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25/04/2015

Noailles, villa pour artistes

La Libre, Momento, Coulisses, villa, Noailles, mécènes, créationCe week-end, la villa Noailles sise à Hyères, au sud de la France, vit au rythme du Festival international de mode et de photographie. Les jeunes créateurs y viennent pour être jugés par leurs aînés.
Un couple, Charles et Marie-Laure de Noailles, a initié le soutien à de jeunes gens talentueux en ces lieux. Parmi lesquels Dali, Buñuel, Giacometti. Qui dit mieux en matière de pif artistique ? Anecdotes à la clef.

Récit: Aurore Vaucelle


AVRIL 2015, 30e Festival international de mode et de photographie de Hyères, à la villa Noailles, sous le haut patronage de la maison Chanel. Ce week-end, dix lauréats photographes et dix jeunes designers de mode donnent à voir l’objet de leur création à leurs pairs, sous l’œil attendri du maître des lieux, Mister Jean-Pierre Blanc, barbu poivre et sel charmant, portant chèche et sourire en coin. Il a vu sortir de ces lieux des jeunes gens promis à la renommée : Felipe Oliveira Baptista, designer de la marque Lacoste, les deux acolytes Viktor & Rolf ou encore notre Jean-Paul Lespagnard national qui, depuis son passage à Hyères, a carburé.
 
Le président actuel de la villa Noailles nous propose, en quelque sorte, de rejouer ce week-end ce qui s’est joué là il y a 83 ans.
 
Voyage dans le temps
Avril 1932. Premier festival de la villa Noailles. Tout le beau monde du moment est invité… Les propriétaires des lieux, Charles et Marie-Laure de Noailles, intellectuels doux rêveurs, ont les moyens financiers de soutenir la création artistique de leur temps. Elle est issue d’une riche famille de banquiers, lui a le goût pour les arts, que sa famille cultive depuis des générations. Il a grandi entouré de Cranach et de Rubens dans son hôtel particulier de la place des États-Unis à Paris… Le couple ensoleillé qu’ils forment – comme le donnent à penser les clichés d’époque – soutient les créateurs de tout poil de ce début de XXe siècle. Ceux-là même qui ont fait “L’art moderne”, comme on l’appelle maintenant, et qui est, pour les Noailles, leur “art contemporain”. Un art contemporain pas forcément apprécié des penseurs académiques de l’époque.
 
Aux prémices de ce siècle neuf qu’est le XXe, Picasso a secoué le cocotier de l’art, Gabrielle Chanel a inventé une mode moins ampoulée pour les filles… Bref, les nouvelles idées vont bon train. Et les Noailles sont toujours de ce train-là. C’est aussi la période où une nouvelle pensée hygiéniste invite à aller se ressourcer au bon air. Charles et Marie-Laure de Noailles font alors construire une villa sur les hauteurs de Hyères. C’est le début de la mode balnéaire. Avant-gardes aussi pour ce qui concerne leur goût personnel, les Noailles font appel à un jeune architecte qui rue dans les brancards. Robert Mallet-Stevens a un style neuf qui fait écho à son alter ego médiatisé  : Le Corbusier. Les Noailles apprécient cette nouvelle vision architecturale du quotidien, tournée vers le bien-être et l’humain. Et hop, Mallet-Stevens, ni une, ni deux, édifie une villa sur le rocher de Hyères.
 
C’est ce bâtiment aux formes anguleuses, composé de cubes de béton qui s’emboîtent les uns dans les autres sur fond de ciel bleu (un bleu qui n’aurait pas déplu à Yves Klein), qui accueille les festivaliers de 2015. Qui accueillait déjà les festivaliers de 1932.
 
Giacometti et la girafe
En ce printemps 1932 justement, alors que la grande crise balade son ombre sur l’Europe entière, les Noailles organisent un “festival” pluridisciplinaire. Tous leurs amis artistes ont le devoir de venir présenter une œuvre de derrière les fagots pour réjouir la compagnie. La légende raconte que ce cher Giacometti (dont les statues maigrelettes et fragiles que l’on voit dans les plus grandes collections du monde nous auraient enclin à penser qu’il était un homme triste) imagine pour l’occasion une sculpture en forme de girafe ! À poser dans le jardin de la villa. Et c’est Luis Buñuel qui s’occupe de la pigmentation de la girafe. Les gros pois noirs sur son dos seront des mini-poèmes emberlificotés sortis tout droit de l’esprit du cinéaste de “Belle de jour”. On le voit, l’activité artistique de la villa était déjà bon enfant il y a quatre-vingts ans – en 2015, on parle de mode en mangeant des chips dans le jardin cubiste, c’est plus trivial.
 
C’est Alexandre Mare, chercheur et commissaire d’expo à la villa Noailles, qui prend le temps de nous raconter les menues anecdotes qui ont rempli ces murs. Et la manière dont les Noailles ont aidé à la source l’esprit créatif de leur époque. “Ce sont des gens discrets qui ont à cœur d’aider les artistes. Ce sont les premiers à acheter Giacometti et Dali.” Giacometti réalise d’ailleurs une sculpture intitulée “Figure” pour les jardins de la villa. À l’époque, le couple rêve aussi de faire édifier une sculpture de Brancusi – une idée restée à l’état de projet pour raisons techniques mais qui montre l’œil affûté de Charles et Marie-Laure de Noailles pour les artistes promis au succès.
 
Mécènes des vedettes et aussi des gêneurs
À une époque où il n’existe pas de subventionnements publics, les Noailles poussent dans le dos un grand nombre d’artistes défricheurs dont le ton ne plaît pas forcément à l’intelligentzia du moment. En pleine crise des années 30, Charles et Marie-Laure livrent un million de francs à Buñuel et Cocteau pour qu’ils réalisent tous deux un film. Mais se refusent à l’interventionnisme. “L’âge d’or”, de Buñuel qui bouscule les conventions et critique les autorités ecclésiales de l’époque, leur vaut cependant des problèmes. Le film est attaqué en projection par des groupuscules d’extrême droite, puis censuré; Marie-Laure et ses racines juives directement visées.
 
Curieusement, cet épisode de scandale ne refroidit pas les Noailles qui poursuivent leur soutien à l’art. Même dans la tourmente. Marie-Laure défend haut et fort le Picasso frondeur de “Guernica”. Amis des surréalistes, qui à l’époque sont quasi tous encartés au parti communiste, les Noailles financent le voyage d’Aragon le poète et de l’historien Sadoul au Congrès des écrivains révolutionnaires en Russie. Quel mécène donne encore à notre époque sans vérifier les arriérés et les accointances de ses protégés ?
 
Le couple offre son aide à Antonin Artaud, le créateur du théâtre de la cruauté, interné parce qu’il gênait aux entournures. Ils paient quelques factures de Nabokov qui, malgré le succès de ses “Ballets russes”, connaît la misère. Alexandre Mare poursuit : “Il n’est pas toujours facile de subventionner un type comme Georges Bataille qui dit, dans son ‘Histoire de l’œil’, qu’on peut prendre son pied en trempant son cul dans un verre de lait, mais ce sont des gens qui savent regarder.” Regarder certes, mais surtout sans prétention aucune. C’est définitivement la leçon des premiers proprios de la villa Noailles aux invités de ce week-end – où se met à nu la jeune création.
 
 
Ph.: CNC - Archives du film

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