “Des gens cultivés, qui apprécient l’art et ne se seraient jamais orientés vers le tatouage avant, s’y mettent”.
 
La pratique du tatouage connaît un véritable engouement depuis les années 1990-2000. Les mondes de la mode, du design, de la publicité ou encore des médias s’emparent très tôt du “phénomène tatouage”. Cette effervescence conduit à une banalisation de la pratique qui n’effraie pas Stéphane Gaillot : “Le tatouage n’est pas dénaturé car il n’a pas de sens premier. Il y a toujours eu des usages diversifiés du tatouage. C’est une forme d’action sur le corps qui a toujours été réalisée pour des raisons diverses. Il n’y a pas véritablement de culture originelle du tatouage ; c’est le même geste pour un tatouage ornemental, magique ou thérapeutique”.
 
D’un point de vue psychologique, le tatouage sert à conjurer l’angoisse de sa propre disparition et à apaiser l’obsession humaine à vouloir absolument laisser des traces. L’homme a besoin de repères et le tatouage en est un. Sans compter que les réseaux sociaux nous confrontent perpétuellement à la quête de soi sans nous donner les clés de la réussite. Le tatouage, de ce point de vue, s’inscrit comme une narration personnelle, une manière de s’autodéfinir. Il offre à la génération Y surconnectée une possibilité de s’ancrer dans quelque chose de constant, au sein d’un monde éternellement en mutation.
 
Pour aller voir l’expo, les détails sur www.quaibranly.fr
 
 
La Boucherie charcute les clichés
 
BOUCHERIE MODERNE est loin d’être un abattoir contemporain. Ce salon de tatouage existe depuis 10 ans sur la place du Jeu de Balle, à Bruxelles. Les meubles viennent des puces et le joyeux bordel ambiant inspire ces artistes embellisseurs de peau. Le collectif compte six tatoueurs permanents. Tous ont un style différent mais la même vision du métier. Entouane est l’un d’entre eux. Sa patte esthétique est abstraite et graphique. Il excelle dans les croquis bruts et joue beaucoup sur la texture. Selon lui, la principale motivation à se faire tatouer est “l’envie de se réapproprier son corps”.
 
Pour franchir cette étape douloureuse et onéreuse, la recherche artistique avant l’acte est primordiale. Il faut surtout choisir le bon tatoueur. Ces démarches demandent du temps et la pleine conscience du processus. Chez Boucherie moderne, le client est guidé dans toutes les étapes, un réel accompagnement devenu rare avec la banalisation du tatouage.
 
On ne devient pas facilement tatoueur, le travail créatif en parallèle est requis. Ces tatoueurs sont érudits et se nourrissent du monde de l’art pour créer. “Dans le milieu, les diplômes n’ont pas de valeur. Il faut avoir le bon regard, une réelle créativité et une bonne relation avec les clients.” Le rôle du tatoueur est aussi d’informer la clientèle, souvent mal renseignée, sur les risques de la pratique. Il est difficile de prédire les futures modes du tatouage mais, pour Entouane, la tendance tend vers “beaucoup d’aquarelles, on va aussi revenir à des choses très géométriques et minimalistes. Mais en tout petit… un tatouage où on veut tout mettre dedans, il n’y a rien de pire.”
 
Nico voulait, lui aussi, un petit tatouage, une encre sur le bas-ventre mais Entouane l’a accompagné dans sa réflexion pour lui suggérer un dessin plus imposant. “On ne fait pas de tatouages sans clients donc on doit respecter la demande des gens. Mais l’idée est de créer et d’offrir un tatouage unique et différent.” Aujourd’hui, les deux hommes sont très complices. Le premier tatouage de Nico a été realisé par Entouane il y a cinq ans ; depuis son corps est sublimé par le talent du tatoueur à la moustache pointue. Les goûts d’Entouane et de Nico ont évolué en même temps, un travail commun et une grande confiance mutuelle. “La seule différence est qu’Entouane voit toujours les tatouages plus grands que moi !” Nico est secrétaire à la ville de Liège depuis 10 ans et ses collègues ont pu voir l’évolution de sa transformation corporelle. Il assume pleinement ce changement et ne cache jamais ses tatouages. “Mon dernier tatouage à la main est plus compliqué car il se voit plus. Heureusement, c’est devenu déplacé de faire une remarque mais l’acceptation n’est pas complète.” Derrière chaque goutte d’encre, se cache une histoire. Il nous raconte notamment pourquoi il a ce papillon sur le flanc droit : “Le papillon ne devient adulte qu’à sa mort. Il reste au stade larvaire tout le reste de sa vie.” Nico nous livre ici qu’il reste et restera un grand enfant. Un “sale gosse” comme il est écrit sous le papillon.
 
Avec la démocratisation de la pratique du tatouage, Boucherie moderne fait de plus en plus de recouvrements de tatouages ratés. Ils réparent les erreurs d’autres tatoueurs moins scrupuleux. Ce n’est pas parce que le dessin est beau que le tatouage le sera. Entouane assume pleinement ses lacunes : “Si on veut que je tatoue un dessin typique japonais, je ne suis pas spécialisé donc j’orienterais le client vers un tatoueur qui s’y connaît vraiment.” Malheureusement, de moins en moins de tatoueurs appliquent une déontologie digne de ce nom. Le matériel s’est aussi vulgarisé, il est désormais facile de se faire livrer le parfait kit du tatoueur “Made in China” par la poste.

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