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16/05/2015

Un homme à la source

la libre,momento,coulisses,source,eau potable,vivaqua,goûter bruxellesur d'eauCantonnier chez Vivaqua dans le pitoresque cadre du village de Spontin, en province de Namur, Régis Brasseur nous guide sur les chemins de l’eau, depuis sa source jusqu’au robinet. Une profession où l’automatisation ne pourra supplanter l’apport humain.

Reportage: Alice Siniscalchi


“GOÛTEUR D’EAU” : NOUS NOUS LE FIGURONS tel un “sommelier de l’eau” opérant dans des laboratoires aseptisés, un verre de dégustation à la main, s’attardant sur le moindre reflet ou anomalie du liquide transparent… Mais ce portrait improvisé correspond-il bien à la réalité du terrain ? Pas nécessairement. Régis Brasseur, employé chez Vivaqua (l’ancienne Cibe, Compagnie intercommunale bruxelloise des eaux, NdlR) depuis plusieurs années, bachelier en biotechnologie de formation, se définit lui-même tout d’abord en tant que cantonnier. Pourtant, il teste bel et bien quotidiennement, et même plusieurs fois par jour, l’eau qui est acheminée de Spontin, à 20 km au sud-est de Namur, à destination des Bruxellois. D’ailleurs, ce volet en apparence insolite de sa profession lui a déjà valu l’attention d’une chaîne de télévision nationale. “Mais goûteur d’eau, ce n’est pas toujours un métier à part entière, tient-il à préciser. Dans mon cas, cela ne représente qu’une petite partie de mes tâches au quotidien.

Puisqu’il les sillonne tous les jours, à pied pour la plupart, notre cantonnier connaît Spontin et ses environs, et notamment le réseau d’adduction de l’eau, comme sa poche. Depuis qu’il s’est installé ici, au centre géographique de la Wallonie, après avoir travaillé quelques années à Bruxelles, il respire la joie de vivre. Et son métier “de terrain”, il l’aime. “C’est l’endroit idéal où vivre et travailler, dit-il, la région est magnifique et le travail toujours différent, ça bouge, ce n’est jamais la même chose.” Ici à Spontin, sise dans le bassin de la rivière Bocq, Vivaqua possède 160 hectares de terrains, intensivement boisés, affectés exclusivement à la production d’eau. Le précieux liquide, lui, émerge des roches calcaires et est d’abord canalisé dans une galerie captante, avant de confluer dans un collecteur, c’est-à-dire la galerie qui amènera l’eau à sa destination. C’est donc d’un captage par galeries qu’il s’agit, ici, à Spontin. Vous avez dit “captage” ? Ce terme, que l’on trouve souvent sur les étiquettes de l’eau en bouteille, par exemple, indique notamment un dispositif de prélèvement d’eau potable. Celui de Spontin, créé en 1899, est le plus ancien de Vivaqua.
 
Sous les bons auspices d’une météo des plus ensoleillées, nous suivons notre guide sur l’un des lieux où jaillit l’“or bleu”, dans les environs de Spontin, à Reuleau – où l’origine du captage est signalée par une petite tourelle. Le Bocq coule doucement, à quelques mètres à peine. Notre cantonnier ouvre un “regard de visite” – comprenez un accès dans le sol, semblable à une trappe – et s’y faufile. Pour la première fois, nous entendons en surgir le ruissellement impétueux des eaux, fond sonore qui nous accompagnera tout au long de notre parcours. Grâce à un système de poutrelles qui peuvent être empilées les unes sur les autres, il est possible de modifier le niveau de l’eau dans la galerie. “Il faut maintenir 60 cm d’écart entre le niveau de l’eau dans la galerie et celui du Bocq, explique-t-il. Si le niveau du Bocq monte suite à des intempéries, il est indispensable de faire augmenter le niveau de l’eau dans la galerie pour contrecarrer la pression extérieure et ainsi empêcher des infiltrations, étant donné que la galerie est perméable”, continue celui qui a expérimenté toutes les conditions climatiques possibles dans son métier. Aujourd’hui, c’est le calme plat en comparaison avec ce que M. Brasseur doit gérer en hiver, lorsque les pluies sont intenses et la neige bien présente.
 
Fermement convaincu de l’importance primordiale du facteur humain dans son travail, Régis Brasseur ne tarit pas d’anecdotes sur la question. Les appareils de mesure signalent les éventuels problèmes. Nous pouvons les interpréter en fonction du contexte et des conditions météo par exemple, et agir en conséquence.” Parfois, à l’entendre, on pourrait penser qu’une intervention décisive tient même à une intuition, une sorte de “sixième sens”. “ Une fois, alors que je parcourais un cantonnement à pied, j’ai eu l’impression que quelque chose ne tournait pas rond, raconte-t-il. J’ai écarté des feuilles sur le chemin et j’ai effectivement découvert que quelqu’un avait fait une vidange de voiture la veille, juste en aplomb du collecteur.” Or, comme on le disait plus haut, le collecteur, lisez la galerie où coule l’eau potable, a cette particularité, de ne pas être imperméable – comme pourraient l’être des canalisations en acier qui, elles, constituent un autre système, plus récent, d’adduction de l’eau. “Les hydrocarbures, c’est la peste !, s’exclame-t-il. On a dû retirer 80 cm de terre pour empêcher que cela contamine l’eau du collecteur. Si cela avait été le cas, il aurait fallu fermer temporairement le tronçon de réseau concerné.” Comme il suffit d’un rien pour qu’une contamination se produise, Vivaqua a aussi construit des cunettes pour évacuer les eaux de ruissellement trop concentrées, qui se déversent ainsi directement dans le Bocq.
 
Nous remontons à la surface, notre guide referme le “regard de visite” derrière lui. Il prend quelques instants pour remplir son bulletin de contrôle de la semaine : date, heure, nombre de poutrelles, clarté, odeur de l’eau… “Les conditions climatiques sont bonnes, j’ai tout laissé en l’état.” Le test “gustatif”, ce sera pour plus tard, nous assure-t-il. Tout en étant naturellement bonne à boire, cette eau devra encore faire l’objet d’une désinfection aux ultraviolets et/ou au chlore pour en assurer la potabilité pendant le transport.
 
Une poignée de kilomètres et quelques conversations plus tard, nous sommes déposés au captage de Senenne. Cette source étant considérée comme plus sensible que la précédente, l’eau contenue dans des tuyaux y est sterilisée, dans une maisonnette, par trois lampes à ultraviolets, avant d’aboutir dans le collecteur, où coule déjà, on l’a dit plus avant, de l’eau d’une excellente qualité. “Une fois irradiée par les deux premières lampes, l’eau ne contient plus de bactéries… La troisième lampe agit juste par précaution, en cas de défaillance d’une des deux premières lampes”, détaille Régis Brasseur. Et notre expert de se servir d’un des gobelets mis à sa disposition pour effectuer un contrôle de routine, consistant à noter la couleur et la turbidité de l’eau, avant d’en prendre une gorgée en bouche. Pas encore chlorée, cette eau nous paraît franchement meilleure que celle de nos robinets à Bruxelles… À Spontin, des appareils exécutent également des analyses en continu du niveau de chlore, de la turbidité, etc. Mais l’odeur, le goût demeurent l’apanage de l’appréciation humaine. C’est en cours de route et finalement à Bruxelles qu’auront lieu les analyses microbiologiques en laboratoire.
 
Avec l’automatisation croissante et la diminution de personnel, le métier est en train de changer. “Nous sommes responsables de zones de plus en plus vastes”, observe M. Brasseur. Quatre fois par semaine, il parcourt un cantonnement à pied. “Même quand je me déplace en camionnette, il y a des endroits qui ne sont pas accessibles aux véhicules et que je dois forcément parcourir à pied…” Et décidément, il ne fait pas que goûter de l’eau en pleine nature. “Nous sommes des médiateurs, des ponts entre Vivaqua et les riverains, à qui il est nécessaire de rappeler les règles et les limites des zones de protection, par exemple par rapport à certains aspects de la conception des habitations, poursuit-il. Cela peut aussi concerner une ferme : il y en a une, près d’ici, en dessous de laquelle il a fallu construire un barrage souterrain pour bloquer les écoulements des bêtes et les empêcher ainsi de s’infiltrer dans le sol.” Et encore : “Dans la région, nous sommes également chargés de surveiller une carrière avec un stockage d’explosifs, qui est tenue de respecter des normes très strictes, les explosifs étant hautement polluants…” Il lui arrive aussi de nettoyer les cunettes d’évacuation des eaux de pluie. “On fait absolument tout !”, résume-t-il d’un rire franc.
 
Nous atteignons les installations où l’eau est chlorée. L’hypochlorite – en d’autres termes, du chlore sous forme liquide, un peu comme de l’eau de javel très concentrée – est stockée dans une cuve à l’extérieur. Un système de pompes injecte une dose d’un litre par heure. “L’eau est chlorée au fur et à mesure, pas toute en une fois lorsqu’elle est près du robinet”, précise M. Brasseur. Juste quelques mètres au-dessous de nos pieds, l’eau du collecteur continue sa course, suivant donc le long d’une pente très douce le simple principe de gravité, ce qui est rendu possible par la configuration du sol de cette région. “Si le sol n’avait pas permis d’exploiter ce principe naturel, on aurait dû, par exemple, creuser un puits et en extraire l’eau avec des pompes”, illustre-t-il.
 
L’eau chlorée, nous la goûtons finalement en dehors de Spontin, à proximité de la tête de siphon en amont de Dorinne. Parenthèse : “tête de siphon” n’est pas une insulte, mais désigne une jonction entre l’aqueduc et les siphons, des canalisations reliant deux versants d’une vallée et donc deux parties de l’aqueduc. Dans un autre local préposé aux contrôles, Régis Brasseur lance un seau dans le plan d’eau et le retire peu après. Comme lui, nous pouvons constater que le goût, malgré le chlore, n’a guère changé. Mais de là au robinet des Bruxellois – qui, eux, en consomment en moyenne la bagatelle de 92 litres par jour –, l’eau a encore un bon bout de chemin à parcourir. Au total, il s’agit d’environ 80 km à vol d’oiseau. À Bruxelles, les eaux en provenance du bassin du Bocq, dont celles de Spontin, sont dirigées vers les réservoirs de Boitsfort et de Rhode-Saint-Genèse. La capacité de tous les réservoirs de la Région de Bruxelles-Capitale atteint 476 000 m³.
 
S’il est incontestable que, selon l’adage d’Héraclite, “tout coule”, cela semble être d’autant plus vrai pour l’eau, qui, elle, est susceptible de muer tout le temps dans ce parcours semé d’embûches. Protéger l’eau, surveiller les zones à proximité des sources, tout particulièrement les plus sensibles, cela restera donc toujours au cœur de la mission de notre interlocuteur, quelles que soient les évolutions du métier. “Il y aura toujours besoin de gars comme moi, qui sont au courant de tout ce qui se passe sur le terrain, pour pouvoir interpréter les événements”, conclut-il sur une touche d’humour.
 
 
Ph.: J.-L. Flémal

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