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13/04/2015

Créativité radiophonique inaudible

La Libre, Momento, Derrière l'écran, radio, création, radiophonique, fiction“En raison d’un appel à la grève lancé par plusieurs organisations syndicales portant sur la défense de l’emploi à Radio France, nous ne sommes pas en mesure de diffuser l’intégralité de nos programmes habituels. Nous vous prions de nous en excuser.”
 
Margot Delevaux (st.)


LA GRANDE MAISON RADIO FRANCE chahutée suite à la grève de ses salariés, qui oscillent entre colère et tristesse. Les employés sont très remontés par le plan de départs volontaires visant 200 à 300 personnes (principalement des seniors) de leur président, Mathieu Gallet. D’autres mesures inquiétantes telles que la fusion des rédactions de France Info, France Inter et France Culture – ou encore la fusion de deux orchestres de Radio France – ne font que remuer le couteau dans la plaie.

Indignation générale
Une plaie déjà bien profonde avec l’estimation des coûts de rénovation du bureau de Mathieu Gallet s’élevant à plus de 105 000 €. La crise politique et existentielle de la radiodiffusion du service public français invite à protéger une chose que seule celui-ci diffuse : les créations radiophoniques, les documentaires et les fictions. Tous ces genres sont absents sur les ondes des radios privées. Et réduire les sources de financement du service public radiophonique conduirait à éradiquer au fur et à mesure ce type de programmes.
 
À la radio, la loi du direct prime sans concessions. Les créations radiophoniques demandent beaucoup de temps et d’énergie pour être produites dans les règles de l’art. Elles requièrent une écoute plus attentive de la part des auditeurs. Dans les émissions types proposées par les radios publiques, l’auditeur est pris par la main, guidé par la voix claire des présentateurs.
 
A contrario, les créations radio proposent un véritable voyage sonore et décuplent l’imagination. L’auditeur oublie complètement les murs noirs du studio pour se plonger dans l’univers dicté par son oreille. Pendant les années 1950-60, la radio s’est battue pour survivre face à l’avènement de la télévision. Mais elle a renoncé à sa diversité de programme pour se calquer sur le modèle télévisuel. De nos jours, nombreuses sont les émissions filmées, comme si la radio ne se suffisait plus à elle-même. Tous les médias ont dû revoir leur système de fonctionnement : la télévision se regarde sur Internet, le journal papier passe au format numérique…
 
Et la radio alors ? Il est nécessaire pour comprendre la radio de reconnaître la spécificité de son langage. Ledit “huitième art” possède des codes et une tradition à respecter. La tradition radiophonique française est mise à mal mais des initiatives dans les pays francophones voisins se mettent en place.

La Belgique initiatrice
Une initiative belge que beaucoup nous envient : l’Atelier de Création sonore radiophonique à Bruxelles. L’ACSR est une structure d’accueil qui lutte pour la protection de la création radiophonique. Cette association a été créée en 1996 lorsque la RTBF n’offrait plus de création radiophonique à ses auditeurs. Les gens de la radio et quelques jeunes initiés souhaitaient renouveler le genre et la forme radiophoniques. Le but est de développer un espace de réflexion et d’accompagnement pour les auteurs et réalisateurs.
 
L’ACSR met à disposition de ceux-ci des moyens techniques et financiers ainsi qu’un accompagnement artistique, une aide à la production et à la diffusion. L’association est soutenue par le Fonds d’aide à la création radiophonique de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2014, l’ACSR comptabilise 80 productions. Sa particularité est de soutenir une production indépendante avec un temps de réalisation long pour construire une véritable narration. Ce luxe temporel n’est pas de mise dans les grosses structures comme Arte Radio ou Radio France qui produisent leur contenu uniquement en interne.
 
L’émission “Par ouï-dire” sur la Première (RTBF) de Pascale Tison donne à écouter des créations sonores de tous les bords, sans production en interne. Depuis 2004, l’émission propose 7h d’antenne par semaine où la création radiophonique est reine. Pascale Tison reconnaît un héritage radiophonique fort en Belgique. “On s’inscrit toujours dans une histoire. À l’époque, on ne se posait même pas la question sur le terme de création radiophonique, on agissait. La radio, c’est de la création. L’effervescence envers la création radio est nouvelle mais pas la création en elle-même.” La technique et l’avènement du numérique ont changé la manière de créer. Des personnes extérieures au monde radiophonique s’y sont intéressées et se sont réapproprié le genre en le nommant “création radiophonique”.

Les bonnes personnes
Les propositions en matière de création radio sont souvent une affaire de personnes plus que d’institutions. C’est le cas en Suisse avec David Collin, le producteur et réalisateur d’émissions culturelles et musicales à la RTS (Radio suisse romande). Depuis 2012, il est le producteur de l’émission sur Espace 2 “Le Labo”, un véritable atelier de création radiophonique. Il accueille des créations produites par des collaborateurs internes ou externes tous les dimanches soir. “Depuis trois ans, la RTBF, France Culture et la RTS se sont rapprochés. De nombreuses co-productions et échanges d’émissions se font.” David Collin tente depuis début mars de privilégier des formats plus courts (15 minutes) pour accrocher l’auditeur et lui faire découvrir un univers sonore créatif trop souvent inaudible sur nos ondes.
 
La RTS compte un autre petit bijou radiophonique : Couleur 3. Cette radio offre un ton particulier riche en références humoristiques helvétiques pour un jeune public aguerri. “L’âge moyen est de 40 ans”, nous confie Yves Demay, le chef d’antenne au léger accent belge noyé dans une intonation suisse. Ce nombre se situe peut-être dans la fleur de l’âge mais c’est un chiffre peu élevé si on compare avec la moyenne de 55 ans pour Radio France. “Avec Couleur 3, nous sommes dans des développements originaux sur d’autres canaux d’écoute.” L’unique philosophie de la station de radio suisse  : de la créativité, encore et toujours  ! Yves Demay souhaite faire perdurer le ton de la chaîne à travers les générations. Il est conscient de la nécessité de repenser le média radiophonique. “Il faut conquérir une génération qui n’a jamais écouté la radio via un poste traditionnel.”

Le Canada en difficulté
La résistance s’organise avec brio en Europe, néanmoins la situation au Canada est moins réjouissante. Depuis 1990, le paysage radiophonique canadien est figé. La chaîne publique Radio Canada a supprimé la chaîne culturelle pour promouvoir un espace musical plus dense. Les créations radiophoniques sont complètement absentes des grilles de programmes. Le temps est à l’uniformisation et les podcasts ne rencontrent pas le succès européen. Marie-Laurence Rancourt se bat pour créer une association type ACSR au Canada. “Ici, la radio est purement un média d’information et pas de création.” Mais comment faire quand il faut payer un technicien 75 dollars ne serait-ce que pour accéder aux archives de Radio Canada ? Le Canada n’a pas la même tradition radiophonique que ses homologues européens mais, comme dit Marie-Laurence, “tout est à construire et c’est très motivant”.
 
Malgré les difficultés budgétaires, la création radiophonique résiste et survit grâce aux collaborations. Il ne reste plus que les oreilles des auditeurs à conquérir.
 
 
Ph.: ACSR

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